La révolte silencieuse de Gabrielle : une nouvelle

Journal de Jean-Pierre

Camille, je nen peux plus la voix au bout du fil avait des accents de sentence plutôt que de supplique je nai nulle part où aller tu es ma sœur. »

Debout au milieu de sa cuisine étincelante, mon épouse Camille na pas lâché son petit arrosoir à violettes. Un soir davril comme tant dautres baignait la pièce dune lumière rosée, la casserole de riz gloutonnait doucement sur la gazinière, embaumant la maison doignons dorés. Latmosphère tranquille, la prévisibilité du quotidien Tout sécroula dun coup de fil.

Quest-ce qui se passe, Delphine ? demanda Camille, soudain raide. Mais au fond delle, elle savait. Elle lavait toujours su.

Paul est parti. Pour de bon, tu imagines ? Il ma dit que je le fatiguais, quil avait besoin dune autre vie. Mais et moi ? Je suis quoi ? Il me reste deux semaines avant de devoir quitter lappartement, mon taf je lai perdu il y a un mois, et jai plus un sou. Je viendrai chez toi. Juste pour une nuit, le temps de me retourner

Le fameux « pour une nuit » Camille connaissait ce mot par cœur elle aurait pu écrire un dictionnaire familial où cette expression occuperait la première page. « Pour une nuit » se transformait en semaine, la semaine en mois, le mois en un semestre. Chaque fois, cétait : « Tu es ma sœur, non ? »

Tu arrives quand ? réussit-elle à demander, posant son arrosoir près des violettes.

Demain, en fin de matinée. Jai acheté le billet avec mes derniers euros. Tu viendras me chercher ?

Camille consulta son petit carnet où, à la française, elle avait planifié sa journée du lendemain dune écriture régulière : médecin à neuf heures, rendre les papiers à Madame Dupuis, puis trier les manteaux dhiver. Sa vie à soixante ans, retraitée depuis trois ans mais toujours comptable à distance pour une petite boîte. Une vie bâtie avec patience, où chaque instant trouvait sa place.

Jirai te chercher, dit-elle. Et raccrocha.

Le riz finissait de bouillir, les violettes roses prenaient les derniers reflets du soleil. Camille, plantée au milieu de sa cuisine, sentit se serrer quelque chose en elle. Pas la joie de retrouver Delphine, sa petite sœur quelle navait pas vue depuis près dun an. Non Autre chose. Un pressentiment épuisant, celui que commençait encore une fois ce dont elle rêvait de répit.

Le lendemain, quai de la gare de Lille, Camille scruta la foule. Pas difficile de reconnaître Delphine : ses cheveux jadis bruns étaient décolorés dun blond cuivré improbable, trois bons centimètres de racines apparentes. Un jean trop moulant pour ses cinquante-quatre ans, une vieille veste usée, un énorme sac à dos râpé et deux cabas en plastique.

Camille ! sécria Delphine en jouant des coudes. Ma petite sœur adorée !

Elles se serrèrent dans les bras, Camille reconnût le parfum bon marché mêlé dun fond de renfermé. Delphine se pressait contre elle, comme pour se cacher du monde.

Tu sais pas tout ce que jai traversé. Un enfer Tu nimagines pas bredouillait Delphine.

Sur la route, Delphine narrêta pas de parler. Paul, daprès elle, un égoïste ; un boulot pourri ; une propriétaire méchante ; la ville glaciale. Camille écoutait dune oreille, regardant les paysages défiler. Toujours la même histoire Vingt, trente ans auparavant, seules changeaient les villes, les prénoms et les emplois.

Je suis tellement soulagée de savoir que je peux compter sur toi. Nous sommes la même famille, le même sang.

Camille ouvrit la porte de son appartement, laissa passer Delphine. Elle laissa choir son sac dans lentrée, les cabas à côté et pendit sa veste sur le même porte-manteau que le trench de Camille.

Comme cest beau ici, fit Delphine, en passant la tête partout. Propre, cosy, ça sent la maison Tu nimagines pas comme ça ma manqué.

La pièce était effectivement chaleureuse. Depuis quarante ans, Camille y avait mis tout son cœur dès quelle avait reçu ce logement, à son embauche à lusine, en tant que comptable. Murs clairs à motifs sobres, mobilier de bois quelle avait elle-même verni et repeint, fleurs sur les rebords des fenêtres, napperons tricotés, photos de famille. Tout à sa place, parfait, comme la vie dune femme seule qui a appris à tout façonner.

Installe-toi, je mets la bouilloire.

Tu as quelque chose à manger ? bredouilla Delphine, déjà à enlever ses chaussures au milieu du couloir. Jai rien avalé du matin, juste un café, jéconomisais les sous.

Camille prépara des tartines au fromage, sortit une tarte maison, servit un thé robuste. Delphine dévora, en racontant entre deux bouchées sa malchance avec Paul et ses échecs. Le loyer, se plaignait-elle, était astronomique pour une chambre dans ce taudis.

Figure-toi, cinq cents euros la pièce ! sindigna-t-elle. Et tout ça dans cette ville de province Pas un château, pourtant ! Et la proprio me harcelait pour être payée pile à la date.

Camille avalait son thé à petites gorgées, silencieuse. Elle savait que Delphine ne disait pas tout. Jamais elle navouerait avoir souvent loupé le travail parce quelle se levait tard, ni avoir claqué ses derniers sous chez Sephora ou au bistrot, ni que Paul était parti parce quil en avait assez de sauver les meubles à chaque fin de mois.

Camille, je peux rester ici ? Juste un mois ? Le temps de retrouver quelque chose ? Je te jure que je ne serai pas longue. Tu me connais, je rebondis vite, je sais parler aux gens !

« Je te jure » Un autre mot bien rangé dans le lexique familial.

Reste, répondit Camille. Mais jai des règles. Jhabite seule depuis longtemps, jai mes habitudes. Je réclame du calme, surtout le matin. Je me lève très tôt.

Promis ! Je serai comme une souris, tu verras à peine que je suis là. Juste le temps de me relever. Entre sœurs, on sentraide, non ?

Camille installa Delphine sur le canapé du salon, lui donna du linge propre, un verre deau. Delphine sinstalla comme si tout lui était dû. Sans même remercier vraiment, elle commença à vider son sac, jetant ici et là ses vêtements froissés.

Dis, taurais une crème pour le visage ? La mienne est finie, jai la peau qui tire.

Camille prêta son soin de marque, acheté pour elle-même deux fois lan. Delphine en appliqua généreusement sur la figure, le cou, même les bras.

Super qualité approuva-t-elle jen avais pas eu depuis longtemps.

La nuit venue, Camille tourna longtemps en rond dans le noir. Elle écoutait Delphine gigoter de lautre côté, se lever boire, faire luire son portable bleu sur les murs. La quiétude tant aimée de lappartement sétait envolée et ce nétait quun début.

À six heures, Camille, fidèle à son rituel, se leva doucement, fit un peu de gym sur le tapis en évitant de réveiller Delphine, prépara du porridge à la pomme, puis se mit à ses dossiers. Un rapport comptable à rendre avant midi.

Vers neuf heures, on entendit des grognements du salon puis des pas traînants. Delphine débarqua en T-shirt déformé, les cheveux en bataille.

Bonjour Tu as du café ?

Dans le placard, répondit Camille sans lever les yeux de lordinateur.

Delphine fit trembler les tasses, farfouilla dans le frigo.

Tu aurais un truc sucré ? Jai besoin de sucre au réveil

Les biscuits sont sur létagère.

Delphine engloutit la moitié du paquet prévu par Camille pour la semaine, tapotant sur son téléphone en même temps.

Tu bosses en ce moment ? questionna-t-elle finalement.

Oui, jusquà midi au moins.

Bon je retourne mallonger. Fatiguée, tout ça ça me tue.

Retour salon, émission de télé bruyante. Impossible de se concentrer pour Camille.

À midi, exténuée, elle servit le repas. Delphine mangea, louant les talents de cuisinière de sa sœur « J’ai deux mains gauches moi, Paul me répétait que je ne savais rien faire. »

Après le déjeuner, Delphine proposa de faire la vaisselle, mais le résultat était si bâclé que Camille dut tout recommencer.

Camille, on sortirait pas ce soir ? Un ciné, un petit café ? Besoin de changer dair

Je ne peux pas me le permettre murmura Camille. Ma pension est juste, mes extras sont comptés.

Oh, tu exagères ! Juste une fois ! Je te rembourse dès que je bosse

« Je te rembourse plus tard » une rengaine jamais tenue.

Delphine, concentre-toi sur ta recherche demploi plutôt. Plus tu trouveras vite, plus tu ten sortiras.

Mais jessaie ! Tu nas pas idée du marché soit le SMIC, soit des horaires impossibles. Je veux un poste à la hauteur, moi.

Le soir, Camille se réfugia tôt dans sa chambre. Delphine resta devant la télé. Dans le noir, Camille pensait : lamour fraternel, cest compliqué. Elle aimait Delphine, elle laidait, mais pour elle aimer cétait aussi avoir des limites, pas seffacer. Pour Delphine, cétait être sauvée chaque fois quelle sombrait.

Une semaine entière sécoula. Delphine ne pressa pas sa recherche demploi. Grasses matinées, robe de chambre piquée de larmoire de Camille, cafés, la moitié du frigo engloutie. Camille ne la vit jamais rédiger une vraie candidature, mais Delphine passait des heures à se plaindre auprès de ses amies sur Facebook.

Les frontières privées se brouillaient. Crèmes, serviettes, vêtements de Camille utilises sans demander. Entrée en chambre sans frapper. Le jour où Camille demanda prudemment qu’on replace ses affaires, Delphine soffusqua.

Tes pas sérieuse ? On est de la même famille ! Tu as deux pièces, je nai rien, partager ça ne te tuera pas ?

Camille se tut. Toute sa vie, on lui avait appris que la famille passait avant tout. Refuser à un proche, cétait trahir.

Mais une tension montait en elle. Les moindres gestes de Delphine lexaspéraient désormais : miettes sur la table, bouchon du dentifrice mal fermé, serviette mouillée sur le lit, bavardages téléphoniques trop forts.

Prête-moi un peu dargent, supplia Delphine un soir, il me faut des collants, tout est troué.

Je ne peux pas, tu le vois bien, répondit Camille, lasse mes courses coûtent déjà plus cher.

Après plus tard, ce fut pour une recharge de téléphone, un ticket de métro Largent filait, Delphine restait sans effort de changement.

Je repense à quand nous étions enfants, fit Delphine un après-midi tu étais la sérieuse, moi lintrépide. Maman disait toujours : Camille, fiable et Delphine notre soleil. Tu ten souviens ?

Oui, répondit Camille.

Tu as toujours tout fait pour moi : défendu contre les garçons, aidé aux devoirs Aujourdhui encore, tu es mon roc, la seule qui ne ma pas laissée tomber.

Camille reconnaissait la manipulation, douce mais bien réelle. Appuyer sur la corde de la famille, la culpabilité, lenfance.

Jai besoin que tu fasses des efforts. Que tu prennes ta vie en main, Delphine.

Mais je fais ce que je peux ! Tu ne comprends rien à la dépression ! Tu me harcèles, jai besoin de temps pour me remettre Je ne suis pas une machine !

Camille se mura de silence. Rien nen sortit.

Après un mois, Delphine navait rien changé. Elle vivait aux crochets de Camille, ne participait pas aux tâches, sollicitait argent et attention. Camille, elle, se sentait vidée, migraineuse, insomniaque.

Un soir, elle appela Madame Dupuis, sa vieille amie.

Odile, je nen peux plus Delphine sincruste, ne fait aucun effort, je me sens coupable, cest ma sœur. Mais comment dire non, quand on ta toujours appris que cétait un crime ?

Ma chère, aider ses proches et se faire exploiter nont rien à voir. Tu dois arrêter lassistanat. Elle est adulte, cest à elle de trouver des solutions. Tu ne laides pas, tu lempêches de grandir.

Le téléphone raccroché, Camille repensa à toutes les fois où Delphine était venue « temporairement ». Divorce, licenciement, dispute de propriétaire Toujours la même histoire, à chaque fois tout recommençait.

Le soir même, Camille termina sa tasse de tisane. Delphine, allongée dans le salon, croquait des biscuits devant une énième série à la télé. Camille la regardait, soudain déterminée : cette vie quelle avait patiemment bâtie depuis son divorce, ce refuge quelle avait meublé pièce par pièce, cette intimité quelle retrouvait enfin tout cela seffondrait de nouveau pour la simple raison dun lien de sang.

Elle se leva et sapprocha du salon.

Delphine.

Mmmh ?

On doit se parler.

Attends, cest le meilleur passage là !

Camille coupa la télé.

Eh ! Mais tu fais quoi ?

Cest sérieux.

Quelque chose dans la voix de Camille imposa le silence à Delphine. Elle se redressa.

Ça fait un mois que tu es installée. Tu avais promis : cétait temporaire, tu chercherais vite.

Mais je cherche ! Je te lai déjà dit

Non, tu ne cherches pas vraiment. Tu restes là, tu dépenses mon argent, tu prends mes affaires, tu bouscules toute mon organisation. Je ny arrive plus. Je suis épuisée.

Tu veux me mettre dehors ? Moi ? Ta sœur ? Tu te rends compte que jai nulle part où aller ?

Je ne te chasse pas. Je te fixe de nouvelles règles. Quinze jours. Tu acceptes nimporte quel boulot honnête, même vendeur, femme de ménage, ce que tu peux. Je taide à te loger pour le démarrage, mais après tu fais ta vie.

Tes folle ? Je ne vais jamais trouver en deux semaines !

Si tu te donnes la peine, tu y arriveras. Mais tu dois accepter de sortir du confort.

Delphine se leva, bras croisés, le visage grimaçant.

Donc mes soucis ne comptent plus ? Tu ten fiches que je touche le fond ?

Je ne men fiche pas. Mais je nai pas à détruire ma vie pour sauver la tienne, Delphine.

Détruire ta vie ? Quelle vie Tu vivotes là, seule, tu nas rien, tu comptes tes sous. Tu devrais au contraire me remercier danimer un peu ton existence.

Camille encaissa le coup, mais ne broncha pas.

Ça, cest la vie que jai choisie. Et je la revendique.

Et moi ? Jai pas droit à laide de ma sœur ?

Tu as eu mon aide mais maintenant, le plus important, cest de te donner les moyens de te sortir daffaire par toi-même.

Delphine fondit en larmes.

Je ne sais pas faire autrement. Jai toujours été la benjamine insouciante. Même maman me trouvait perdue

Maman sest trompée. Tu peux le faire, mais on ne ta jamais permis dessayer vraiment. On ta sauvée à chaque fois.

Dans le silence du soir, les mots cessèrent. Les aiguilles de lhorloge ségrenaient.

Daccord, céda Delphine. Deux semaines alors. Jessaierai. Mais si je ny arrive pas ?

Si tu veux tu y arriveras, répondit Camille, calmement.

Le lendemain, Delphine commença à envoyer des CV avec toute la mauvaise volonté du monde. Tous les boulots proposés étaient refusés : horaires, salaire, ambiance toujours une excuse.

On naccepte pas nimporte quoi non plus, hein ! râlait-elle.

Mais plus à mes frais, soulignait Camille.

Lambiance se crispa, mais Camille tint bon. Au onzième jour, Delphine annonça avoir décroché un poste de vendeuse dans une petite boutique de vêtements, paies modiques, horaires rotatifs. Mais elle avait un boulot.

Contente ? glissa-t-elle en passant.

Je suis fière de toi, répondit Camille sincèrement.

Delphine soupira.

Jaime pas ce poste, mais tant pis.

Au treizième jour, Camille laida à trouver une colocation modeste, sur la périphérie, chez une pensionnaire âgée. Elle lui offrit un peu dargent pour le premier mois et les courses dinstallation.

Cest la dernière fois. Après, à toi de jouer.

Delphine acquiesça, ramassant ses affaires en silence. Mélange dallégement et de tristesse se lisait sur le visage de Camille. Quelque chose venait de changer profondément.

Avant de partir, Delphine hésita.

Je pars alors

Prends soin de toi. Appelle-moi quand tu es bien installée. Je minquièterai.

Pourquoi ? Tu es tranquille maintenant

Parce que tu es ma sœur et que je taime. Mais différemment, désormais.

Delphine hocha la tête, franchit la porte. Le silence revint dans lappartement. Un silence que Camille goûta intensément.

Elle fit le tour du salon. Le canapé bien rangé, lair aérien, rien qui traîne. Elle ouvrit la fenêtre au printemps, respira profondément. Le cœur serré mais soulagé.

Elle savait quelle venait, enfin, doffrir ce que Delphine attendait inconsciemment depuis toujours : non laide, mais le cadre qui oblige à grandir. Cétait dur, déchirant, mais vital.

Les mots de Madame Dupuis résonnaient : linfantilisme ne se soigne quen heurtant la réalité. Désormais, Delphine était seule face à elle-même.

Une semaine sécoula. Le téléphone sonna.

Camille Cest moi, Delphine. Je voulais te dire que ça va. Je bosse, la dame est gentille, cest pas le rêve mais je tiens le coup.

Je suis heureuse de lentendre, et toi, vraiment ?

Je suis épuisée. Pas habituée à bosser ainsi. Mais japprends.

Un silence amical.

Camille jy ai beaucoup réfléchi. À ta façon de faire. Jétais en colère contre toi. Maintenant, je comprends. Peut-être que cest ça, aimer pousser quelquun à se prendre en main. Jespère y arriver. Je vais essayer vraiment essayer.

Camille sentit ses yeux shumidifier.

Merci de me lavoir dit. Javais peur de ne plus jamais tentendre.

Peut-être que je ten aurais voulu, si jétais une autre. Mais au fond tu avais raison, même si ça fait mal de ladmettre.

Si jamais cest trop dur, si tu as besoin…

Non, Camille. Tu as assez donné. Laisse-moi gérer toute seule. Il est temps que je grandisse, non ?

Elles convinrent de sappeler tous les dimanches. Camille déposa le téléphone et contempla la nuit, un peu vidée, mais avec une étrange sérénité.

Je ne sais pas ce que lavenir nous réserve. Mais jai compris une chose essentielle : aimer, parfois, cest poser des limites nettes. Ce nest pas de la froideur, cest donner à lautre la chance déclore par lui-même. Si la famille est sacrée, nos propres frontières le sont tout autant. Je lai appris et cest, je crois, la seule manière davancer pour nous deux.

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