La révolte tardive
Tu comprends ce que tu fais ? La voix de Clarisse était calme, sans la moindre inflexion, et cétait justement cette tranquillité qui, paradoxalement, inspirait davantage de crainte que nimporte quel éclat. Tu comprends ce que ça représente pour nous tous ?
Hélène regardait la rue à travers la fenêtre. Une fine pluie dautomne tombait sur Paris, les passants pressaient le pas sous leurs parapluies, évitant de croiser les regards.
Je comprends ce que ça signifie pour moi, murmura-t-elle enfin.
Pour toi, répéta Clarisse, comme si elle soupesait le mot du bout des doigts. Tu as toujours fait comme ça : pour toi. Et nous alors ?
Vous êtes des adultes.
Maman, tu as soixante-et-un ans.
Je sais quel âge jai.
Clarisse seffondra sur le vieux canapé ; ce canapé qui la suivait depuis lancien appartement, une autre vie. Hélène lobservait en silence, se disant combien de fois elle avait songé à sen débarrasser sans jamais le faire. Par habitude. Par souci. Comme sen séparer revenait à jeter dehors quelque chose de vivant.
Tu as songé à ce que les gens vont dire ? demande sa fille.
Non, répondit Hélène. Je ny ai pas réfléchi.
Et cétait vrai.
***
Tout avait commencé en mars, lorsque Hélène Lefevre, ancienne professeure de littérature, aujourdhui retraitée, qui animait un atelier denfants à la bibliothèque du quartier, se rendit à Bourges pour un week-end chez son amie Madeleine.
Madeleine Dubois vivait là-bas depuis huit ans. Elle sétait installée dans une petite maison à la périphérie après être devenue veuve, cultivait un potager, et, de son propre aveu, avait recommencé à respirer. Hélène lui rendait visite chaque été, mais cette année, quelque chose lavait poussé à y aller hors saison. Comme si une voix intérieure lui avait soufflé : pars maintenant. Pas en juillet. Tout de suite.
Mars à Bourges, cest la bruine, les jardins gorgés deau, les toits dardoise foncés et ce silence inhabitué du dehors qui monte jusque dans les os. Hélène marchait dans la ruelle étroite, sentant pour la première fois depuis longtemps cette paix profonde non pas le vide, mais la quiétude. La nuance lui apparut clairement ici.
Madeleine laccueillit sur le seuil, emmitouflée dans un manteau élimé et de grosses chaussettes.
Enfin te voilà, lança-t-elle. Les boulettes sont prêtes à être réchauffées.
À la cuisine, elles buvaient du thé, Madeleine racontant les histoires de voisinage, les disputes du jardin, le projet fou dacheter une chèvre.
Une chèvre ? sétonna Hélène.
Oui, son propre lait, du fromage maison. Apparemment cest facile, jai lu ça.
Madeleine, tu nas jamais approché une chèvre de ta vie.
Justement, ce sera loccasion, répondit Madeleine en lui tendant une tasse de thé. Et toi alors ? Tu mas lair dun gris Pardon, mais cest vrai.
Hélène baissa les yeux sur ses mains tachées dâge et couvertes de veines.
Je vais bien.
Aller bien, ce nest pas une réponse. Il y a quelque chose ?
Rien. Toujours pareil.
Et cest bien ça, le problème, affirma Madeleine. Quand tout va « comme dhabitude ».
Hélène resta silencieuse. Dehors, le crépuscule prenait des reflets bleus, un lampadaire sallumait à lautre bout de la rue.
Le lendemain, Madeleine lemmena au marché. Pas au supermarché moderne, non : celui où les mamies vendaient leur choucroute maison et des chaussettes tricotées main. Cest là quHélène tomba sur Paul.
Elle mit un moment à le reconnaître. Trente-cinq ans sans se voir changent un homme. Pourtant, la façon dont il tenait ses poches, linclinaison de sa tête lui étaient restées familières. Elle sarrêta.
Lui aussi.
Hélène ? senquit-il, incertain.
Paul.
Ce fut tout pour commencer. Puis Madeleine séclipsa subtilement sous prétexte dobserver des chaussettes, les laissant seuls au milieu des senteurs de champignons séchés et de terres froides.
Tu vis ici ? demanda Hélène.
Ça fait deux ans. Et toi ?
Je viens voir une amie.
Je vois.
Le silence sinstalla. Pas gênant ; autre chose. Comme sils savaient tous deux quils avaient le temps.
Tu nas pas changé, dit-il.
Tu te trompes.
À peine, alors.
Hélène éclata de rire. Elle ne sattendait pas à ça.
***
Paul Martin était son camarade de fac. Pas un ami proche, ni un ancien amour : juste un camarade, cinq ans passés ensemble à lÉcole Normale. Ils sétaient perdus de vue, comme tant dautres. Il était parti, elle était restée ; elle sétait mariée, avait eu des enfants. Elle avait entendu dire quil avait une fille, sétait marié aussi. Rien de plus.
Et voilà quil se tenait devant elle, au stand de champignons.
Ils convinrent de dîner ensemble dans une brasserie au centre. Madeleine lâcha :
Vas-y, bien sûr ! Je regarde la télé ce soir. Ne me regarde pas comme ça, je nai aucune arrière-pensée.
Je nen ai pas, répliqua Hélène.
Si, ta tête dit le contraire. Vas-y.
La brasserie était presque vide, tables en bois, lumières jaunes, photos de Bourges dans le passé accrochées aux murs. Ils prirent du thé et une tarte aux pommes, refaisant le tour des anciens camarades, riant des petites folies de jeunesse.
À un moment, Paul confia :
Ma femme est décédée il y a trois ans.
Je suis désolée, dit Hélène.
On shabitue Enfin, ce nest pas le bon mot. On fait autrement.
Je comprends.
Et toi ?
Hélène hésita : son mari, Philippe, lavait quittée neuf ans plus tôt, pour une autre. Sans vraie explication. Il était parti. Elle avait passé des mois à ruminer ce qui nallait pas, à refaire toute sa vie dans sa tête. Puis elle sétait fatiguée de ça, et elle avait continué à vivre. Ses enfants, ses petits-enfants, son atelier décriture, Madeleine à Bourges lété.
Il y a des hauts et des bas, résuma-t-elle.
Il hocha la tête, ninsista pas. Cétait agréable pourtant.
***
De retour à Paris, Hélène pensa que ce nétait quune parenthèse agréable. Des retrouvailles, rien de plus.
Mais une semaine plus tard, Paul lui écrivit sur WhatsApp via Madeleine, sûrement. « Tu es bien rentrée ? »
Elle répondit. Ils commencèrent à sécrire. Au début rarement. Puis, chaque jour. Cela étonnait Hélène, qui naimait pas « traîner sur le téléphone », et qui pourtant attendait désormais ses messages.
Paul écrivait simplement. Il évoquait sa vie à Bourges, disait quil restaurait des sculptures, travaillait notamment sur des icônes anciennes. Il demandait des nouvelles de ses ateliers, de ses élèves. Il envoyait parfois des photos : une église sous la neige, un chat sur le rebord dune fenêtre, une tasse sur une table de bois.
Clarisse sen aperçut un mois après.
Tu passes du temps sur ton téléphone, maman.
Je lis.
Tu me disais que ça abîme la vue.
Je me trompais.
Clarisse la regarda dun air étrange, ne posa pas de question.
En avril, Paul proposa de venir à Paris.
Jai des affaires à régler dans un atelier de restauration, par chez vous. Si ça ne te dérange pas, on pourrait se voir.
« Si ça ne te dérange pas. » Cette phrase fit sourire Hélène. Il était prudent, sérieux.
Viens, répondit-elle.
Ils se retrouvèrent à la pointe de lÎle de la Cité, là où la Seine se sépare. Il faisait froid, mais le soleil de printemps réchauffait les pierres. Hélène avait mis son manteau gris, celui quelle portait rarement.
Paul lattendait, les mains dans les poches, immobile devant le fleuve.
Salut, lança-t-il.
Salut.
Ils marchèrent sur les quais. Ils parlaient de tout et de rien. Hélène lui raconta comment un de ses petits élèves de huit ans avait écrit : « Les livres, cest comme des fenêtres à lenvers, on regarde pas dehors, mais dedans. » Paul sarrêta.
Cest très juste, dit-il. Huit ans, tu dis ?
Huit. Il a du talent.
Tu fais du bon travail avec les enfants, ça se sent.
Comment ça se sent ? Tu nas jamais vu.
En écoutant comment tu en parles.
Hélène le regarda. Il contemplait la Seine.
Après le café, elle pensa à quel point il était rare de partager un moment ainsi, sans urgence, sans faux-semblant. Cela faisait si longtemps.
À la fin, il dit :
Jaimerais revenir te voir. Si possible.
Cest possible, dit-elle.
***
Clarisse lapprit en mai. Pas parce quHélène lui avait dit, mais par hasard, un appel auquel sa mère ne répondit pas, et ce ton distrait en la rappelant
Tu étais où ?
Je me promenais.
Seule ?
Un court silence. Clarisse savait capter les silences.
Non.
La discussion commença doucement, puis monta.
Cest qui ? demanda Clarisse.
Un ancien camarade. Je tai dit, à Bourges.
Tu as juste parlé dune vieille connaissance.
Voilà.
Maman, tu
Je sais mon âge, Clarisse.
Silence.
Quest-ce que cest, tout ça ? Vous vous promenez, cest tout ?
Pour le moment, oui.
« Pour le moment », répéta Clarisse.
Hélène nexpliqua rien dautre. Certains sentiments ne se disent pas, il ny a pas de bons mots.
Son fils, Luc, dans les Yvelines avec sa famille, lappela peu après. Hélène laissa simplement entendre quelle avait rencontré quelquun. Il se tut, puis demanda :
Cest un type bien ?
Oui.
Très bien alors, dit Luc.
Rien de plus. Elle y pensa longtemps. Vaut-il mieux cet accueil froid, ou la tempête de Clarisse ? Elle narrivait pas à trancher.
***
Lété passa sur un rythme tout neuf. Paul venait à Paris, Hélène retournait à Bourges. Ils fréquentaient les marchés, les musées, les cafés. Paul lui montra son atelier : une pièce haute, lodeur de cire, de bois ancien. Des icônes alignées contre les murs, certaines noircies, dautres déjà restaurées, pleines de lumière.
Tu nas pas peur de manipuler quelque chose daussi vieux ? demanda-t-elle.
Non. Jaime lidée que ça me survivra.
Tu es croyant ?
Il hésita.
Je ne sais pas si cest ça. Cest juste que cest important. Pas parce quon me la dit.
Hélène fixa le visage lumineux dune vierge restaurée.
Mon mari disait que mon club, cétait de la perte de temps, murmura-t-elle, étonnée delle-même. Pour ce que ça rapporte
Et toi ?
Jai longtemps pensé quil avait raison. Jusquà la retraite presque.
Paul ne dit rien. Il lui suffit dun regard.
Le soir, chez lui, ils buvaient du thé. Hélène se sentait paisible, chose rare. Les soucis demeuraient : Clarisse boudait, appelant moins souvent quand elle se rendait à Bourges. Et sa petite-fille, Solène, lui demanda un jour au téléphone :
Mamie, tu rentres bientôt ?
Une pointe de culpabilité la traversa, aigüe.
Pourtant ici, dans cette cuisine, ce sentiment se taisait. Pas disparu, simplement amoindri.
Tu as songé à déménager ? demanda soudain Paul.
Hélène leva la tête.
Où ?
Ici. Ou ailleurs. Juste changer.
Il parlait tout bas.
Tu me demandes de hésita-t-elle.
Je ne propose rien. Je demande si tu y as songé, même vaguement.
Elle marqua une pause.
Non. Enfin… il y a longtemps, mais ça me paraissait impossible.
Pourquoi ?
Les enfants. Les petits-enfants. Lappartement. Mon club, même minime. Tout est là.
Tes enfants sont adultes.
Ça ne change rien.
Il hocha la tête.
Je comprends. Cétait juste une question.
« Juste une question. » Hélène sentit que la graine était plantée, nichée en elle.
***
En août, Clarisse vint la voir, sans raison particulière, un samedi.
Elles prenaient le thé, Clarisse regardait la rue, puis lança :
Tu es sérieuse ?
À propos de quoi ?
De lui. De tout ça.
Je ne sais pas, répondit Hélène, sincère.
Tu ne trouves pas ça un peu étrange, enfin à notre âge ?
Ton âge ou le mien ?
Le nôtre. Celui de notre famille. Papa est vivant, tu
Papa vit avec une autre femme depuis neuf ans, Clarisse.
Mais vous avez été mariés trente ans.
Justement, souffla Hélène, justement.
Clarisse rangea sa tasse.
Tu penses à comment Solène va réagir ? Est-ce quelle va comprendre ?
Elle na que huit ans.
Justement. Elle comprend tout.
Elle comprendra ce quon lui explique.
Tu vas lui dire quoi ?
Hélène dévisageait sa fille. Clarisse ressemblait tant à son père Petite, cela la faisait sourire. Aujourdhui, cela la troublait.
Simplement que sa grand-mère a rencontré quelquun de bien, dit-elle. Ça suffira.
Et puis ?
On verra.
« On verra », tu dis toujours ça quand tu veux éviter la question.
Non, protesta Hélène. Je le dis quand je ne sais pas. Cest honnête.
Long silence. Clarisse, du bout de la fenêtre :
Jai peur que tu regrettes.
On peut regretter autant ce quon ne fait pas.
Cest de la philosophie. Ça ne maide pas.
Ça ne maide pas non plus, répondit Hélène. Mais il faut bien vivre avec.
Clarisse repartit par le dernier train. Elles sembrassèrent longtemps : il y avait de la chaleur dans cette étreinte, mais une tension, aussi. Comme si chacune craignait que tout casse.
***
Septembre sannonça froid et sec. Hélène était en retraite depuis six ans mais son atelier à la bibliothèque marquait le rythme. Les enfants venaient les mardis et vendredis, lisaient, illustraient, jouaient des scènes. Cétait une petite salle, des étagères basses, des coussins dépareillés.
La directrice, Madame Perrin, soixante-cinq ans, avait deviné pour Paul. Non parce quHélène lui avait dit, mais parce quelle voyait bien une transformation : Hélène était plus tournée vers elle-même.
Il se passe quelque chose, nest-ce pas ? constata un jour Madame Perrin.
Oui, avoua Hélène.
Cest bon ?
Je ne sais pas.
Peu importe, conclut Madame Perrin. Tant quil se passe enfin quelque chose. On est comme deux rivières, toi et moi, qui coulent sans savoir où.
Hélène éclata de rire.
En septembre, Paul lui proposa de visiter un salon de manuscrits anciens à Orléans. Ils prirent deux chambres séparées dans un petit hôtel, visitèrent les musées, flânèrent en ville. Un soir, dans un petit restaurant face à la Loire, Paul déclara soudain :
Je tiens à ce que tu comprennes une chose.
Quoi donc ?
Je ne te presse pas. Je ne te mets aucune pression ; si tu ressens ça, ça ne vient pas de moi.
Hélène le regardait.
Je sais.
Je veux que tu entendes ça comme une vérité, pas comme de la politesse. Jai soixante-trois ans, je ne suis plus un gamin qui attend quelque chose pour être déçu sil ne la pas. Je suis simplement content que tu sois là.
Elle resta silencieuse, regardant la Loire, noire dehors.
Cest difficile à admettre, reconnut-elle enfin.
Pourquoi ?
On pense toujours quil y a une attente cachée, un non-dit
Il ny en a pas.
Jai du mal à y croire. Jai appris autrement.
Il hocha la tête. Ils finirent leur vin, et ils marchèrent côte à côte sur la berge, sans se toucher, mais ensemble.
***
Octobre amena la discussion que Hélène redoutait autant quelle espérait.
Elle appela la première.
Je dois tannoncer quelque chose. Paul ma proposé de minstaller à Bourges avec lui. Jy réfléchis.
Long silence.
Tu es sérieuse.
Oui.
Vous vous connaissez depuis seulement sept mois.
Huit.
Maman ! Huit mois ! Tu réalises ?
Oui. Huit mois.
Ce nest rien ! Tu ne sais rien de lui !
Jen sais assez.
Tu sais quoi ? Quil te plaît ? Quil est agréable ? Les gens changent, maman, tout change !
Clarisse.
Quoi ?
Ton père aussi a changé. Et on a vécu trente ans.
Silence.
Ce nest pas juste, murmura Clarisse.
Je ne veux pas mentir. Ni à toi, ni à moi.
Luc appela aussi, plus tard.
Tu veux vraiment partir ?
Jy pense.
Il a une maison convenable ? Il est fiable ?
Oui, un homme honnête, méticuleux. Sa maison est modeste mais bien tenue.
Tu vas vendre lappartement ?
Le louer, pas le vendre.
Et si jamais
Luc.
Quoi ? Je suis pratique.
Si jamais, je reviendrai. Mais je ne veux pas déjà prévoir les revers. Permets-moi de tenter autre chose.
Pause.
Daccord, souffla-t-il. Mais appelle souvent.
Promis.
Hélène sassit longtemps à la fenêtre après cet appel. Dehors, la pluie tombait, un lampadaire oscillait sous le vent froid. Elle pensait quà soixante et un ans, elle prenait peut-être, pour la première fois, une décision rien quà elle. Pas par contrainte, pas parce que la vie ly poussait, mais par désir.
Sensation étrange, presque inconnue.
Elle ouvrit son téléphone et écrivit à Paul : « Jy réfléchis. Donne-moi encore un peu. »
Il répondit : « Prends tout le temps quil faut. »
***
Madeleine téléphonait chaque semaine, sans chercher à la convaincre ni à la freiner. Simplement, elle racontait sa vie, sa chèvre quelle avait finalement achetée.
Comment elle sappelle ? demanda Hélène.
Esméralda.
Vraiment ?
Oui, cest un joli nom, non ? Elle a du caractère.
Madeleine, tu es imprévisible.
Bonne chose ou mauvaise ?
Bonne, dit Hélène. Définitivement.
Dis-moi, si tu avais eu trente ans, tu aurais hésité aussi longtemps ?
Ce nest pas une question dâge.
Peut-être, peut-être pas. Avec lâge, on réfléchit, on pèse. Parfois cest de la sagesse, parfois juste de la peur cachée derrière la sagesse.
Philosophe comme Madame Perrin.
Je prends ça comme un compliment.
Hélène raccrocha pensivement. Madeleine avait raison : la peur masquée par la sagesse. Elle lavait toujours crainte, cette peur de décider parce quon craint lerreur. Mais ne rien faire, cest aussi un choix.
Cette peur-là nétait pas liée à Paul, mais à elle-même. Qui était-elle si elle nétait ni épouse, ni mère, ni professeure ? Le club à la bibliothèque, elle lavait choisi pour elle. C’était déjà un pas. Et maintenant, il y avait ce pas de plus.
***
Fin octobre, coup de fil inattendu : la mère de Philippe, Madame Berthier. Quatre-vingt-deux ans, elle vivait seule à Paris. Hélène la voyait parfois par habitude.
Clarisse ma tout raconté, fit-elle sans détour.
Quoi donc ?
Pour ton nouvel ami, la possibilité que tu partes.
Hélène attendit la sentence.
Tu las bien mérité, déclara-t-elle. Mon fils ta toujours sous-estimée. Je nai jamais voulu le dire, maintenant je le fais.
Madame Berthier
Laisse, à mon âge, je dis ce qui me chante. Parle, va, si tu veux. Les petits-enfants ne souffriront pas. Clarisse est en colère parce quelle a peur de te perdre. Ce nest pas ton rôle dêtre là à tout prix.
On me voit.
On te voit comme la grand-mère, la mère mais comme femme ?
Hélène ne répondit pas.
Voilà, soupira la vieille dame. Appelle-moi de temps en temps, tu seras toujours la bienvenue.
Après avoir raccroché, Hélène resta longtemps à la fenêtre, à regarder les branches nues du square. Les feuilles étaient toutes tombées. Un calme dhiver.
La façon dont on nous voit varie selon chacun : Clarisse y voyait la mère indispensable. Luc, la personne fiable. Madame Perrin, une collègue subtile. Madame Berthier, étonnamment, la femme, tout court.
Et Paul ? Que voyait-il ?
Elle nen était pas sûre. Mais il la regardait, elle, pas un rôle, pas une fonction elle, simplement.
***
Novembre apporta la première neige et une question inattendue de Solène.
Solène appela elle-même, chose rare.
Mamie, tu vas partir ?
Hélène sassit.
Tu écoutais les conversations des adultes ?
Un peu. Maman a parlé avec tonton Luc. Tu pars bientôt ?
Je ne sais pas, ma chérie.
Mais si tu pars, tu viendras nous voir ?
Toujours.
Tu promets ?
Je promets.
Silence. Puis, Solène :
Là-bas, cest joli ?
Très. Il y a des églises blanches et la neige en hiver. Et une rivière.
Comme ici ?
Un peu différente.
Daccord. Pause. Mamie ?
Oui.
Maman croit que si tu pars tu pourrais tomber malade, et quon ne pourra pas taider vite.
Hélène sentit son cœur se serrer.
Dis à maman que je vais bien, et que je compte le rester.
Elle le sait déjà. Mais elle a peur.
Moi aussi, tu sais. Cest normal, tout le monde a peur.
Même les courageux, tu me las dit.
Cest vrai. Tu ten souviens.
Je retiens tout, répondit Solène, fière. Je te laisse, sinon maman va voir.
Solène.
Oui ?
Je taime.
Moi aussi. Bisous.
***
Mi-novembre, Hélène prit le train pour Bourges, pour une semaine entière. Paul lattendait à la gare, le cœur léger. Sur la route, il lui parlait de la restauration dun clocher tandis quHélène contemplait les champs couverts de givre, ayant la nette impression quun cercle se refermait.
Ils vécurent ensemble, toute la semaine, dans la petite maison en bois, les fenêtres grinçantes. Hélène cuisinait, Paul rangeait. Les matins, ils buvaient un café dans la cuisine minuscule, le nez collé à la vitre. La neige tombait doucement, portée par un vent silencieux.
Un soir, elle demanda :
Ce nest pas trop, à deux ?
Pardon ?
La vie à deux. Après huit ans seul
Il réfléchit.
Ça létait quand je vivais à côté de moi-même. Là, non.
À côté de toi-même ?
Il ma fallu du temps pour faire ce que je voulais vraiment. Jai bossé longtemps sur des chantiers besoin dargent, la famille. Et puis, jai changé tard, métais mis à la restauration. Cétait idiot, tout le monde me la dit.
Et ta femme ?
Anne. Elle me soutenait toujours. Quand elle entrait dans une pièce, tout devenait calme.
Elle te manque.
Oui, simplement. Mais ça ne mempêche pas davancer.
Moi aussi, souffla Hélène. Mais autrement.
Silence. Mais un beau silence.
***
Le jeudi, Clarisse appela.
Hélène sortit sur le perron. Il ne neigeait plus, le ciel était parsemé détoiles.
Tu es là ?
Oui.
Jusquà quand ?
Dimanche.
Silence.
Maman, je veux te demander quelque chose. Vraiment.
Vas-y.
Tu fais ça pour quoi ? Te prouver quelque chose ? Nous prouver ?
Hélène regardait les étoiles.
Non. Pas pour prouver.
Alors, pour quoi ?
Juste pour vivre. Dune façon différente.
Avant, tu ne vivais pas ?
Si. Mais pas exactement comme je le voulais.
Il te manquait quoi ?
Elle chercha longtemps une réponse. Elle avait tant de choses. Un bon appartement, des enfants, un métier quelle aimait, des amies. Elle navait pas été « malheureuse ». Mais… elle avait toujours eu le sentiment de vivre légèrement à côté delle-même, de suivre un plan trop bien tracé.
Moi. Il me manquait moi.
Toi ? Ça veut dire quoi ?
Ce que ça veut dire.
Nouveau silence.
Tu seras heureuse ? osa enfin Clarisse, et cette fois sans ironie.
Je ne sais pas, avoua Hélène. Mais je veux essayer.
Daccord, finit par dire Clarisse. Daccord.
Ce nétait pas un consentement. Ce nétait pas la guerre non plus.
***
Le dimanche, alors quHélène pliait bagages, Paul demanda :
Tu as décidé ?
Presque.
Presque, cest bien ou mal ?
Ça veut dire quil me faut encore un peu de temps.
Il hocha la tête.
Tu crains de te tromper.
Oui.
Puis-je te dire quelque chose ?
Sil te plaît
Il y a des erreurs qui sont claires. On essaie, on sait que ce nest pas la bonne voie. Cest désagréable, mais simple. Et puis il y a les erreurs de navoir rien tenté ; celles-là, je les redoute plus.
Hélène le fixa.
Tu fais exprès ?
De quoi ?
Dire tout haut ce que je pense sans oser le prononcer.
Il rit. Il avait un visage chaleureux, riant.
Ce nest pas fait exprès. Ça sort, cest tout.
Hélène rentra tard à Paris. Lappartement laccueillit dans la routine : lodeur familière, la lumière crue venue den face. Elle posa ses affaires, mit leau à bouillir, sinstalla.
Sur la table, un roman. Le marque-page planté à mi-chemin. Elle relut la phrase où elle sétait arrêtée : quon porte tous sa solitude, mais que ce nest pas une condamnation, seulement un fait à gérer comme on veut.
Elle referma le livre.
Puis ouvrit son téléphone pour écrire à Paul : « Je viendrai en janvier. Pour longtemps. On verra. »
Il répondit : « Je tattends. »
***
Décembre fut un moment suspendu. Hélène continuait ses ateliers, ses visites à Madame Berthier. Rien navait changé sauf au-dedans.
Clarisse appela au début du mois.
Tu nas pas changé davis ?
Non.
Lappartement, tu vas le louer ?
Oui, cest en cours.
Daccord. Maman, est-ce que parfois tu ne te dis pas que Parfois on croit que la nouveauté, cest mieux, et puis
Clarisse
Quoi ?
Jai soixante et un ans, pas dix-huit. Jai connu des choses, jai du recul.
Ça ne préserve pas des illusions.
Non. Mais ça les rend moins nombreuses.
Et si jamais il nest pas comme tu crois ?
On ne sait jamais, Clarisse. Quand tu as épousé André, tu nétais pas plus certaine.
Javais vingt-sept ans.
Et alors ?
Elle ne répondit pas, puis :
Daccord, maman.
Tu maides à trier mes affaires avant le déménagement ?
Long silence.
Bien sûr, maman.
***
Hélène passa le Jour de lAn chez Clarisse, avec Solène et son gendre André. Luc fit le voyage depuis Versailles avec sa famille. Autour de la table, agitation, cris denfants.
Solène, blottie contre Hélène, chuchota sur chaque plat :
Celui-ci, maman la fait elle-même. Celui-là, cest du magasin mais elle a dit quelle la fait.
Tu nas pas à tout dévoiler.
Je ne dévoile pas, mamie, je le dis.
Vers minuit, alors que les enfants dormaient, Clarisse annonça soudain :
Maman part à Bourges, en janvier.
Simple information.
André hocha la tête, Luc demanda :
Pour longtemps ?
On verra, répondit Hélène.
Luc esquissa un sourire.
Solène entrouvrit un œil :
Tu pars, mamie ?
Oui, Solène.
Tu as promis de revenir.
Je te le promets.
Bien, chuchota Solène en se rendormant.
Regardant Solène, Hélène se disait : cest ça, la vie. Un enfant endormi, des adultes au vin, le vieux canapé jamais jeté. Et quelque part, dans une autre ville, lhomme qui avait écrit : « Je tattends. »
***
Le 15 janvier, Hélène appela Madame Perrin :
Je quitte latelier, Madame Perrin.
Silence.
Quand ?
En février. Ça vous laissera le temps.
Tu pars ?
Oui.
Où, si ce nest pas indiscret ?
À Bourges.
Je vois. Avec lui ?
Oui, et avec moi aussi.
Jolie façon de le dire, nota Madame Perrin. Ce sera dur sans toi. Mais on trouvera.
Merci.
Bonne chance, Hélène. La vraie.
Pour son dernier jour, les enfants lui offrirent une carte géante, chacun y dessina quelque chose. Le garçon du « livre-fenêtre » peignit une fenêtre avec des rideaux : « Pour regarder à lintérieur ».
Hélène glissa la carte dans son sac.
***
Le 23 janvier, elle arriva à Bourges. Paul portait ses valises dans la pièce préparée pour elle. Sur le rebord de la fenêtre, un pot de géranium.
Doù vient-il ? demanda-t-elle.
Je lai acheté. Il fallait une plante.
Très bonne idée.
Elle regarda dehors : le jardin sous la neige, paisible, clôture, potager dà côté puis dautres toits.
Alors ? risqua-t-il.
Je ne sais pas encore. Demande-moi dans un mois.
Daccord.
Paul
Oui ?
Merci de ne pas mavoir pressée.
Il hésita.
Merci dêtre venue.
***
Trois mois passèrent. Hélène sacclimatait lentement. Bourges est une petite ville, cest à la fois agréable et difficile : chacun connaît tout le monde, la « nouvelle » suscite curiosité et réserve.
Madeleine lui présenta des amies. Lune, Séverine, lui proposa de participer à un cercle littéraire au centre culturel. Dix personnes, des livres, des débats.
Je ne sais pas si je suis faite pour ça, dit Hélène.
On verra bien. Si ça te plaît, tu restes.
Elle essaya. Cela lui plut.
Avec Clarisse, elles parlaient chaque semaine. Clarisse demandait de plus en plus souvent des nouvelles vraies : « Et Paul ? Et le cercle ? » Cétait une adaptation, prudente mais réelle.
Solène lui envoya une lettre, une vraie, dessinant deux églises et la rivière : « Mamie, je viendrai bientôt. Maman promet pour les vacances de Pâques. Esméralda, cest bien la chèvre ? Cest Madeleine qui la dit. »
Hélène répondit par écrit.
***
Un soir davril, Clarisse arriva enfin, seule, pour la journée.
Elle entra, observa. Hélène scrutait ses yeux sur le plancher, le géranium, la table de la cuisine.
Paul proposa le thé, puis fila à latelier.
Elles restèrent seules.
Cest bien ici, déclara Clarisse, à moitié consternée.
Oui.
Petit, non ?
Mais calme.
Paris ne te manque pas ?
Si. Vous aussi. Madame Perrin, les quais
Et malgré tout ?
Oui, malgré tout.
Clarisse fit tourner sa tasse dans ses mains.
Il est gentil ?
Oui.
Tu es heureuse ?
Hélène médita.
Je ne sais pas si cest le mot juste. Mais je suis bien. Vraiment bien.
Daccord.
Daccord, ça veut dire quoi ?
Ça veut dire daccord. Clarisse leva les yeux. Jai toujours peur pour toi. Je crois que jaurai toujours peur.
Je sais.
Mais jessaie de comprendre.
Cest suffisant.
Elles burent leur thé. Clarisse parla de Solène, du travail, du projet de changer de voiture. Une banalité apaisante.
Au moment du départ, Hélène laccompagna dehors.
Lair davril était humide, sentait la terre. Les arbres à peine verts.
Maman, murmura Clarisse au portail.
Oui ?
Je ne comprends toujours pas. Peut-être jamais.
Je sais.
Mais tu sais quoi ?
Quoi ?
Silence. Clarisse leva vers elle ses yeux sombres, paternels.
Tu as toujours été là, maman. Toujours. Jai pris lhabitude quon pouvait te joindre, que tu répondrais.
Je réponds. Toujours.
Je sais. Maintenant, cest une autre distance. Il faut que je mhabitue.
Tu y arriveras.
Tu crois ?
Hélène plongea son regard dans celui de sa fille, le même depuis le berceau, le même effroi neuf de la jeune mère dautrefois.
Oui, répondit-elle. Tu as toujours su tadapter. Tu es forte.
Pas autant que toi.
Autant.
Clarisse esquissa un sourire. Lenlaça, fort, comme toujours. Elles restèrent ainsi, longtemps, en silence.
Avant de partir, Clarisse linterpella à mi-voix dans la rue :
Maman !
Oui ?
Ton géranium fleurit, je lai vu.
Oui, il fleurit.
Alors tout va bien, conclut-elle.
Et elle séloigna.
***
Hélène regagna la maison. Paul saffairait en cuisine. Elle sapprocha de la fenêtre ; Clarisse avait disparu à langle. Une vieille dame passait avec son cabas, sans hâte.
Les fleurs du géranium éclataient de rose.
Ça va ? demanda Paul sans se retourner.
Ça va, répondit Hélène.
Un temps.
Elle est bien, Clarisse Elle a juste peur.
Cest compréhensible.
Oui.
Elle mit les assiettes sur la table ; les habitudes sétaient vite installées.
Paul
Oui ?
Ai-je eu raison ? De faire tout ça ?
Il la regarda.
Et toi, quen penses-tu ?
Long silence.
Pour la première fois, cest vraiment mon choix.
Eh bien, tu as répondu.
Ils sassirent pour déjeuner. Au dehors, Bourges davril était blanc de dernière neige, percé de premiers bourgeons verts.
Hélène contemplait le monde. Ce nétait ni le bonheur, ni une conclusion, ni rien de grand. Juste un déjeuner. Une fenêtre. Un homme en face dont la présence la réchauffait.
Est-ce suffisant ? Elle ne savait pas.
Mais la soupe était chaude. Le géranium en fleurs. Et dans son sac, une carte dun enfant de huit ans, une fenêtre vers lintérieur.
***
Le soir, Solène appela.
Mamie, maman est venue chez toi, hein ?
Oui.
Ça sest bien passé ?
On a bien parlé.
Elle na pas pleuré ?
Non, pourquoi ?
Parfois, elle pleure en croyant que je ne vois pas. Cest à cause de toi.
Hélène ferma les yeux.
Solène
Oui ?
Dis à maman que je vais bientôt venir. Très bientôt.
Daccord. Mamie ?
Oui.
Cest le printemps chez vous ?
Presque. Il reste un peu de neige.
Chez nous, il fait très chaud. Cest bizarre, non ? On est en France, mais cest pas pareil partout.
Pas bizarre, cest normal.
Tu nous manques, mamie ?
Hélène regarda la nuit, les premières étoiles.
Beaucoup. Tout le temps.
Alors, cest bien, conclut Solène, rassurée. Si tu nous manques, cest que tu nous aimes.
Hélène ne sut que répondre.
Au revoir, mamie.
Au revoir, Solène.
Elle rangea le téléphone. Paul, en train de laver la vaisselle, chantonnait doucement. Le géranium veillait dans la pénombre. Au fond de la cour, un chien aboyait, déjà familier dans la quiétude nouvelle.
Hélène sourit en silence. Solène avait raison : on aime parce quon a le mal du pays, et inversement. Cest ça, la vie. Rien de parfait, rien de spectaculaire, seulement la distance et la proximité, des choix jamais tout à fait bons, jamais tout à fait mauvais, simplement les siens.
Elle sapprocha. Alluma la lumière pour le dîner.