La Révolte Tardive

Révolte tardive

Tu comprends ce que tu fais ? La voix de Laurence était posée, presque sans expression, et justement ce calme était plus effrayant que nimporte quel cri. Tu as conscience de ce que ça signifie pour nous tous ?

Gisèle se tenait près de la fenêtre et regardait dehors. Une fine pluie dautomne tombait, les passants accéléraient le pas sous leurs parapluies, sans se regarder.

Je comprends ce que cela signifie pour moi, répondit-elle enfin.

Pour toi. Laurence répéta ce mot en le pesant comme une pierre dans la main. Cest toujours comme ça avec toi : « pour toi ». Et nous alors ?

Vous êtes des adultes.

Maman, tu as soixante et un ans.

Je sais quel âge jai.

Laurence sassit sur le vieux canapé du salon, celui-là même qui traînait depuis lappartement davant, depuis la vie davant. Gisèle le regarda et pensa à toutes les fois où elle avait songé à le jeter, sans jamais y parvenir. Question dhabitude. De nostalgie. Comme si jeter ce canapé, cétait jeter une créature vivante.

Tu as pensé à ce que vont dire les gens ? demanda sa fille.

Non, répondit Gisèle. Je ny ai pas pensé.

Et cétait vrai.

*

Tout avait commencé en mars, lorsque Gisèle Morel, autrefois professeure de lettres classiques, aujourdhui retraitée avec de petites heures dans un atelier denfants à la bibliothèque, était partie passer le week-end chez son amie à Honfleur.

Son amie, Véronique, vivait là depuis huit ans. Elle y avait acheté une petite maison à lécart de la ville, un joli potager, et, selon ses dires, elle avait enfin commencé à respirer. Gisèle allait la voir chaque été. Mais cette année, quelque chose lavait poussée à y aller hors saison. Une voix intérieure lui avait soufflé : vas-y maintenant. Pas lété, maintenant.

Mars à Honfleur, cest le froid humide, le ciel bas. Il restait de la neige dans les creux, ailleurs la terre noire perçait déjà. Les clochers reflétaient un ciel blafard. Gisèle arpentait une ruelle, étonnée de redécouvrir une telle paix. Pas du vide, non la quiétude. Elle comprit là-bas la nuance.

Véronique lattendait sur le perron avec des bottes et un vieux manteau.

Enfin ! sexclama-t-elle. Jai déjà réchauffé les boulettes.

À la cuisine, elles burent du thé, Véronique raconta les potins locaux, son potager, et annonça quelle pensait acheter une chèvre.

Une chèvre ? sétonna Gisèle.

Et pourquoi pas ? Pour le lait, le fromage. Ce nest pas si compliqué, jai lu.

Véro, tu nas jamais approché une chèvre de ta vie.

Justement, ça mintrigue, sourit Véronique en déposant le thé. Et toi alors ? Tu as lair bien éteinte ces temps-ci. Pardon, mais cest vrai.

Gisèle contempla ses mains ordinaires, déjà vieillies, les veines apparentes.

Je vais bien.

« Bien », ce nest pas une réponse. Il y a quelque chose qui ne va pas ?

Non, tout est comme dhabitude.

Cest justement ça le problème, répondit sèchement Véro. Quand tout est « comme dhabitude », cest quil y a un souci.

Gisèle se tut. Derrière la vitre, les premières lueurs du soir coloraient la rue, un lampadaire salluma timidement.

Le lendemain, Véronique lemmena faire le marché. Pas un supermarché, le véritable marché du samedi, avec ses petits producteurs, ses mamies vendant de la choucroute et des chaussettes tricotées main. Là, devant un stand de champignons séchés, Gisèle aperçu Nicolas.

Elle ne le reconnut pas tout de suite trente-cinq ans sétaient écoulés, forcément. Mais sa façon de tenir ses poches, son port de tête, rien navait changé. Elle sarrêta, il sarrêta.

Gisou ? hésita-t-il.

Nico.

Cest tout ce quils réussirent à balbutier dabord. Puis Véronique séclipsa délicatement vers les chaussettes. Ils restaient là, au beau milieu des odeurs de cèpes et de terre mouillée, sans urgence.

Tu vis ici ? demanda Gisèle.

Depuis deux ans. Et toi ?

De passage, chez mon amie.

Je vois.

Du silence, mais pas lourd. Confortable. Comme si rien ne pressait.

Tu nas pas changé, dit-il finalement.

Faux.

Bon, un peu. Presque rien.

Gisèle éclata de rire. Elle ne sy attendait pas.

*

Nicolas Delaunay était un ancien copain de fac. Pas un intime, ni un amour de jeunesse, juste un camarade damphi à lécole normale. Après, chacun avait fait sa route : lui était parti sinstaller ailleurs, elle était restée, mariée, deux enfants. Par des connaissances, elle avait su vaguement quil était marié aussi, une fille. Rien de plus.

Et là, ils étaient face à face parmi les champignons.

Ils convinrent dun café le soir même, sur la place principale. Véronique accueillit lidée avec simplicité.

Vas-y bien sûr, moi je regarde mes séries. Et puis arrête de croire que je manigance quelque chose.

Je ne pense pas ça, Véro.

Mais si, tu le penses. Vas, tout simplement.

Dans le bistrot, il ny avait presque personne. Tables de bois, ampoules jaunes, vieilles photos de Honfleur aux murs. Ils prirent une tisane et une tarte aux pommes, et papotèrent longtemps souvenirs communs, fous rires, anecdotes qui font sourire aujourdhui.

Puis Nicolas dit :

Ma femme est décédée il y a trois ans.

Je suis désolée, répondit Gisèle.

Cest la vie On sy fait, même si ce nest pas vraiment le mot. On vit autrement, cest tout.

Je comprends.

Et toi ?

Elle hésita. Son mari, François Morel, était parti il y a neuf ans déjà, pour une autre femme. Sans vrai motif, il avait juste déclaré un jour que cétait comme ça. Elle avait alors, des nuits entières, ressassé, revu le passé, puis sétait épuisée à chercher des pourquoi. Elle avait décidé de juste continuer à vivre. Les enfants, les petits-enfants, latelier à la bibliothèque, Véronique à Honfleur chaque été.

Ça dépend des jours souffla-t-elle.

Il ninsista pas. Cétait reposant aussi, cette absence de questions.

*

De retour chez elle, à Rennes, Gisèle pensa que ce nétait rien quune rencontre fortuite. Des anciens camarades qui bavardent. Fin de lhistoire.

Mais une semaine plus tard, il lui écrivit par message, obtenu via Véronique : « Salut, bien rentrée ? »

Elle répondit. Les échanges reprirent, dabord espacés, puis quotidiens. Étonnant Gisèle naimait pas écrire de longs textos, et sa fille Laurence la taquinait à ce sujet : « Tu lis et tu ne réponds jamais ! » Pourtant, à présent, elle se surprenait à attendre son message.

Nicolas écrivait simplement, sans exagération, il parlait de la restauration dicônes, de lAtelier où il travaillait, de son chat qui sallongeait dans le soleil, il lui envoyait des photos Honfleur sous la neige, une église tout en blanc, un bol de café sur une table en bois.

Laurence remarqua quelque chose au bout dun mois.

Maman, tu passes ta vie sur ton portable.

Je lis.

Tu disais toujours que ça abîmait les yeux.

Javais tort.

Laurence la fixa, suspicieuse, sans pousser plus loin.

En avril, Nicolas lui proposa de venir à Rennes.

Jai des affaires à régler dans un atelier là-bas si tu es daccord, on pourrait se voir.

« Si tu es daccord » Gisèle sourit devant lécran. Un homme sérieux, patient.

Viens, répondit-elle.

Ils se retrouvèrent près du quai où la Vilaine rejoint lIlle. Le vent davril était frais, mais la lumière printanière réveillait la ville. Gisèle avait mis son beau manteau gris, presque neuf.

Il lattendait appuyé à la balustrade, regardant leau. Elle sapprocha, il se retourna : visage buriné, mains dans les poches, le même quau marché.

Salut.

Salut.

Ils marchèrent, discutant de tout et de rien : son atelier, ses petits lecteurs, le gamin de huit ans qui avait écrit que les livres sont des fenêtres, mais à lenvers, parce quon regarde dedans et pas dehors. Nicolas sarrêta.

Cest juste, dit-il. Huit ans, tu dis ?

Oui, un vrai petit poète.

Tu sais parler aux enfants. Ça se sent, même si je ne tai pas vue faire.

Pourquoi tu dis ça ?

Tu en parles comme de quelque chose qui compte.

Elle le regarda, lui regardait la rivière.

Ensuite, ils burent un café, Gisèle se surprit à aimer rester là, simplement, sans rien attendre ni devoir rien prouver à personne.

En partant, il dit doucement :

Jaimerais bien revenir, si possible.

Ce serait avec plaisir, répondit-elle.

*

Laurence le découvrit en mai, non parce que Gisèle lui raconta, mais en appelant à une heure inhabituelle Gisèle nétait pas à la maison, mit du temps à répondre, était distraite. Le soupçon naquit.

Tu étais où ?

En promenade.

Seule ?

Un temps. Laurence décèle toujours les silences.

Non.

Le vrai interrogatoire débuta, de plus en plus frontal.

Cest qui ? demanda Laurence.

Un ancien copain de fac. Tu sais, à Honfleur.

Tu as juste dit que tu avais croisé un vieil ami.

Cest bien ce que jai dit.

Maman, tu

Je sais quel âge jai, Laurence.

Silence.

Cest quoi cette histoire ? Vous faites juste des balades ?

Pour linstant, oui. On marche.

« Pour linstant », répéta Laurence.

Gisèle nexpliqua pas. Certains sentiments ne se disent pas avec des mots ou alors, le ton sonnerait faux, trop solennel ou trop léger.

Son fils Denis réagit différemment. Lui, installé à Paris avec femme et enfants, appelait tous les quinze jours. Quand Gisèle évoqua lexistence dun « ami rencontré », il garda le silence puis lança :

Il est normal ?

Oui.

Bon alors, ça me va.

Fin de la discussion.

Gisèle réfléchit longtemps à cette différence entre ses enfants. Se demander lequel avait la bonne réaction savéra inutile. Les deux avaient raison à leur façon.

*

Lété passa sur une nouvelle cadence. Nicolas venait à Rennes, elle allait à Honfleur. Balsades, musées, marchés. Un jour, il lui montra son atelier : une pièce claire, odeur de bois, dhuile de lin, des icônes alignées contre les murs certaines noirâtres, dautres déjà restaurées.

Tu nas pas peur de toucher à si vieux ? demanda-t-elle.

Non. Au contraire, cest réconfortant de savoir quelles existent depuis bien avant nous Et quelles existeront après.

Tu crois en tout ça ?

Il réfléchit.

Je crois que cest important, mais pas parce quon me la dit.

Gisèle observa licône quil restaurait. Un visage lumineux, paisible.

Mon mari disait que je perdais mon temps avec latelier denfants Quà ce prix-là, cela ne valait pas le coup.

Et toi, quen penses-tu ?

Jai fini par croire quil avait raison. Longtemps. Jusquà la retraite quasiment.

Nicolas ne répondit pas. Son regard suffisait.

Le soir, dans sa petite maison, devant une tasse de thé, Gisèle se sentit soudain apaisée. Les problèmes navaient pas disparu : Laurence évitait de lappeler lorsquelle partait à Honfleur une sorte de silence offensif. Sa petite-fille, Sophie, huit ans, lui avait demandé un jour : « Mamie, tu rentres bientôt ? » Et dans ce ton, Gisèle sentit la vieille culpabilité pointer, familière.

Mais là, dans cette cuisine de bois, la douleur reculait. Pas disparue, diminuée.

Tu songes à déménager ? demanda Nicolas un soir.

Elle leva les yeux.

Où ça ?

Ici. Ou ailleurs. Juste partir.

Il parlait posément, regardant son bol.

Tu me proposes de

Je ne propose rien. Je demande. Tu y as songé ?

Un silence.

Non, avoua-t-elle enfin. Enfin si, jadis Mais ça me paraissait impossible.

Pourquoi ?

Les enfants. Les petits-enfants. Lappartement, le travail, même à mi-temps tout est ici.

Les enfants sont grands.

Ça ne change rien.

Il hocha la tête.

Je voulais juste savoir.

Mais la question, maintenant, était posée. Impossible de lignorer.

*

En août, Laurence vint la voir, un samedi, sans raison particulière, avec une valise et les lèvres serrées.

Elles burent le thé, Laurence tourna longtemps son regard vers la fenêtre avant de demander :

Tu es sérieuse ?

Au sujet de ?

Lui. Tout. Ce truc

Je ne sais pas, répondit Gisèle sans détour.

Tu ne trouves pas que cest étrange ? À nos âges ?

Le tien, le mien, ou celui de la famille ?

Le nôtre. Le temps de la famille. Papa est encore là, tu

Papa vit avec une autre femme depuis neuf ans, Laurence.

Mais vous avez été mariés trente ans !

Et ça change tout, justement. Trente ans, cest beaucoup et puis après, il y a le reste.

Laurence posa sa tasse.

Et Sophie ? Tu as pensé à ce quelle va comprendre ?

Sophie a huit ans.

Justement. Elle comprend déjà tout.

Elle comprendra ce quon lui expliquera.

Et quest-ce quon va lui expliquer ?

Gisèle observa sa fille. Laurence ressemblait beaucoup à son père, cette bouche dessinée, ces sourcils sombres. Avant, cela lattendrissait. À présent, ce visage familier éveillait en elle autre chose, indéfinissable.

On lui dira que sa grand-mère a rencontré quelquun de bien. Ce sera suffisant.

Et après ?

Après on verra.

« On verra », marmonna Laurence en se levant. Tu dis toujours ça quand tu veux éviter la discussion.

Non. Je dis « on verra » quand je nai aucune certitude. Cest la réponse la plus honnête.

Elle resta longtemps sans parler. Puis, dune voix neutre, sans reproche :

Jai peur que tu le regrettes.

Je pourrais aussi regretter de ne rien faire.

Laurence se retourna.

Tu fais ta philosophie ? Ce nest pas plus rassurant pour moi.

Parfois ce nest pas plus rassurant pour moi non plus, répondit Gisèle. Mais japprends à laccepter.

Laurence repartit le soir même, elles se serrèrent fort lune contre lautre, une étreinte mêlant la chaleur et la tension, comme si chacune craignait de lâcher prise.

*

Septembre fut brusque et froid. Retraitée depuis six ans, Gisèle gardait toutefois le rythme de latelier denfants à la bibliothèque. Les gamins venaient chaque mardi et vendredi, lisaient, dessinaient des illustrations, jouaient des scènes. La salle était petite, bordée détagères basses et de vieux coussins au sol.

La responsable, Madame Clément, âgée de soixante-cinq ans, avait deviné pour Nicolas sans explication. Parce que Gisèle avait changé tournée un peu plus vers elle-même, moins dispersée dans les affaires des autres.

Il se passe quelque chose, remarqua-t-elle un jour, énonçant un simple constat.

Oui.

Cest positif ?

Je ne sais pas encore.

Alors tant mieux. Mieux vaut que « quelque chose » se passe, que rien du tout. On est un peu comme des rivières on avance, sans trop savoir où.

Gisèle rit doucement.

En septembre, Nicolas proposa daller ensemble à Blois, voir une exposition de manuscrits anciens. Gisèle accepta. Ils prirent chacun une chambre dans la petite auberge, visitèrent musées, flânèrent en soirée. Un soir, au restaurant sur les bords de Loire, Nicolas déclara tout à trac :

Je veux que tu comprennes une chose.

Laquelle ?

Je ne veux rien précipiter. Ni tobliger. Si tu ressens une pression, elle ne vient pas de moi.

Gisèle le regarda.

Je sais.

Je veux que tu lentendes vraiment. Jai soixante-trois ans. Je ne suis plus un gamin qui attend tout dune promesse. Je suis juste heureux que tu sois là.

Elle ne répondit pas demblée. Dehors, la Loire sétalait noire, quelques lumières scintillaient.

Ce nest pas facile à admettre, souffla-t-elle enfin.

Pourquoi ?

Parce que jai toujours eu peur quune attente soit derrière les mots. Une exigence implicite.

Là, il ny en a aucune.

Je comprends. Cest juste lhabitude qui fait obstacle.

Il hocha la tête. Ils finirent leur vin et rentrèrent ensemble, en silence, côte à côte, et cétait juste.

*

En octobre, la discussion tant redoutée eut lieu.

Cest Gisèle qui appela. Sans laisser à Laurence le temps dintervenir, elle expliqua :

Je voulais te dire Nicolas ma proposé de venir minstaller à Honfleur avec lui. Jy réfléchis.

Un silence interminable.

Tu es sérieuse.

Oui.

Vous vous connaissez depuis sept mois.

Huit.

Maman ! Huit mois ! Tu te rends compte ?

Je sais très bien ce que cela signifie.

Cest rien du tout ! Tu ignores tout de lui !

Jen sais assez.

Quoi ? Quil te plaît ? Que tu te sens bien ? Mais les gens changent, maman ! Tout change !

Laurence.

Quoi ?

Ton père aussi, il a changé. Après trente ans.

Silence long.

Ce nest pas juste, murmura la fille.

Je ne veux pas être injuste. Je veux être honnête, avec toi, avec moi.

Suivit la conversation avec Denis il appela le soir même.

Maman, tu veux vraiment partir habiter là-bas ?

Jy songe.

Les conditions sont correctes ? Il nest pas bizarre au moins ?

Un homme bien. Rangé. Sa maison est petite, mais charmante.

Tu vas vendre lappartement ?

Non. Le mettre en location.

Et si tu veux revenir ?

Denis.

Quoi, « Denis » ? Je pose une question normale.

Si besoin, je reviendrai. Mais jaimerais ne pas vivre en pensant « au cas où ». Laisse-moi tenter.

Un silence.

Daccord. Mais appelle-moi souvent.

Je te promets.

Après cet échange, Gisèle resta longtemps à la fenêtre. La pluie fine dautomne tombait sous le lampadaire qui vacillait au vent. Elle pensait à ses soixante et un ans et à cette première décision, prise rien que pour elle non dictée par un abandon ou une fatalité. Simplement parce quelle le voulait.

Cétait un sentiment étrange, inconnu.

Elle écrivit à Nicolas : « Jy pense. Laisse-moi encore un peu de temps. »

Il répondit vite : « Prends tout le temps quil faut. »

*

Véronique appelait une fois par semaine, toujours sans prendre parti pour ou contre le déménagement. Elle racontait ses nouvelles du jardin et finit par adopter une chèvre.

Comment sappelle-t-elle ? demanda Gisèle.

Prospérie.

Tu plaisantes ?

Pas du tout. Elle a un petit air digne, ça lui va.

Tu es imprévisible, Véro.

Bonne ou mauvaise chose ?

Très bonne.

Dis-moi si tu avais eu trente ans aujourdhui, tu aurais tant hésité ?

Quel rapport avec lâge ?

Aucun, en fait. Ou alors tout. Plus on vieillit, plus on réfléchit longtemps. Parfois, cest de la sagesse, parfois cest juste la peur cachée sous un grand mot.

Tu philosophiques aussi bien que Madame Clément.

Prends-le comme un compliment !

Gisèle coupa et pensa : Véro avait raison. La peur, cest le mot. Peur de décider, puis peur de ne pas décider on finit par comprendre que « ne pas choisir », cest aussi faire un choix.

Mais cette peur-là était différente. Pas peur de Nicolas peur pour elle. Toute sa vie, elle avait été épouse, mère, professeure. Quand ces rôles glissaient à la troisième place, elle ne savait plus laquelle elle était sans eux.

Son atelier denfants, au moins, elle lavait voulu. Son premier pas pour elle.

Et maintenant, cette nouvelle étape.

*

Fin octobre, un appel inattendu : la mère de son ex-mari, Madeleine Morel, quatre-vingt-deux ans, veuve, résidant toujours à Rennes, que Gisèle visitait parfois par habitude.

Laurence ma tout raconté, lâcha-t-elle sans préambule.

Raconté quoi ?

Ton histoire. Le possible départ.

Gisèle garda le silence.

À mon avis, tu as bien mérité ça. Mon fils ne ta jamais appréciée à ta juste valeur, jai bien vu Je ne lai pas dit à lépoque, mais maintenant je le dis.

Madeleine

Laisse-moi finir. À mon âge, on parlera franchement. Si tu veux partir, pars. Les petits-enfants ne sont pas en danger, ils sont entre de bonnes mains. Laurence sénerve seulement parce quelle a peur de perdre. Mais ce nest pas à toi de rester là où lon ne voit plus la femme que tu es.

Je ne suis pas invisible.

On te voit comme la mamie, la maman, la personne de service. Et la femme, la personne, on la voit encore ?

Gisèle ne répondit pas.

Voilà, conclut Madeleine. Va. Et donne-moi de tes nouvelles, sil te plaît.

Après cet appel, Gisèle resta longtemps devant la fenêtre de la cuisine. Les arbres navaient plus de feuilles, lautomne était sec, lair silencieux.

Elle pensa : on est vu différemment selon la personne. Laurence voyait la mère, Denis la stabilité. Madame Clément la collègue efficace. Madeleine, soudain, la femme quelle était.

Nicolas, lui que voyait-il ?

Elle nétait pas sûre. Mais elle sentait quil voyait Gisèle, pas juste « un rôle ancien ».

*

Novembre amena le premier givre et le coup de fil de Sophie.

La petite lappela elle-même, ce qui était rare.

Mamie, cest moi.

Sophie ? Mais tu appelles de quel téléphone ?

La tablette de Maman. Mamie, tu vas partir ?

Gisèle sassit.

Tu as entendu parler ?

Oui. Maman et oncle Denis discutaient. Tu vas vraiment partir ?

Je ne sais pas encore, ma chérie.

Si tu pars, tu viendras quand même ?

Bien sûr.

Promis ?

Promis.

Un silence. Puis Sophie :

Cest joli, là-bas ?

Très joli. Eglises blanches, neige lhiver, la rivière

Comme chez nous ?

Un peu différent. Un autre charme, tu verras.

Mamie ?

Oui ?

Maman a peur que tu sois malade là-bas, quon nait pas le temps darriver.

Une douleur aiguë traversa Gisèle.

Dis à maman que je vais très bien. Je compte bien rester en forme.

Elle sait, mais elle a peur.

Je comprends. Jai peur aussi, tu sais.

De quoi ?

Elle réfléchit.

Plein de choses. Mais cest normal, tout le monde a peur.

Pourtant, tu as dit que les courageux, ils ont peur, mais quils font quand même.

Cest vrai, tu te souviens bien.

Je retiens tout, insista Sophie. Bon, jy vais, sinon maman va voir.

Sophie ?

Quoi ?

Je taime.

Moi aussi, mamie. À bientôt !

*

Mi-novembre, Gisèle partit pour Honfleur pas seulement un week-end, une vraie semaine. Elle avertit Madame Clément, confia la boîte aux lettres à une voisine.

Nicolas lattendait à la gare. Sur le chemin, il racontait une restauration de dôme ; elle, par la fenêtre, reconnaissait la campagne de mars, refermant une boucle.

Ils vécurent ces jours ensemble, dans la petite maison de bois, les planchers grinçants. Gisèle faisait la cuisine, Nicolas rangeait, ils prenaient le café du matin dans la cuisine en regardant la neige tomber sur les volets.

Un soir, elle demanda :

Tu nas pas peur quon soit à létroit à deux ?

Pourquoi ?

Tu as vécu seul huit ans

Il haussa les épaules.

Jétais à létroit quand je vivais à contresens. Là, cest différent.

« À contresens » ?

Jai bossé longtemps sur les chantiers. Par besoin. Puis, tard, passé quarante ans, jai bifurqué vers la restauration. On ma traité de fou.

Et toi ?

Jai foncé. Ma femme, elle ma soutenu. Elle était comme ça, toujours à lécoute.

Raconte-moi.

Il réfléchit.

Anne Douce. Pas silencieuse, non, paisible. Quand elle entrait, tout allait mieux.

Tu la regrettes.

Oui. Mais ça ne mempêche pas daller de lavant, tu vois ?

Je comprends.

Cétait pareil pour toi ?

Gisèle songea à François. À linquiétude, plus forte que la tendresse. À une nostalgie dun idéal, jamais atteint.

Différemment. Mais oui, dune certaine façon.

La soirée sacheva dans un silence confortable.

*

Jeudi, cinquième jour, un appel de Laurence.

Gisèle sortit sur le perron. La neige avait cessé, premières étoiles.

Tu es là-bas ?

Oui.

Tu restes combien de temps ?

Jusquà dimanche.

Un silence.

Maman, pourquoi tu fais ça ? Pour toi ? Pour prouver quoi ? À toi ou à nous ?

Gisèle observa les étoiles.

Non. Ce nest pas ça.

Alors quoi ?

Juste vivre autrement.

Tu étais malheureuse avant ?

Non, mais ce nétait pas ma vie à moi.

Quest-ce quil te manquait alors ?

Gisèle pesa la question. Elle avait beaucoup, mais Un sentiment dêtre en marge de soi-même, de suivre un chemin balisé, sécurisé, sans être vraiment à lintérieur de sa propre vie.

Moi, répondit-elle tout bas.

Toi ? Ça veut dire quoi ?

Ça veut dire ce que ça veut dire.

Silence long.

Tu seras heureuse ? demanda finalement Laurence, sans sarcasme.

Je ne sais pas. Mais jai envie dessayer.

Daccord, souffla la voix de Laurence. Daccord.

Ce nétait pas un oui. Mais ce nétait pas la guerre.

*

Le dimanche, valise prête dans lentrée, Nicolas demanda :

Tu es décidée ?

Presque.

Presque, cest bien ou inquiétant ?

Jai juste besoin dun peu plus de temps.

Il hocha la tête.

Tu as peur de te tromper.

Oui.

Tu veux un secret ?

Dis-moi.

Il y a deux sortes derreurs. Celles quon commet et dont on se remet, et celles quon ne fait jamais et quon regrette à vie. Jai plus peur des secondes.

Gisèle le regarda.

On dirait que tu lis dans ma tête.

Il riait, et son visage séclairait véritablement.

Non. Juste de lexpérience.

De retour à Rennes, tard, Gisèle retrouva le silence familier de son appartement, lodeur des murs, la lumière orange den face. Elle posa sa valise, se fit un thé, ouvrit un livre laissé en plan une phrase lui sauta aux yeux, sur la solitude quon porte toujours, mais qui nest jamais une condamnation.

Elle referma le livre.

Puis, sur son portable : « Je viendrai en janvier. Pour longtemps. On verra. »

Nicolas répondit : « Je tattends. »

*

Décembre sécoula dans une ambiance étrange. Gisèle continuait daller à la bibliothèque, de rendre visite à Madeleine. Apparemment rien ne changeait, sauf à lintérieur.

Début décembre, Laurence appela.

Tu nas pas changé davis ?

Non.

Tu comptes louer lappartement ?

Oui, un agent sen occupe.

Daccord. Maman, je peux te demander

Bien sûr.

Tu ne penses pas que cest juste lattrait de la nouveauté ? Parfois on croit

Laurence.

Quoi ?

Jai soixante et un ans. Je nai plus dix-huit ans. Jai traversé des choses. Jai des points de comparaison.

Ça ne protège pas des illusions.

Certes. Mais ça limite.

Et si jamais il se révèle différent ?

Cest possible. Toute la vie est « si jamais ». Quand tu tes mariée, tu savais tout à lavance ?

Javais vingt-sept ans.

Et alors ?

Silence.

Daccord, finit par souffler Laurence. Je taiderai à préparer les cartons.

Une pause.

Merci.

*

Gisèle passa le réveillon chez Laurence avec Sophie et son gendre André. Denis était venu de Paris avec sa famille. Les enfants couraient, les adultes papotaient.

Sophie sinstalla près de Gisèle et lui chuchotta la vérité sur chaque plat.

Cette salade, maman la faite toute seule. Là, cest acheté, mais elle dit que cest elle.

Cesse de tout raconter, petite fouineuse !

Je ne raconte rien, je dis, nuance.

Peu avant minuit, quand les enfants sendormaient, Laurence déclara :

Maman part à Honfleur en janvier.

Cétait neutre, juste dit.

André acquiesça. Denis demanda :

Pour longtemps ?

On verra, répondit Gisèle.

Un petit sourire sur le visage de son fils.

Sophie ouvrit un œil :

Mamie, tu pars ?

Oui, ma chérie.

Tu avais promis que tu viendrais nous voir.

Je te le promets.

Parfait, marmonna Sophie en refermant les yeux.

Gisèle la contempla : Voilà la vie. Une petite fille endormie, des enfants adultes bavardant, un vieux canapé quon garde par habitude. Et ailleurs, un homme qui écrivait : « Je tattends ».

*

Le 15 janvier, Gisèle appela Madame Clément.

Je quitte latelier, début février. Vous aurez le temps de vous organiser.

Silence.

Tu pars ?

Oui.

Pour où ?

Honfleur.

Chez lui ?

Chez lui. Et surtout pour moi.

Jolie façon de résumer. Tu vas nous manquer.

Merci pour tout.

Bonne chance, Gisèle. Sincèrement.

Le dernier jour, les enfants firent une carte : sur une grande feuille, chacun dessina son souvenir préféré. Le garçon-poète dessina une fenêtre avec des rideaux et griffonna au-dessous : « Pour voir dedans ».

Gisèle rangea la carte.

*

Le 23 janvier, elle arrivait à Honfleur. Nicolas laida à porter la valise, la posa dans une petite chambre préparée pour elle. Sur le rebord de la fenêtre, un pot de géranium.

Cest nouveau ? demanda-t-elle.

Oui, jai pensé quil fallait une plante.

Très bon choix !

Elle sapprocha, vit le jardin tout blanc, les clôtures, derrière, le potager du voisin.

Alors ? Tu te sens comment ?

Je ne sais pas encore. Demande-moi dans un mois.

Je demanderai.

Nicolas ?

Oui ?

Merci davoir attendu.

Lui aussi prit le temps de répondre.

Merci dêtre venue.

*

Trois mois passèrent. Gisèle sacclimata lentement. Honfleur était petite, paisible et épiée. On la regardait poliment, mais avec curiosité.

Véronique la présenta à quelques voisines. Une, Madame Noël, lui proposa de venir aider au club lecture du centre culturel une poignée de fidèles, critiques, passionnés.

Je ne sais pas si jy arriverai.

Essaie, tu verras bien, répondit Madame Noël. Au pire, tu ressors, et puis voilà.

Gisèle essaya. Elle aima.

Avec Laurence, elles prirent lhabitude de sappeler chaque semaine. Dabord, avec distance, puis peu à peu, Laurence sintéressa aussi à Nicolas, au club, à ce quelle lisait. Un réapprentissage prudent, progressif.

Sophie lui écrivit une vraie lettre. Dessin de deux églises et dune rivière, avec ces mots : « Mamie, je viendrai aux vacances de printemps. Prospérie, cest bien une chèvre ? Véro me la dit. »

Gisèle répondit aussi sur papier.

*

Cétait avril, un soir doux, quand Laurence arriva enfin. Sans Sophie, juste elle.

Dans la maison, elle circula, observa les planchers, la géranium sur la fenêtre, la table sous le carré de ciel.

Nicolas proposa un thé puis séclipsa à latelier.

Mère et fille.

Cest joli, ici, murmura Laurence, surprise.

Oui.

Petit, mais paisible.

Çest tranquille.

Tu ne regrettes pas Rennes ?

Parfois Toi, Denis, Madame Clément, le bord de la Vilaine.

Et quand même ?

Et quand même.

Laurence tourna sa tasse.

Il est bien, cet homme ? Cette fois sans ironie, juste sincère.

Oui.

Tu es heureuse ?

Gisèle réfléchit.

Heureuse, cest un grand mot. Mais je suis bien. Vraiment bien.

Laurence hocha la tête.

Daccord.

Ça veut dire quoi, daccord ?

Que cest tout. Je suis encore inquiète, tu sais. Pour toi. Je crois que je le resterai.

Je sais.

Mais jessaie de comprendre.

Cest déjà beaucoup.

La conversation dévia sur Sophie, le boulot, les projets dAndré pour changer de voiture. Des banalités, sans arrière-pensée.

Au moment de partir, Gisèle laccompagna dehors.

Lair frais davril sentait la terre. Les arbres hésitaient entre bourgeon et brume.

Maman, dit Laurence au portail.

Oui ?

Je ne comprends pas tout, maman. Je ne comprendrai sans doute jamais.

Je sais.

Mais je voulais que tu saches une chose

Elle eut du mal à trouver les mots. Enfin, relevant sur elle le regard hérité de son père :

Tu as toujours été là, maman. Jai grandi avec cette certitude. Il faut que je my fasse, à la distance.

Tu ty feras. Tu es forte.

Pas aussi forte que toi.

Si. Exactement.

Un sourire. Elle la serra contre elle, fort.

Jappelle dès que jarrive.

Je tattends.

Laurence séloigna dun pas droit. Au détour de la rue, elle se retourna :

Maman !

Oui ?

Ta géranium fleurit joliment, je lai vu.

Oui, tu vois.

Tant mieux !

Elle disparut.

*

Gisèle rentra au chaud. Nicolas réchauffait la soupe.

Elle sarrêta près de la fenêtre. Dehors, une vieille dame traînait un cabas, lentement.

Le géranium, sur le bord intérieur, resplendissait de petites fleurs roses.

Ça va ? lança Nicolas sans détourner les yeux.

Oui.

Elle hésita.

Elle est bien, Laurence. Elle a juste peur.

Normal. Ce nest pas facile pour elle non plus.

Non.

Habitude, routine, déjà. Tête-à-tête sincère.

Dis, Nico, tu en penses quoi, toi ? Ce choix, cest le bon ?

Il la fixa.

Et toi, ten dis quoi ?

Long silence.

Je crois que cest le premier choix vraiment à moi.

Tu tes répondu toute seule.

Ils se mirent à table. Dehors, Honfleur hésitait entre la dernière neige et laube de la verdure.

Gisèle pensait : voilà ni le bonheur absolu, ni laccomplissement définitif, mais le diner, la fenêtre, lhomme en face et le sentiment dêtre à sa place.

Cela suffira-t-il ? Elle lignorait.

Mais la soupe était chaude. La géranium fleurissait. Et dans sa poche, la carte dun garçon de latelier, qui avait dessiné une fenêtre pour « regarder dedans ».

*

Le soir, appel de Sophie.

Mamie, Laurence ma dit quelle est venue chez toi.

Oui, elle est venue.

Tout sest bien passé ?

On a bien parlé.

Elle na pas pleuré ?

Non. Pourquoi ?

Parce quelle pleure parfois, tu sais ? Quand elle pense que je nentends pas. À cause de toi.

Gisèle fermait les yeux.

Chérie.

Oui ?

Dis à maman que je viendrai vite vous revoir. Très vite.

Daccord. Mamie ?

Oui ?

Cest le printemps chez toi ?

Presque. Il reste un peu de neige, mais la verdure commence.

Chez nous il fait chaud ! Cest fou, on est en France mais il fait pas pareil.

Cest normal, les saisons sont capricieuses.

Tu es triste parfois, Mamie ?

Gisèle regarda le jardin, noyé dans le soir bleuté. Les premières étoiles.

Oui, souvent. Parce que vous me manquez. Mais ça veut dire que je vous aime.

Ah bon ? Cest bien alors.

Tu crois ?

Oui. Quand on aime, on a le droit de sennuyer !

Gisèle ne trouva rien à ajouter.

À bientôt, Mamie !

À bientôt, ma chérie.

Elle raccrocha. Dans la cuisine, Nicolas chantonnait doucement en faisant la vaisselle. Le géranium se découpait sur la vitre, rose dans la pénombre. Un chien aboyait non loin, cétait devenu un bruit rassurant.

Gisèle pensa que Sophie avait raison : on sennuie, donc on aime, et inversement. Cétait donc ça, la vie ni parfaite, ni figée, mais faite de distances et de présences, de choix tantôt bons tantôt banals, qui deviennent nôtres, tout simplement.

Jai mis la main à la pâte pour laider. Ce soir-là, jai compris quil ny a pas dâge pour commencer à être pleinement soi-même. Ce nest pas la grande aventure que jimaginais à vingt ans. Cest juste la vraie vie, la mienne, enfin.

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