La vengeance de Solange
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La fine pluie automnale filtrait à travers le ciel, hésitante, ne sachant si elle devait tomber franchement ou sévaporer, comme si la ville entière flottait dans une brume dattente. Solange observait les gouttes sécraser sur le carreau de la fenêtre du minibus qui la ramenait « chez elle ». Mais chez elle, c’était désormais cette grande ville française, tentaculaire et sonore, son studio blanchi en haut dun immeuble du douzième arrondissement de Lyon. Quant à la maison où cela ? Là-bas, ce nétait plus vraiment chez elle. Ses parents y vivaient, elle y était née, avait terminé le lycée, avant de gagner la capitale régionale pour ses études, se détachant peu à peu de lhorizon des champs pour adopter celui des baignoires de lumière et des métros pleins.
À vingt-sept ans, Solange tirait une certaine fierté de sa trajectoire : son diplôme tout neuf de médecine en poche, elle avait réussi à trouver un excellent poste dans un salon de beauté renommé du centre-ville, ajoutant stages, séminaires et certifications à son agenda surchargé.
Elle serait bien restée ancrée à Lyon, neût été ces étranges silences qui sétaient glissés dans les appels à sa mère. Solange appelait sa mère, mais son père était toujours absent. À chaque fois quelle appelait son père, cest sa mère qui semblait sêtre évaporée.
Maman, tout va bien chez vous ? demandait-elle.
Mais Édith, sa mère, détournait la conversation : Tout va bien, ma chérie tout le monde est en forme.
De la ville, elle atteignit le chef-lieu en avion, puis, habituée aux distances, un bus combla les deux heures menant au bourg de son enfance. Le minibus sarrêta sur la place de la gare routière. Un décor détrempé, familier jusquà la gêne : la vieille boulangerie avait changé denseigne et les platanes den face avaient encore grandi. Quelque part dans lair, le soleil se faufilait à travers les nuages. Sa mère était au courant de son arrivée, mais Solange elle-même ignorait lheure précise.
Un taxi, patient sous les platanes, la héla dun geste distraire. Où vous amène-t-on, mademoiselle ?
Rue des Lilas, au 52, sil vous plaît.
La maison de ses parents souvrit à elle grand battant, volets bleu azur, le parfum suranné du lilas planait sur le jardinet, tandis que devant la grille, les trois bouleaux plantés par son père le jour de son bac déployaient leur chevelure blanche.
Solange ! sécria Édith depuis la fenêtre, traversant le couloir dun pas vif. Solange, ma fille, enfin ! Édith, le visage bouleversé, lembrassa en riant et pleurant.
Maman, je suis aussi contente, mais ce nest pas la peine de fondre ainsi
Cest la joie, voilà tout ! Trois ans que je rêve de te serrer dans mes bras.
Solange laissa tomber sa valise sur le carrelage, ôta son manteau et ses bottines, et sétala de tout son long sur le canapé, exténuée. Sa mère vint sasseoir près delle, glissant une main autour de ses épaules. Elles restèrent ainsi un moment, à sexaminer par-dessus la houle des années.
Solange finit par poser la question tant redoutée et quÉdith craignait dans le secret : Et papa, il nest pas là ?
Laisse, je vais te réchauffer, tu viens de loin, et puis on en parlera.
Solange repéra une nouvelle nappe fleurie sur la table, un service à thé quelle ne connaissait pas. Tout lui semblait à la fois reconnaissable et décalé, elle dont le décor était désormais tout en lignes épurées.
Les boulettes de chair de sa mère, elle sen rappelait, légères et dorées, tout comme les salades du potager, les crêpes et les desserts en ribambelle.
Maman, il voyage, papa ? Pourquoi ce silence mystérieux ?
Il est en déplacement, dit enfin Édith, sérieuse. On voulait ten parler, ton père et moi. Mais tu sais, au téléphone, ce nest jamais facile, ou plutôt, moi je ny arrive pas. Et toi tu es toujours par monts et par vaux : travail, congrès, vie de citadine pressée Pardonne-nous de ne rien tavoir dit plus tôt, mais on sest séparés.
Séparés ? Tu veux dire, divorcés ? Solange repoussa sa tasse, son regard fouillant larmoire parentale, où la section des affaires de son père avait disparu.
Où est-il ? Maintenant ?
Viens tasseoir, écoute-moi. Tu sais, même après des décennies, certains couples choisissent de bifurquer. On a décidé, avec Jean, quil valait mieux ainsi.
Mais enfin, maman, tout allait bien Solange reprit sa moue de petite fille butée.
Fille unique, elle navait jamais manqué de rien et avait su très jeune obtenir ce quelle voulait simplement en le réclamant, en piétinant le carrelage de la salle à manger. Ainsi, de vélo en chaîne-stéréo, elle avait toujours eu ce quelle voulait, souvent grâce à des sacrifices paternels. À la fac, jamais elle navait manqué de rien ; la paie de son père glissait vers elle comme un fleuve silencieux. Mais elle savait, au fond, gérer son argent.
Non, Solange nétait pas devenue une enfant gâtée, juste solidement épaulée. Elle travaillait bien, ses parents en étaient fiers aussi.
Vous avez rompu et vous me disiez rien.
Cest récent. Tu sais, ça ne va rien changer pour toi. Tu restes le cœur de nos vies. Jean taime comme avant.
Il est parti dans la maison de Mamie ?
Où veux-tu quil aille ? Cest la vieille maison de ses parents.
Je dois le voir, durgence ! Solange bondit vers la porte.
Attends. Il est parti deux jours en déplacement avec le vieux Bernard. Demain, il sera là.
Cest absurde, tout ça. Il a rencontré une autre femme, cest ça ?
Édith soupira. Oui, il nest pas seul Cest la vie, ma fille, il est encore jeune, tu sais.
Qui est-elle ?
Tu ne la connais pas. Elle vient de Pont-dArnaud, le village voisin.
Elle vit dans la maison de Mamie maintenant ?
Où veux-tu quils aillent ?
Solange porta ses mains à sa tête. Tu mannonces cela comme si on tavait volé une poule, pas un mari.
Ça faisait des années que nous vivions côte à côte, comme deux amis. Nous navons plus voulu nous faire de mal, cest tout, Solange.
Maman, cest pitoyable Et la fille doit, au moins, avoir dix ans de moins.
Pas vingt, dix
Quelle importance, trahir cest trahir.
Tu exagères, Solange. Il sest toujours inquiété pour toi Édith prit sa main. Pardonne-moi, cest aussi de ma faute, on cherchait le bon moment.
Écoute-moi bien, maman. Je ne suis pas aussi souple que toi. Si on me trahit, je répare linjustice moi-même. Je ne veux plus voir Papa, jamais.
Édith la regarda, désolée, se mordant la lèvre pour contenir ses larmes. Elle se dit que le temps viendrait où la colère fondrait delle-même.
Solange finit par sortir, vêtue dun survêtement, capuche sur la tête, respirant lair si grisant des campagnes françaises. Elle songea à son ancienne bande du lycée, à qui elle nécrivait jamais sur les réseaux, considérant cela futile, étrangère à la nostalgie.
Maman, je vais marcher jusquà la rivière.
Il va repleuvoir.
Je ne serai pas longue.
La maison de sa grand-mère apparut après le virage, un peu vieillie mais toujours solide. Solange ouvrit la barrière, monta le perron. Dans lentrée, une femme dune quarantaine dannées remuait une casserole sur la gazinière.
Cest donc elle, la nouvelle locataire ? lança Solange, jaugeant la femme.
Vous êtes Solange, sûrement ? bégaya la femme. Jean ma montré une photo entrez donc.
Ne vous fatiguez pas, cest chez mon aïeule, je viens chez moi.
La femme vacilla. Ce nest pas juste Jean disait que vous viendriez. Restez, je vais préparer du thé
Peu importe, votre nom ?
Je mappelle Hélène.
Très bien, Hélène. Rassemblez vos affaires, ce nest pas ici chez vous.
Jean ma emmenée ici, et sans lui, je ne partirai pas. Je ne vous ai fait aucun tort.
Cest toi qui as brisé leur couple, des années de vie commune
Vous ny étiez pas, la vie nest pas si simple, jai fuis mon mari, Jean na rien détruit
Un garçon dune douzaine dannées apparut, interloqué.
Arthur, va jouer.
Je voulais sortir
Vas-y.
Le garçon passa devant Solange, la dévisageant de ses yeux clairs.
Tu ne resteras pas ici ! souffla Solange avant de tourner les talons.
Elle rentra vite, traversée de froidure, fâchée que la maison de ses ancêtres héberge une étrangère. Elle brûlait de déverser sa rage à la figure de son père, de lui dire quelle sétait trompée. Elle voulait chasser Hélène, même en sachant que, légalement, elle ny pouvait rien.
Après des années dans la ville lumière, Solange sétait endurcie, sans doute, à force de combats incessants, dhoraires impossibles et de contacts humains fugaces. Mais ce soir, le manque de chaleur, de chez soi, la poignait à nouveau.
Où étais-tu passée ? Édith sinquiéta en voyant revenir sa fille.
Je lai vue Elle et son fils. Papa va devoir élever un enfant qui nest même pas le sien.
Édith devint livide, porta la main à sa gorge.
Pourquoi ? Pour quoi faire ? Je ne tai jamais rien demandé.
Mais enfin, maman, tu ne veux pas te venger ? Ce nest pas juste.
À quoi bon, Solange ? Je veux la paix. Ton père, il restait à cause de toi, on tadorait. Mais entre nous, il ny avait plus rien.
Tu dis cela pour lexcuser, cest toujours comme ça.
Non, Solange, écoute… Cest moi qui ai tout forcé, au fond. Je lui ai couru après, jai insisté Tu es née de notre amour, après, on sest habitués lun à lautre. Quand tu es partie, il ne restait plus que toi entre nous.
Pourquoi ne men as-tu jamais parlé ? Je suis adulte, je peux comprendre.
Venir parler de ça à la grande citadine pressée Mon cœur était déjà préparé. Il ne ma pas menti, ton père. Tu comprends, ici on ne raconte pas sa vie Chez nous, les psychologues, ce nest pas la mode. On règle tout autour de la table, avec le boulanger, lépicier, la voisine. Je me suis habituée, je ne peux plus revenir en arrière.
Je comprends, maman, mais tu tes résignée, tu te laisses porter Prends ta vie en main ! Tu es jeune, encore.
Je veux être aimée. On me traitait damie, pas damante. Jen ai assez, je veux vibrer, tu comprends, moi aussi jai droit !
Édith éclata en sanglots, la tête dans les mains, la voix noyée.
Maman ne pleure pas tu es belle, cest promis, je prendrai soin de toi.
Arrête, Solange. Tu naurais pas dû aller trouver Hélène. Elle na rien fait, Jean la rencontrée bien après Elle est partie de Pont-dArnaud avec son fils, son ex-mari la frappait.
Tu veux mamadouer, mais jai de la peine, moi, pour toi, pas pour elle.
On ne va pas finir notre vie à se haïr dans ce village. Il faut savoir pardonner, Solange.
Je ne peux pas Pas tout de suite. Peut-être jamais. Je ne veux plus voir Papa.
Et moi alors ? Tu ne veux plus me voir ?
Toi, maman Jamais ! Je taime.
Bien, parce que, tu verras, moi aussi je peux rencontrer quelquun dautre.
Pourquoi pas, si tu as su lâcher Papa si facilement ?
Qui sait, peut-être que cest déjà le cas Te rappelles-tu Claire Deschamps, dans ta classe ?
Oui, Solange sen souvenait, leur amitié denfant, les rêves de lettres et de souvenirs. Mais la ville les avait éloignées.
Claire Deschamps la petite rêveuse.
Sa maman nest plus là. Elle est devenue mère, elle aussi. André, son père, aide sa fille Tu comprends ?
Je ne juge pas, maman Mais je croyais en notre famille, je pensais revenir avec mes enfants, ou vous inviter à Lyon Je me retrouve perdue. Je suis adulte, mais là, je nai plus de repères. Jai mes amis, jai un compagnon et maintenant je doute de tout.
Naie pas peur, tout ira bien, ma fille. Si seulement Claire était là, vous auriez tant à vous dire.
Peut-être mais Papa, non, je ne veux pas le voir. Cest décidé. Elle alla préparer son lit.
Le père de Solange, Jean, fut retenu trois jours de plus. Il téléphona Solange refusait de répondre, submergée par la rancœur.
À son retour, il vint aussitôt à la maison. Solange observa la fatigue dans son regard, sa calvitie naissante, les rides creusées, ces yeux rougis par le manque de sommeil.
Tu ne veux même pas me parler, Solange ? Un câlin à ton papa
À quoi bon ? Tu as une nouvelle famille maintenant.
Son fils ce nest pas le mien, tu restes ma petite, ma vraie, pour toujours. Pardonne-moi
Au revoir, Papa. Elle disparut dans sa chambre.
Édith et Jean échangèrent deux mots, puis il partit.
**
Dernier jour avant le départ. Solange décida daller vraiment jusquà la rivière. Les sentiers lui étaient familiers. Elle croisa des garçons lancés sur leurs vélos en trombe, dont le fils dHélène, Arthur. Tant pis, elle savança vers le petit chemin.
Des cris éclatèrent, dabord un, puis deux autres. Elle vit un jeune garçon sétaler sur une pile de planches en désordre. Le vélo gisait plus loin. Solange courut. Le blessé Arthur , la jambe déchirée par un clou et lautre tordue, lappelait du regard.
Sans réfléchir, Solange sagenouilla, glissa sa veste sous sa tête, et prodigua les premiers gestes de secours.
Courage, ça va aller et elle composa le numéro de son père, lui expliquant brièvement la situation.
Cinq minutes plus tard, la vieille Renault de Jean faisait crisser le gravier.
Hélène, éperdue, se rua en robe de chambre : Arthur, mon chéri !
Montez vite ! ordonna Solange.
Quest-ce que tu lui as fait ? ! pleura Hélène.
Jean installa le garçon, Solange grimpa à bord sans hésiter.
La salle dattente de lhôpital de secteur était baignée dun malaise ouaté. Solange héla linfirmière endormie ; deux médecins sortirent.
Arthur fut admis, Hélène et Jean attendaient, suspendus au battement invisible des portes. Solange rassura : Ils vont soigner sa jambe et vérifier lautre.
Hélène sassit, vidée. Jean serra Solange dans ses bras, muet ; elle prit le chemin du retour, laissant tomber sa promenade sous le ciel gris.
**
Le lendemain, le cœur serré, Solange et Édith attendaient à larrêt du bus. Une brume humide emballait le village. Tout semblait inutilement triste, le départ avorté davance dans un mauvais rêve.
Une vieille Clio tourna à langle. Claire, épaissie par les années, descendit en courant, accompagnée dun homme tenant un petit garçon.
On est arrivés juste à temps, glissa Édith, cest bien Claire !
Dommage que ça soit si court, souffla Claire.
Solange, tu me reconnais ? demanda lhomme. André, rappelle-toi, cest moi qui taccompagnais à la rentrée avec Claire.
Solange sourit : Je men souviens, oui.
Dans la cohue, Solange griffonna son numéro, le donna à Claire. Le vrombissement dune Renault interrompit la scène. Jean, Hélène et Arthur arrivaient à petits pas.
Arthur brisa le silence embué : Regarde, Solange, jarrive presque à marcher seul !
Je nen ai jamais douté, Arthur. Et laisse tomber le « mademoiselle Solange », daccord ?
Solange, excuse-moi, jétais à côté de moi, hier Arthur est tout ce que jai. Tu es la fille adorée de Jean, comme lui est tout pour moi.
Solange observa tout ce monde autour delle et comprit soudain : ici, même si la vie chavire, le village reste une grande famille.
Le minibus finit par sarrêter. Édith pleurait tout bas. Jean prit Solange dans ses bras, la soulevant comme quand elle était encore minuscule, la couvrant de baisers.
Reviens vite, ma fille et pardonne-moi.
Je reviendrai, dit Solange, étreignant chacun à son tour.
Dans le bus, elle jeta un dernier regard, cherchant à mémoriser les visages présents et ceux, invisibles, qui hanteraient ses rêves.
À travers la vitre, leurs voix résonnaient, échos de lenfance : « Reviens vite ! »
Je reviendrai. Promis, je reviendrai, se répétait-elle alors que le bus démarrait, soulevant la poussière du bitume fendu.
Et, comme dans un rêve, le soleil perça soudain les nuages, éclaboussant les silhouettes qui laimaient, et ce bus emportant sa mémoire, pour mieux réchauffer, là-bas, son cœur dispersé.