La Révolte Tardive

Révolte tardive

Tu te rends compte de ce que tu fais ? La voix de Madeleine était lisse, dépourvue daccents, et cétait justement cela qui effrayait plus que nimporte quel cri. Tu comprends ce que cela veut dire pour nous tous ?

Élise se tenait devant la fenêtre, regardant la rue. Un fin crachin gris roulant sur les pavés de Lyon, les passants pressés sous les parapluies, sans sattarder sur les visages.

Je comprends ce que cela signifie pour moi, prononça-t-elle enfin, comme on lance une pièce dans un puits.

Pour toi, répéta Madeleine en pesant chaque syllabe. Toujours toi. Et nous, alors ?

Vous êtes des adultes.

Maman, tu as soixante et un ans.

Je sais quel âge jai.

Madeleine seffondra sur le vieux canapé, démodé, rapé, vestige émietté du passé, irrésistiblement familier. Élise, le regard accroché à ses coutures, se souvint des fois où elle avait voulu sen débarrasser, sans jamais oser : il semblait quabandonner ce canapé, ce serait renoncer à une part vivante de sa chair.

As-tu seulement songé à ce que les gens en diront ? demanda sa fille.

Non, répondit Élise. Je ny ai pas pensé.

Et cétait vrai. Simple comme la pluie.

***

Tout avait basculé en mars. Élise Morel, autrefois prof de lettres, désormais retraitée bricolant un atelier décriture pour enfants à la bibliothèque municipale, était partie chez son amie denfance à Clermont-Ferrand pour le week-end.

Denise, voilà huit ans déjà quelle sétait installée là : veuve sur le tard, elle avait acheté un pavillon aux volets bleus tout au bout de la ville, cultivé tomates et chèvrefeuille et, à len croire, avait enfin commencé à respirer. Dordinaire, Élise ne lui rendait visite quen été, mais, cette fois, cétait urgent, irrépressible, noctambule : pars maintenant, murmurait une voix en dedans, pas en juillet, tout de suite.

Mars à Clermont, cest humide et secret. Il reste de la neige dans les fossés, la terre noire affleure sur les pentes, et les clochers reflètent un ciel effacé. Sur le trottoir étroit, Élise découvrait une forme de silence nouvelle, non pas vide épaisse, pleine de soupirs inavoués. Elle comprit enfin la différence.

Denise lattendait sur le perron, emmitouflée dans une vieille doudoune, charentaises usées.

Tu tombes bien, fit-elle. Jai réchauffé des quiches.

À la cuisine, sous la lampe jaune, elles buvaient du thé tandis que Denise racontait ses voisins, le potager, et son projet dacheter une chèvre.

Une chèvre ? Élise eut un rire incrédule.

Et pourquoi pas ? Lait tout frais, fromage maison. Jai lu que cest simple.

Denise, tas jamais vu de chèvre de près !

Justement, ce sera plus marrant, Denise eut un sourire fripé et versa du thé bouillant. Et toi ? Tu fais grise mine, faut texcuser mais cest la pure vérité.

Élise examina ses mains. Vieilles, tremblantes, traversées de bleus traîtres.

Je vais bien.

Bien ça ne dit rien. Quest-ce qui ne va pas, dis-moi ?

Rien, comme dhabitude.

Cest ça le pire, Denise posa la tasse, grave. Quand tout stagne, cest que le fond est déjà boueux.

Élise se tut. Au-dehors, les lueurs tremblotaient sous la semence du soir, un lampadaire séveillait dans lobscurité trempée.

Le lendemain matin, Denise la tira au marché pas le supermarché stérile près de la gare, mais lancien, kabyle et brouillon, où les vieilles vendaient leur choucroute dans des bocaux et les chaussettes en laine. Élise glanait parmi les étals de cèpes séchés lorsque, soudain, elle aperçut Antoine.

Elle mit du temps avant de reconnaître sa carrure. Quatre décennies sétaient écoulées et lui portait la barbe blanche, les mains dans les poches, exactement comme alors. Elle sarrêta, le monde bascula un instant.

Lui aussi simmobilisa.

Lili ? hasarda-t-il.

Antoine…

Cest tout ce quil y avait à dire. Denise séclipsa vers les accessoires tricotés, et ils demeurèrent à se sentir exister, cernés de mousse, de champignons et de terre glacée.

Tu habites ici ? demanda Élise.

Deux ans déjà. Et toi ?

Juste de passage, je visite Denise.

Je vois.

Silence, mais paisible. Comme sils savaient que rien ne presse.

Tu nas pas changé, souffla-t-il.

Oh si, beaucoup…

À peine, crois-moi.

Élise laissa partir un rire inattendu.

***

Antoine Lefèvre fut son camarade toute la fac. Pas un ami, ni un amoureux, juste là, cinq ans à apprendre, puis chacun éparpillé dans sa ville. Elle était restée à Lyon, mariée, deux enfants. On lui avait un jour parlé dAntoine, marié lui aussi, une fille. Puis plus rien.

Et voici quil la fixait, là, au marché de Clermont.

Ils se donnèrent rendez-vous ce soir-là, au bistrot de la place, petite salle de bois blond, photos sépia, lampions couleur de miel. Denise, pragmatique, ne fit pas dhistoires.

Y a pas de souci, vas-y, souffla-t-elle en allumant la télé. Arrête de me regarder comme si jétais Cupidon.

Je te promets…

Tu penses, grimaça-t-elle en riant. Allez, file.

Ils burent une tisane et se partagèrent une tarte aux pommes, ressassant les souvenirs d’amphithéâtre, écorchant les noms, riant de leurs sottises de lépoque, comme si deux vies navaient pas suffi à effacer leur complicité.

Antoine souvrit, soudain :

Ma femme est morte il y a trois ans.

Je suis désolée, murmura Élise.

Ça va… Enfin, on se fait à tout, tu sais. On vit autrement. On apprend.

Je comprends.

De son côté, le mari dÉlise était parti il y a neuf ans, sans éclats, un matin, vers une autre. Elle avait passé trop de temps à chercher des raisons, à fouiller les années, à user son chapelet de regrets. Puis un matin, elle avait cessé de lutter, sétait résolue à nêtre quelle-même : enfants, petits-enfants, son atelier décriture, Denise à Clermont une fois lan.

Il y a des hauts, des bas, soupira-t-elle.

Antoine hocha la tête sans insister. Cétait reposant.

***

De retour à Lyon, Élise se persuada quil ne sagissait que dune ancienne connaissance, en rien plus. Une de ces rencontres qui traversent la mémoire puis seffacent.

Mais, une semaine plus tard, Antoine lui écrivit sur WhatsApp trouvé grâce à Denise. Salut. Bien rentrée ?

Elle répondit. Leur correspondance débuta, dabord timidement, puis chaque jour. Élise se surprit à attendre ses messages elle, qui dordinaire digérait les textos de Madeleine à la journée.

Antoine restait simple. Il évoquait sa vie : restaures dart religieux, peintures fatiguées quil sauve du temps, une chatte tigrée qui se prélassait sur le radiateur, des photos de sa vieille cuisine ou bien du café fumant sur la table de bois.

Madeleine le remarqua au bout dun mois.

Maman, tu passes ta vie sur ce fichu téléphone !

Je lis.

Tu disais toujours que cétait mauvais pour les yeux…

Je me trompais, que veux-tu.

Madeleine la dévisagea longuement sans insister.

En avril, Antoine proposa de venir à Lyon.

Un chantier de restauration mamène près de chez toi. Si tu veux, on se verrait ?

Le sérieux de la phrase la fit sourire. Cela ressemblait à une proposition de vieux sage.

Viens, répondit-elle.

Ils se retrouvèrent sur la place Bellecour, là où le Rhône et la Saône fraternisent. Le vent de printemps fouettait les ponts, mais la lumière annonçait la promesse des beaux jours. Élise avait revêtu son meilleur manteau gris, précieux, quasi inutilisé.

Il était debout, mains enfoncées, regard perdu dans leau trouble.

Bonjour, dit-il.

Bonjour.

Ils marchèrent le long des quais, parlèrent de tout : de restauration, de ses enfants. Élise raconta lhistoire du petit Maxime, âgé de huit ans, qui avait écrit que les livres sont des fenêtres à lenvers : on regarde pas dehors, mais dedans. Antoine sarrêta, rêveur.

Cest très vrai, murmura-t-il. Huit ans, tu dis ?

Un petit prodige.

Tu travailles bien avec les gosses, ça se sent.

Pourquoi ? Tu nas jamais vu.

Cest comme tu en parles. Les choses importantes, on en parle ainsi.

Élise sentit la justesse du propos.

Plus tard, ils burent un café au bistrot du quai. Pour la première fois depuis des années, elle se sentit exister, simplement, sans obligation de rendre des comptes à quiconque, sans chronomètre ni contexte. Sensation pure, presque oubliée.

Au moment de partir, il proposa doucement :

Jaimerais revenir, si tu veux bien.

Bien sûr.

***

Madeleine découvrit la vérité en mai. Non parce quÉlise lui avait dit, mais à cause dun appel intercepté, une absence inhabituelle. Interrogatoire, dabord doux, puis de plus en plus âpre.

Cest qui ? questionna Madeleine.

Un camarade de fac, je tai dit…

Un vague ami que tu as croisé au marché, oui…

Voilà.

Tu as… enfin, tu as quand même ton âge !

Je le sais, Madeleine.

Silence.

Quest-ce que cest que tout ça ? Vous vous promenez ? Juste ça ?

Oui, pour linstant.

Pour linstant, Madeleine ne releva même pas lironie.

Élise ne tenta pas dexpliquer. À quoi bon ? Certains sentiments ne se découpent pas, ils se vivent ou seffleurent sans mots.

Son fils, Luc, réagit autrement. Il vivait à Paris, père de deux enfants, appelait tous les quinze jours. LorsquÉlise glissa, dune voix neutre, quelle voyait quelquun, il prit une pause et dit :

Il est sain, au moins ?

Tout à fait.

Bon, ça va, alors.

Point final. Élise médita longtemps ce silence : valait-il mieux ce détachement ou lanxiété de Madeleine ? Impossible de trancher.

***

Lété suivit une cadence nouvelle. Antoine venait à Lyon, Élise montait à Clermont. Découvertes de marchés, musées, cafés. Une fois, il la mena à son atelier : trois fenêtres hautes, la senteur persistante de cire et de vieux bois. Les icônes attendent dans la pénombre, certaines déjà restaurées, dautres noyées de ténèbres.

Tu nas pas peur de manipuler des choses si vieilles ? osa-t-elle.

Non. Au contraire. Savoir que ça vivra après moi me rassure.

Tu crois, toi ?

Il pivota, lœil songeur.

Je nai pas de mot pour ça. Juste une certitude que cest important.

Elle observa la Madone dont il révélait le sourire sous des couches effacées.

Mon mari disait que tous mes ateliers pour enfants, cétait du temps perdu. Pour un salaire de misère…

Et toi ?

Jai cru que cétait vrai, longtemps… jusquà la retraite.

Antoine se contenta de la regarder. Cela suffisait.

Le soir, dans sa cuisine, ils buvaient du thé. Élise songeait quelle navait pas été aussi calme depuis des siècles. Les soucis étaient là, Madeleine la boudait ostensiblement, appelait rarement, laissait flotter le vide autour delles. Sa petite-fille, Manon, huit ans, avait un jour demandé au téléphone : Mamy, quand tu reviens ? Le pic de la culpabilité perça, mince mais insistant.

Pourtant, là, dans cette cuisine, la piqûre devint floue, presque lointaine.

Tu as déjà envisagé de déménager ? proposa soudain Antoine.

Élise le considéra.

Où ça ?

Ici, ou ailleurs. Juste… partir.

Il formulait cela à voix basse, yeux baissés vers sa tasse.

Tu me demandes…

Je ne propose rien. Je minterroge juste.

Ils restèrent silencieux. Ce grain de question resta en elle, quelque part sous les côtes.

***

En août, Madeleine débarqua à limproviste, un samedi, valise serrée, lèvres pincées.

Autour dun thé, Madeleine scruta le jardin. Et finit par demander :

Tu es sérieuse ?

À propos de quoi ?

De lui. De tout ça.

Je ne sais pas, admit Élise, les yeux dans la lumière.

Maman, tu trouves pas ça bizarre, à ton âge ?

Ton âge ou le mien ?

Notre famille. Papa existe encore, et…

Il a refait sa vie avec une autre depuis neuf ans.

Ça nefface pas trente ans de mariage !

Tout change, au contraire.

Madeleine reposa sa tasse.

Tu penses à ce que Manon va en penser ? Tu crois quelle comprendra ?

Elle a huit ans.

Justement. Elle comprend tout.

Elle comprendra ce quon lui expliquera.

Oh, et quest-ce quon va lui dire alors ?

Élise observa sa fille. Ce visage si proche de celui de son père, cette bouche déterminée, ce regard noir. Petite, sa fille lui rappelait joie et douceur. Dans la maturité, Élise y lisait dautres vérités, moins chartées.

On lui expliquera que sa grand-mère a rencontré un homme bien. Suffisant.

Et après ?

Après, on verra.

On verra, grommela Madeleine en se levant. Tu sors cette phrase quand tu ne veux pas parler.

Non, contraria Élise. Je la sors quand vraiment je ne sais pas ce qui arrive. Cest honnête.

Long silence à la fenêtre. Puis, tout bas, Madeleine :

Jai peur que tu regrettes.

On peut regretter aussi ce quon ne fait pas.

Sa fille se retourna.

Belle philosophie. Ça ne maide pas, tu sais.

Parfois, la vie naide personne, soupira Élise. On compose.

Madeleine repartit le soir-même. Elles sétreignirent longuement, dans une chaleur mêlée dinquiétude, comme si rien ne devait jamais bouger, et pourtant tout allait trembler.

***

Septembre arriva glacial et net. Élise, retraitée depuis six ans, continuait pourtant ses ateliers décriture à la bibliothèque du quartier. Les enfants venaient lire, dessiner, jouer à inventer des histoires. Petite pièce tapissée de rayonnages bas, coussins colorés empilés sur la moquette.

La directrice de la bibliothèque, Mme Bertrand, soixante-cinq ans, devina sans quon ne lui dise rien : Élise avait changé, plus tournée vers elle-même, plus concentrée, moins absorbée par le monde des autres.

Il se passe quelque chose, déclara-t-elle un matin, tranquille.

Oui, admit Élise.

Cest bien ?

Je ne sais pas encore.

Bah, limportant, cest que ça vive. On est comme deux rivières, toi et moi, on coule, ignorant où lon aboutit.

Élise éclata de rire.

En septembre, Antoine proposa un court séjour ensemble à Dijon, pour une exposition de manuscrits anciens. Ils prirent des chambres séparées dans un petit hôtel, arpentèrent musées et ruelles, mangèrent le soir sur un quai déserté. Un soir, alors que le vin coulait lentement dans leurs verres, Antoine déclara :

Je veux que tu saches une chose.

Quoi ?

Je ne mets aucune pression. Si tu la ressens, ce nest pas la mienne.

Élise le fixa.

Je comprends.

Ce nest pas une politesse. Jai soixante-trois ans. Je nattends pas des choses dado, ni récompense, ni déception. Je suis juste heureux que tu sois là.

Elle ne répondit pas. Lemain couvrait déjà la Saône dans la nuit noire.

Difficile à recevoir, lâcha-t-elle enfin.

Pourquoi ?

Jai trop lhabitude que les mots cachent autre chose. Conditions, attentes…

Il ny en a pas ici.

Je sais. Mais je me comporte comme si.

Ils finirent le vin, puis déambulèrent côte à côte sur le quai, manteaux relevés contre la nuit de début dautomne.

***

En octobre, Élise provoqua la discussion quelle redoutait.

Elle appela sa fille.

Jai quelque chose à tannoncer, dit-elle dune seule traite. Antoine ma proposé de minstaller à Clermont. Je réfléchis.

Pause longue.

Tu es sérieuse.

Oui.

Vous vous connaissez depuis sept mois.

Huit.

Maman ! Huit mois ! Tu ne sais rien de cet homme !

Jen sais assez.

Tu sais quil te plaît, que cest agréable ? Les gens changent ! Tout change !

Madeleine…

Quoi ?

Ton père aussi a changé, après trente ans de mariage.

Silence.

Cest injuste, fit Madeleine, bas.

Je veux seulement être juste. Avec toi, avec moi.

Ce fut ensuite Luc qui lappela, sûrement alerté par sa sœur.

Maman, tu veux vraiment partir ?

Jy songe, oui.

Il vit bien, au moins ? Cest comment là-bas ?

Un type très bien. Sa maison est petite, propre, il bosse encore.

Tu vas vendre lappartement ?

Non, je le mets en location.

Et si ça ne marche pas ?

Luc.

Quoi ? Je pose juste la question.

Si je dois rentrer, je rentre. Mais jaimerais, pour une fois, vivre sans au cas où.

Pause.

Daccord. Mais appelle-nous souvent.

Promis.

Après cela, Élise resta longtemps devant sa fenêtre à regarder la pluie de novembre, lobscurité raturée dun lampadaire. Elle pensa que, pour la première fois à soixante et un ans, elle prenait une décision à elle, rien quà elle non pas parce quil fallait, non à cause des autres, mais juste parce quelle le voulait.

Étrange sentiment, inédit.

Elle écrivit à Antoine : Je réfléchis. Donne-moi encore un peu.

Il répondit vite : Prends ton temps.

***

Denise entretenait la neutralité : ni pars, ni attends. Elle appelait chaque semaine, parlait de sa chèvre finalement achetée Comment tu las appelée ? Marceline. Tu nes pas sérieuse Mais si ! Elle a une tête de Marceline. Cest très sérieux, une chèvre.

Tu sais, philosopha Denise, si tu avais trente ans, tu réfléchirais aussi longtemps ?

Quel rapport avec lâge ?

Aucun, ou alors tout. Plus on vieillit, plus on pèse nos peurs sous le nom de sagesse.

Tu es pire que Mme Bertrand.

Merci pour le compliment !

Élise raccrocha en souriant, lidée du courage camouflé en sagesse dans la tête. Elle avait été tantôt paralysée par peur de rater, puis, plus tard, par peur de ne pas oser. Ne rien choisir, cétait déjà choisir.

Mais cette peur, à présent, cétait delle-même, plus que dAntoine : toute sa vie, elle avait été lépouse de…, la mère de…, la prof de… Lorsque tout cela devint secondaire, elle sétait perdue dans le flou.

Latelier décriture cétait une conquête de soi. Ce nouveau projet… en était une aussi.

***

Fin octobre, Élise reçut un appel inattendu : Monique, la mère de son ex-mari, quatre-vingt-deux ans, solitaire à Lyon. Élise la voyait encore parfois, par habitude humaine plus que règle morale.

Madeleine ma parlé de ton ami. Du fait que tu pourrais partir.

Élise, surprise.

Et, vous… ?

Je pense que tu as bien mérité. Mon fils na jamais compris ta valeur, ça je lavais vu, même si je nai rien dit alors. Je le dis aujourdhui.

Monique…

Me coupe pas. À mon âge, on ne perd plus de temps. Vas-y si tu veux. Les petits-enfants ne manqueront de rien, ils ont de bons parents. Madeleine râle parce quelle te veut près delle, mais ce nest pas ta mission de nêtre quune ombre de plus.

Je ne suis pas quune ombre.

Tu es la mère, la grand-mère, la garantie. Mais toi, en tant quÉlise ?

Élise se tut.

Voilà. Pars, appelle-moi, ça me fera plaisir.

Élise demeura longtemps au carreau, observant les platanes dénudés, le sol pelé, la lumière blafarde et sans bruit. Elle pensa à tous ces regards sur elle, tous ces rôles substitués : Madeleine, la mère à proximité, Luc, lassurance domestique, Mme Bertrand, la collègue attentive. Monique, curieusement, voyait la femme nue de tout rôle.

Et Antoine ? Que voyait-il, vraiment ?

Peut-être, tout simplement, elle-même.

***

Novembre amena la neige, puis un coup de fil étrange : Manon.

Elle avait décroché, un dimanche, dun autre téléphone.

Mamie, cest moi.

Doù tu appelles ?

Du téléphone de maman. Mamie, tu vas partir ?

Élise sassit.

Tu as entendu parler les grands, nest-ce pas ?

Un peu. Maman disait à tonton Luc que tu partirais.

Je ne sais pas, Manon.

Si tu pars, tu reviendras parfois ?

Toujours.

Tu promets ?

Je promets.

Silence, puis :

Mamie, cest joli là-bas ?

Où ça ?

Là où tu irais.

Très joli. Des églises blanches sous la neige, et une rivière.

Comme chez nous ?

Plus petite.

Daccord. Dis… Maman a peur que tu tombes malade, quon ne puisse rien faire.

Un sanglot monta en Élise, plus rude quelle ne le pensait.

Dis à maman que je vais très bien. Et que je compte bien rester en forme.

Elle le sait. Juste, elle a peur.

Je sais, ma chérie. Moi aussi jai peur.

De quoi ?

Élise réfléchit.

De tout. Mais cest humain, davoir peur.

Pourtant tu disais que même les courageux ont peur, mais ils avancent quand même.

Oui. Tu ten souviens ?

Je retiens tout, glissa Manon, fière. Allez, je raccroche, sinon maman va voir.

Merci de mavoir appelée. Je taime.

Moi aussi. À bientôt !

***

Mi-novembre, Élise sen alla passer une semaine entière à Clermont. Cette fois, bagages lourds, consignes à la bibliothèque, voisine réquisitionnée pour surveiller le courrier.

Antoine lattendait gaiement à la gare. Sur la route, il détaillait des histoires de dorures abîmées, mais elle pensait surtout à la route, la même quen mars, cercle bouclé, temps froncé sur lui-même.

Ils vécurent sept jours lun près de lautre, dans sa petite maison aux lattes qui craquaient sous la bise, les vitres oscillant au moindre souffle. Parfois, ils cuisinaient, parfois il rangeait. Chaque matin, un café partagé à la table, neige horizontale paresseuse sur le jardin.

Un soir, Élise demanda :

Tu nas pas peur dêtre deux, après tant dannées de solitude ?

Non. Jétais à létroit quand je vivais contraint, selon les autres, pas quand je suis bien.

Tu vivais contre toi-même, cest ça ?

Longtemps, oui, sur des chantiers. Par nécessité. Puis jai craqué, à quarante ans passés, repris mes études pour la restauration dart. Tout le monde disait : ridicule.

Et toi ?

Jy suis allé, soutenu par ma femme : Jeanne. Elle était la douceur incarnée, jamais dans la panique. Elle rendait tout plus calme rien quen entrant dans une pièce.

Tu y penses, non ?

Oui. Mais cest pas incompatible avec la suite. Tu vois ?

Je crois.

Élise pensa à Pierre, son ex-mari. Avec lui, linquiétude dominait bien plus que la paix. Elle sétait longtemps ennuyée dune idée, pas dun homme.

Cest différent, répondit-elle. Mais je comprends.

La quiétude devint palpable.

***

Le jeudi, Madeleine appela.

Élise sortit sur le perron. La neige avait cessé, le ciel offrait déjà ses premières étoiles.

Tu y es toujours ?

Oui, jusquà dimanche.

Long blanc.

Je veux être honnête. Pourquoi fais-tu tout ça ? Pour nous prouver quelque chose ?

Élise leva la tête vers la Voie lactée.

Pas pour prouver. Pour vivre sans lancien costume, autrement.

Et avant tu vivais mal ?

Pas mal. Pas tout à fait comme je voulais.

Tu navais pas tout ?

Longue méditation. Oui, elle avait eu tant : maison, enfants, travail chéri, amies. Mais la sensation de nêtre parfois quà côté de soi-même. Sa vie propre, dessinée, cochant chaque case sans jamais ressentir vraiment quelle laissait entrer lair.

Il me manquait… moi-même, avoua-t-elle.

Toi-même ?

Oui.

Silence. Puis, soudain, de la tendresse :

Tu seras heureuse ?

Je ne sais pas. Mais je veux essayer.

Daccord, dit Madeleine. Daccord…

Ce nétait pas un pardon. Ce nétait pas la guerre.

***

Le dimanche, Élise fit sa valise. Antoine linterrogea :

Tu es décidée ?

Presque.

Cest mal, presque ?

Ça veut dire : pas loin.

Il hocha la tête.

Tu crains de te tromper.

Oui.

Je peux te dire ? Il y a lerreur quon fait et quon comprend, un coup franc, franc. Et il y a celles que lon évite et qui vous rongent sans fin. Je préfère la première.

Tu le fais exprès, Antoine ?

Quoi ?

Dire tout haut ce que je nose pas me dire, moi.

Son rire sonnait clair. Son visage, ainsi, paraissait jeune.

Ce nest pas fait exprès.

De retour à Lyon, la nuit lattendait dans lappartement silencieux, murmurant ses repères. Elle défit sa valise, prépara le thé, sinstalla à sa table.

Un livre attendait, marqué par une vieille carte postale. Elle lut cette phrase comme neuve : On porte sa solitude comme une goutte, ni sentence ni cadeau, mais matière à apprivoiser. Elle referma le livre.

Puis, sur son portable, écrivit à Antoine : Je viendrai en janvier. Pour longtemps. On verra.

Il répondit simplement : Je tattends.

***

Décembre passa comme dans un entre-deux. Élise continuait de fréquenter la bibliothèque, de voir Monique, sa belle-mère. Tout semblait pareil, mais quelque chose sétait déplacé sous la peau. Un mélange dinachevé, de paisible, dincertain.

Début décembre, Madeleine appela :

Tu nas pas changé davis ?

Non.

Tu vas louer lappartement ?

Oui. Lagence soccupe déjà des visites.

Daccord, puis, après un temps : Maman, permets-moi de demander… Tu ne crois pas que parfois on veut trop croire que le neuf est mieux, alors que…

Madeleine.

Oui ?

Jai soixante et un an. Je sais jauger. Jai traversé plus de routes quon ne pense.

Ça ne protège pas des mirages.

Non. Mais ça en réduit la fréquence.

Et sil nest pas celui que tu crois ?

Rien nest jamais certain. Quand tu tes mariée, tu savais tout ?

Javais vingt-sept ans.

Et alors ?

Silence.

Daccord, capitula-t-elle. Je viendrai taider à trier les affaires.

Pause.

Merci, dit Élise.

***

Le réveillon se célébra chez Madeleine, en famille : Manon, son mari Paul, puis Luc venu de Paris avec sa femme et ses gamins. Chahut dassiettes, de rires, exubérance. Manon sinstalla près de sa grand-mère, glissant à voix basse :

Cette salade, maman la faite elle-même. Mais celle-là, je crois quelle a menti.

Tu enquêtes sur le menu, maintenant ?

Non, je dis juste.

Avant minuit, tandis que les enfants sendormaient et que les adultes buvaient, Madeleine déclara soudain :

Maman va sinstaller à Clermont. En janvier.

Cétait neutre, comme si lon parlait de déménagement de bureau.

Paul haussa les épaules, Luc observa Élise :

Pour longtemps ?

On verra, répondit-elle.

Manon ouvrit à demi les yeux :

Mamie… tu pars ?

Oui, mais je reviendrai.

Tu as promis.

Je sais.

Daccord, soupira Manon, et referma les yeux.

Élise la contempla, songeuse : voilà, cest la vie un enfant endormi, des grands perdus, un vieux canapé écorné. Et, loin dici, un homme avait écrit : Je tattends.

***

Le 15 janvier, Élise appela Mme Bertrand.

Je quitte latelier.

Silence.

Quand ?

En février. Jaurai le temps de former quelquun.

Tu pars ?

Oui.

Si ce nest pas indiscret, où ?

Clermont.

Pour lui ?

Pour lui, et pour moi.

Belle réponse, remarqua Mme Bertrand. Tu vas manquer, mais on trouvera.

Merci.

Bonne chance, Élise. Vraie chance.

Pour son dernier jour avec les enfants, ils lui offrirent une grande carte collective. Maxime, son petit génie, dessina une fenêtre à rideaux et nota dessous : Pour regarder à lintérieur.

Élise la glissa précieusement dans sa sacoche.

***

Le 23 janvier, elle arriva à Clermont. Antoine monta sa valise, linstalla dans la chambre quil avait vidée pour elle. Un pot de géranium rose veillait sur le rebord.

Tu las trouvé où ?

Je lai acheté. Il fallait une fleur.

Bonne idée.

Elle se posta à la fenêtre : le jardin dormait sous la neige, le grillage puis des potagers, puis les toits tuilés.

Alors ? demanda-t-il dans son dos.

Je ne sais pas encore. Pose-moi la question dans un mois.

Daccord.

Elle retourna vers lui.

Merci de ne pas mavoir bousculée.

Il hésita.

Merci dêtre venue.

***

Trois mois passèrent. Ladaptation fut lente. Clermont est une bourgade à double tranchant : cest calme, mais tout le monde sobserve. Denise la présenta à quelques habituées ; lune delles, Mme Dupuis, linclut à son cercle de lecture dix personnes, débats sur les roman.

Tu crois ten sortir ? fit Mme Dupuis.

On verra

Viens, teste. Reste si ça te plaît.

Élise essaya. Elle resta.

Madeleine et elle sappelaient chaque semaine, parfois plus. Doucement, les questions changèrent : Comment vas-tu ? devint Comment va Antoine ?, puis Le club, ça marche ?, et Tu lis quoi ? Lhabitude coulait comme des yeux qui shabituent au jour.

Manon, elle, envoya une lettre en vrai, timbrée, avec deux églises dessinées et une rivière : Mamie, je viendrai au printemps. Maman la promis. Et en post-scriptum : Marceline, cest une vraie chèvre ? Denise ma dit.

Élise répondit aussi sur papier.

***

Un soir davril, Madeleine débarqua enfin. Seule. Pour un jour. Elle entra, détailla le parquet, la géranium, la table de bois.

Antoine proposa le thé puis séclipsa.

Elles restèrent à deux.

Cest joli, ici, sétonna Madeleine.

Oui.

Cest petit.

Mais calme.

Tu ne regrettes pas Lyon ?

Si, parfois. Vous, beaucoup, Mme Bertrand, les bords du Rhône…

Mais alors ?

Et pourtant.

Elle fit tourner sa tasse.

Il est bien, Antoine ?

Oui.

Tu es heureuse, maman ?

Élise réfléchit.

Je ne sais pas si heureuse est le mot. Mais je me sens bien. Authentiquement bien.

Madeleine hocha la tête.

Daccord.

Daccord, ça veut dire quoi ?

Ça veut dire que je fais de mon mieux. Que jessaie de comprendre.

Ça suffit.

Elles partagèrent le thé. Madeleine raconta Manon, le travail, lenvie de Paul de changer de voiture. Juste un échange, sans gravité.

Puis elle se prépara au départ. Élise vint jusquau portail.

Lair davril, humide, sentait la renaissance. Les arbres laissaient jaillir une première mousse.

Maman, souffla Madeleine à la grille.

Oui ?

Je comprends pas tout, et je ne comprendrai peut-être jamais.

Je sais.

Mais, tu sais… tu as toujours été là. Je me suis habituée à ce que tu sois là, à tavoir au bout du fil.

Je répondrai toujours, tu sais.

Je sais. Ce nest quune histoire de distance. Il me faut du temps.

Tu ty feras.

Tu crois ?

Élise contempla sa fille. Ce visage, première chose entrevue à la naissance.

Oui. Tu es forte.

Moins que toi.

Tout autant.

Un sourire. Une étreinte longue.

Madeleine séloigna, rapide.

Soudain, elle se retourna en hurlant :

Maman !

Oui ?

Ton géranium fleurit, jai vu !

Il fleurit, oui.

Tant mieux, conclut Madeleine, séloignant.

***

Élise rentra. Antoine préparait le potage. Elle sapprocha de la vitre. Madeleine avait disparu. Une vieille traversait la rue, sac lourd, pas tranquille.

Le géranium exultait.

Ça sest bien passé ? murmura Antoine.

Oui.

Un silence.

Elle est formidable. Mais elle a peur.

Ça se comprend. Cest dur pour elle aussi.

Oui.

Élise dressa la table. Tout devenait familier.

Antoine.

Oui ?

Crois-tu que jai eu raison ?

Il se tourna, la fixa.

Et toi, quen penses-tu ?

Après un temps :

Cest la première fois que cest seulement ma décision.

Alors tu as répondu.

Ils sassirent. Dehors, Clermont hésitait entre dernier froid et printemps. Une lumière candide, verte, perçait la neige.

Élise scrutait. Ce nétait pas le bonheur dont parlent les livres, ni même une victoire. Juste un repas, une fenêtre, quelquun en face qui lui faisait du bien.

Serait-ce suffisant ? Mystère.

Mais la soupe réchauffait. Le géranium brillait. Et, au fond du sac, dormait un dessin de Maxime : une fenêtre, rideaux tirés, à travers laquelle on regarde dedans.

***

Le soir, Manon appela.

Mamie, Madeleine a dit quelle était venue te voir.

Oui.

Ça sest bien passé ?

On a discuté.

Elle na pas pleuré, hein ?

Non. Pourquoi tu demandes ?

Elle pleure parfois, pensant que je ne lentends pas. À cause de toi.

Les yeux dÉlise se fermèrent un instant.

Ma chérie…

Oui ?

Dis à maman que je vais bientôt passer. Très bientôt.

Daccord. Mamie ?

Oui.

Cest déjà le printemps, chez toi ?

Presque. Encore un peu de neige, mais pas beaucoup.

Chez nous, il fait chaud. Cest drôle, non ? Pareil pays, pas pareil dehors.

Cest normal, mon cœur.

Mamie, tu penses à nous ?

Élise leva la tête. Le soir tombait. Premières étoiles.

Toujours. Fort.

Bon, soupira Manon avec soulagement. Tant mieux. Parce que penser, cest aimer.

Élise ne trouva rien à ajouter.

Au revoir, Mamie.

À bientôt, Manon.

Élise rangea le téléphone. Antoine chantonnait en lavant la vaisselle, le géranium veillait, la nuit avançait. Au loin, un chien aboyait ; ce bruit appartenait déjà à la mécanique de sa nouvelle existence.

Élise pensa que Manon avait raison. Penser, cest aimer. Aimer, cest penser. À quelquun. Toujours.

Cétait ça, la vie : imparfaite, vibrante, flottante. Des distances nouvelles, des rapprochements imparfaits, des choix bons, mauvais ou simplement faits. Acceptés. Personnels.

Elle se leva et alla aider à essuyer la vaisselle.

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