Cher journal,
Je suis fatiguée. Mes articulations me font horriblement souffrir et mes jambes sont enflées, comme chaque soir maintenant. Malgré tout ce que les médecins tentent, les consultations, les traitements Jen ai assez, je me sens lasse. Je vis seule, je nai jamais été mariée. Mon fils unique, Guillaume, est né dun grand amour de jeunesse, et depuis il ny a eu que lui. Et puis, aujourdhui, la sonnette a retenti. Jai mis du temps à me lever, chaque pas douloureux, mais jai fini par ouvrir.
Sur le palier, Guillaume était là, accompagné de sa femme Camille. À leurs côtés, mon petit-fils, le petit Rémi, quatre ans à peine, la main serrant un camion jouet. Et bien sûr, le chien énorme un vrai géant.
Maman, nous devons partir rapidement. Rémi et Boulette restent avec toi pour cinq jours maximum. On revient vite, daccord ? a lancé Guillaume.
Mais Je suis fatiguée, je narrive presque plus à marcher, ai-je seulement pu bafouiller en mappuyant contre lembrasure.
Crois-moi, si on pouvait éviter de te demander ça emmener lenfant et le chien huit heures en voiture, ce nest pas possible. Ma mère Elle nest plus là, a soufflé Camille, la voix tremblante, avant déclater en sanglots.
Le petit sest mis à pleurer, le chien a jeté un regard triste, et je me suis dit : Il faut bien que quelquun prenne le relais. Je nai pas le choix.
Ma maladie sest déclarée il y a six mois. Je nai que 60 ans, mais à Paris, bien des dames de mon âge marchent déjà avec une canne. La santé, ça vacille dun coup. Jai appris aussi que la belle-mère de Camille, Irène, venait de partir, emportée par la maladie, bien trop jeune. Son père était parti peu de temps avant elle. Et maintenant, nous voilà tous dans la peine.
Déjà partis, Guillaume et Camille mont laissé avec Rémi et Boulette. Me voilà, douloureuse dans chaque mouvement, à surveiller un gamin plein dénergie et un chien à la taille impressionnante.
Le petit Rémi sest jeté dans les bras du chien, qui a répondu avec une avalanche de léchouilles.
Rémi Il ne mord pas au moins ? Il fait peur, pourquoi vous navez pas pris un caniche ? Cest quoi, ce chien ? ai-je demandé, incrédule.
Mais non mamie ! Cest un bouledogue anglais, il est génial, il sappelle Boulette ! Il est tout gentil, répond Rémi en caressant le monstre affectueux.
Et il faut le sortir, jimagine ? ai-je murmuré, langoisse gagnant. Je nai jamais eu que des chats autrefois Les chiens, je ny connais rien.
Mon cœur saignait pour Irène, partie si tôt. Mais comment allais-je faire avec mon arthrose, une tornade blonde, et ce molosse ?
Il faut ! Et puis il aime la viande, et les pâtes, et tout le reste. Allez, Mamie, il est lheure de sortir ! annonce Rémi, déjà prêt à enfiler ses bottes tout seul.
Je navais plus mis le nez dehors depuis une semaine. Rémi ma glissé la laisse dans la main et, sans que je ne comprenne bien comment, nous avons fini dehors.
Je traînais derrière eux, serrant les dents sur la douleur, des larmes aux yeux. Seigneur, aide-moi, pensai-je. Il n’y avait plus que moi.
Étonnamment, Boulette avançait calmement, sans tirer, ignorant tous les autres chiens. Je me suis surprise à admirer ce grand chien. Droite comme jamais, je suis passée fièrement devant les voisines sur le banc, prêtes à médire.
Tu reçois du monde, maintenant ? Je croyais que tu étais malade ! Avec un enfant et ce chien géant, tu vas y passer ! Hé, ptit, pourquoi tes chez ta mamie ? Cest honteux, ils tont largué comme un colis ! lançait Madame Zina, la langue bien pendue du cinquième étage.
Je sentais la main de Rémi se crisper. Même Boulette a secoué la tête, comme sil avait compris.
Taisez-vous donc ! Vous navez pas de petits-enfants à garder, cest pour ça que vous râlez. Cest moi qui ai demandé à avoir Rémi ! Et tout va bien, mon fils et sa femme sont partis dire adieu à la mère de Camille, paix à son âme, alors arrêtez vos scandales devant lenfant ! ai-je répliqué, plus vive que je ne laurais cru. Puis jai emmené Rémi plus loin, ignorant la douleur.
Ne les écoute pas, Rémi ! Tu sais, mamie taime plus que tout, lui ai-je soufflé dans lascenseur.
Il a levé sur moi de grands yeux tristes. Mamie Tu ne vas pas aller au ciel comme mamie Irène ? Papa et maman disent quelle veille sur nous là-haut déjà. Mais toi, tu restes avec moi Hein mamie, promets-moi, tu restes ! a-t-il pleuré, saccrochant à mes genoux.
Ne pleure pas, mon trésor ! Je serai toujours là pour toi ! Je tamènerai à lécole, puis à la fac, même quand tu iras à larmée, je serai là ! Je ne te laisserai jamais, mon petit cœur, lui ai-je promis en lenlaçant de toutes mes forces.
Plus tard, bien que je sois épuisée, jai préparé le dîner et trouvé la force daller chercher du pain. Le soir, jemmenais Boulette faire sa promenade. Toujours sérieux, il trottinait à côté de moi. Quand la nuit tomba, Rémi dormit enfin, Boulette à ses pieds. Je suis allée prendre mes comprimés ; chaque muscle me faisait souffrir comme si javais creusé la Place de la République à la pioche toute la nuit ! Mais jentendais encore dans ma tête les pleurs de Rémi, sa crainte de me perdre.
Seigneur, aide-moi, fais que la douleur recule un peu pas pour moi, pour lui ! ai-je murmuré avant de mendormir.
Le lendemain, nous avons joué aux petites voitures. Et voilà que, surprise, je les suivais à quatre pattes sur le tapis ! Nous avons fait la bouillie à deux, et même lavé Boulette, tout crotté après avoir sauté dans une flaque.
Jai embrassé Boulette sans réfléchir. Quel idiotie davoir eu peur ! Il est beau, bien plus malin que je le pensais, une vraie crème !
Pourquoi il sappelle Boulette, Rémi ? lui ai-je demandé.
Il a éclaté de rire. Parce quil adore les boulettes de viande ! Et puis Boulette, cest plus rigolo que son vrai nom à coucher dehors ! Mamie, cest le meilleur chien !
Les jours sont passés en coup de vent. Livres dhistoires, dessins animés sur la tablette, premiers mots épelés fièrement Boulette dormait sur le fauteuil, mendiait du fromage ou une glace.
Un soir, le téléphone a sonné. Maman, comment tu tiens le coup ? On na vraiment pas eu le choix Tu es sûre que ça va ? Ce n’est pas trop dur avec Rémi et Boulette ? s’inquiétait Guillaume.
Mais voyons, tout va très bien ! Tu peux rester autant quil faut. Prends soin de Camille, elle a perdu sa maman. Ici, ne te fais pas de bile, on sen sort toujours, ai-je répondu, fière dêtre utile.
Quand Guillaume et Camille sont revenus, jimaginais le pire une mamie épuisée, un appartement sens dessus dessous. Mais dans la cour, cest autre chose quils ont découvert : je courais derrière le ballon avec Rémi et Boulette, en riant. Jai cru que ça ne marriverait plus jamais.
Quand vient lheure de la séparation, Rémi sest collé à moi en pleurant.
On se revoit dans deux semaines ! On ira au café, on fera du manège, hein ? ai-je promis en le hissant dans mes bras ces mêmes bras qui narrivaient plus à porter une bouilloire il y a encore quelques jours.
Maman ! Mais tu vas te faire mal ! sest affolé Guillaume.
Ce nest rien ! À très bientôt, mon amour ! À bientôt, Boulette ! On partira promener, toi et moi, la prochaine fois ! ai-je lancé en riant, la voix pleine de bonheur.
Je suis la voisine den face, et tout cela, Lydie cest son prénom me la raconté. Elle narrivait presque plus à marcher, elle souffrait le martyre. Et puis, du jour au lendemain, la voilà qui sest remise à bouger, redonnant le sourire à tout limmeuble.
Tu vois, Rémi et Boulette mont soignée. Il reste des douleurs, bien sûr ce nest rien ! Mais la pitié, cest le pire. Il faut se battre, il faut se donner une raison davancer !
Ce ne sont pas les médecins ni les médicaments qui font toujours des miracles. Lamour, oui. Jai pensé : Comment feront lenfant et le chien sans moi, si je me laisse aller ? Alors je me suis relevée. Jai tenu, parce quils ont besoin de moi.
Vivez pour ceux qui tiennent à vous ! Pour ces petites mains qui cherchent les vôtres, pour vos enfants, votre époux, et même vos fidèles compagnons à quatre pattes. Priez si besoin, puisez dans vos dernières forces, et vous verrez, lhumain est capable de tout.
Savourez chaque jour, prenez la vie à bras-le-corps ! Cest le plus beau des cadeaux, vraiment.
Si mon histoire vous a touchés, laissez un petit mot ! Ce sont vos encouragements qui donnent lenvie décrire. À bientôt, mes amis !