La retraitée Lilia, que tout le monde appelait affectueusement Liliane, poussa un profond soupir avant de se tourner péniblement de l’autre côté : ses articulations la faisaient souffrir, ses jambes étaient enflées, et elle était épuisée par les allers-retours à l’hôpital, fatiguée de tous ces traitements.

Madame Lucienne (ou comme tout le monde l’appelait, Lucie) Morel, la soixantaine bien entamée, poussa un profond soupir en se tournant difficilement dans son lit. Ses articulations la faisaient beaucoup souffrir, ses jambes étaient enflées et lourdes. Elle nen pouvait plus de courir chez les médecins, des traitements interminables.

Lucienne vivait seule, navait jamais été mariée. Son fils était né il y a bien longtemps, fruit dun amour de jeunesse. Ce matin-là, un coup de sonnette interrompit ses pensées. Avec peine, elle se leva, sappuyant contre les murs, et ouvrit la porte.

Sur le palier se trouvaient son fils, Didier, et sa belle-fille, Nadège. À leurs côtés le petit Marius, leur fils de quatre ans, la main agrippée à une petite voiture, et un imposant chien.

Maman, on fait vite. On doit repartir. Marius et Fricassée restent avec toi. Dans cinq jours, on reviendra les chercher, expliqua Didier.

Mais Je suis malade, je ne sors presque plus, je, balbutia Lucienne, sadossant au chambranle.

Vraiment, on na pas dautre solution. On ne peut tout de même pas traîner un enfant et un chien huit heures jusquà Lyon. Ma mère Elle nest plus là, sanglota Nadège.

À son tour, Marius éclata en sanglots et, comme par compassion, le chien poussa un long soupir. Lucienne sentit au fond de son cœur quelle navait pas le choix : il fallait se montrer forte.

Sa maladie avait commencé il y a six mois. Elle navait encore que soixante ans, mais chez nous, à Tours, beaucoup de personnes âgées marchent déjà avec une canne. La santé parfois, senvole dun coup.

Lucienne savait que la maman de Nadège, Madame Irène Lefèvre, était gravement malade. Le père de Nadège, Monsieur Jean Lefèvre, était déjà parti. Et maintenant, la belle-mère Partie aussi, si vite, la maladie lavait terrassée alors quelle était plus jeune que Lucienne.

Didier et Nadège étaient déjà repartis. Dans son salon, Lucienne, brisée par la douleur à lépaule et aux jambes, observait les deux invités restés chez elle : le petit Marius et le chien Fricassée.

Lenfant sétait blotti contre la bête, qui le couvrait de léchouilles affectueuses.

Marius Mais, ce chien, il ne mord pas ? Il fait peur quand même, tu ne crois pas quun caniche aurait été plus facile ? Cest quoi, cette race géante ? souffla Lucienne.

Mamie, cest un bulldog anglais. Il sappelle Fricassée. Il est trop gentil, répondit lenfant tout en caressant le chien.

Il faut le sortir, non ? se crispa Lucienne, la main sur le cœur.

Elle navait jamais eu danimaux, à part quelques chats disparus depuis longtemps. Soccuper dun chien lui semblait insurmontable.

Son cœur serrait en pensant à Irène, partie trop tôt. Lucienne nimaginait pas comment elle pourrait soccuper dun jeune enfant turbulent et dun chien de cette taille, elle qui pouvait à peine marcher.

Faut lui donner à manger aussi ! Il aime la viande et les pâtes ! Et il a besoin de se dégourdir. Allez, mamie, promenons-nous, il est temps ! lança Marius, déjà enfilant ses bottes.

Lucienne ne se souvenait même pas de comment elle était sortie. Lenfant lui mit la laisse dans la main et, lui tenant fermement lautre, ils se dirigèrent dehors.

Elle navait pas mis le nez dehors depuis une semaine, son état était trop fragile. Mais cette fois, il le fallait bien. Malgré la douleur, elle avançait, les larmes aux yeux, priant intérieurement Dieu de lui donner la force ; il ny avait personne dautre pour aider.

Fricassée marchait calmement, ne tirant jamais sur la laisse, indifférent aux chiens bruyants qui passaient.

Lucienne commença à éprouver du respect pour ce bulldog. Elle redressa fièrement le buste en passant devant les voisines avides de commérages, assises sur le banc près de la cour.

Cest quoi tout ce monde chez toi ? Tavais pas dit que tétais malade ? Ça va te finir, de garder le petit et ce molosse ! Mais où sont les parents ? Vraiment, quelle honte ! vociféra Madame Gervaise du cinquième étage.

Lucienne sentit la main de Marius se crisper dans la sienne. Même Fricassée sembla secouer la tête de façon désapprobatrice.

Chut ! Ça vous va bien, vous, de parler vos petits-enfants ne viennent jamais. Cest moi qui ai demandé à Marius de venir ! Et puis, je vais bien. Ce chien, il a gagné des prix, vous savez ! Et occupez-vous donc de vos affaires, pour une fois ! Mon fils est parti accompagner sa belle-mère pour lenterrement, pas pour se la couler douce ! répliqua Lucienne, se redressant avec toute lénergie dont elle était capable.

Tinquiète pas pour elles, Marius. Ta grand-mère sera toujours contente de te garder ! dit-elle en le serrant dans lascenseur.

Mamie Tu ne vas pas, toi aussi, partir au ciel comme mamie Irène ? Papa et maman mont dit quelle était là-haut maintenant. Mais jai plus que toi, mamie Tu veux bien rester ici, mamie ? Je taime fort, mamie, promets-le ! dit Marius, ses bras entourant les genoux de Lucienne, déjà tout en pleurs.

Mais bien sûr, mon trésor ! Ne pleure pas ! Tu vas ten lasser de ta mamie ! Je resterai toujours là pour toi, à te voir rentrer à lécole, puis à la fac ! Même larmée si tu veux mamie sera encore là ! Tiens, viens dans mes bras ! répondit Lucienne, émue.

À force de courage, elle prépara le dîner comme elle put. Elle fit un aller-retour au supermarché. Le soir, elle sortit promener Fricassée, qui, imperturbable, marchait à ses côtés.

Quand Marius et le chien sendormirent, elle alla prendre ses médicaments. Tout lui faisait mal, comme si elle avait creusé un trou sous sa fenêtre toute la nuit. Mais Lucienne comprit alors : elle ne pouvait compter sur personne dautre. Les paroles de Marius résonnaient dans sa tête ; sa peur de rester seul la hantaient.

Mon Dieu, donne-moi juste un peu de répit. Que la douleur recule un peu, pas pour moi, pour mon petit-fils, je ten prie ! chuchota Lucienne.

Le lendemain, ils jouèrent aux petites voitures. Lucienne se surprit à se traîner au sol avec Marius, chose quelle navait pas faite depuis des années. Ils firent ensemble de la soupe. Puis vinrent lheure du bain pour Fricassée, qui sétait roulé dans les flaques du printemps.

Contre toute attente, elle embrassa le chien sur la truffe.

Finalement, il nest pas effrayant, il est superbe ce Fricassée ! Un vrai chien dexception ! sexclama-t-elle, torchon en main.

Marius, pourquoi il sappelle Fricassée ? demanda-t-elle en souriant.

Le petit rigola :

Parce quil adore la fricassée, mamie ! Bon, à la base son nom commence par F, mais il en a un compliqué Fricassée, cest mieux ! répondit-il, tout fier.

Les jours filèrent. On lut des histoires, Marius montra même à mamie comment regarder des contes sur la tablette. Ils apprirent les lettres, le petit commençait à épeler des mots. Fricassée, lui, sinstallait chaque soir sur le fauteuil, quémandant un bout de fromage ou une glace.

Maman, comment tu ten sors ? Pardonne-nous, on na pas eu le choix ! Il faudra que tu gardes Marius et le chien encore deux jours. Comment tu fais avec ta santé ? Je men veux sinquiéta Didier au téléphone.

Je men sors très bien, arrête donc ! Je suis une grand-mère, voyons ! Restez aussi longtemps quil le faut. Soutiens Nadège surtout, elle en a besoin. Ne te fais pas de souci pour moi : on vieillit tous, mais tout problème a sa solution ! répondit Lucienne dune voix résolue.

Lorsque Didier et Nadège revinrent, ils étaient inquiets, simaginant trouver Lucienne épuisée, ne sachant comment elle avait tenu. Mais arrivés dans la cour, Nadège sexclama :

Regarde, ce nest pas ta mère, là-bas, qui court ?

Mais cest bien elle ! Extraordinaire, maman ! souffla Didier, étonné.

Dans la cour, Lucienne courait maladroitement après un ballon, Fricassée aboyant de joie, Marius sur ses talons. Elle avait limpression de ne pas avoir couru depuis cent ans ! Elle, qui marchait à peine

Au moment du départ, Marius se jeta dans les bras de sa grand-mère et éclata en sanglots.

Allez, mon Marius ! Ta mamie viendra te voir dans deux semaines ! On ira au café ensemble, on fera du manège ! Attends-moi, daccord ? Lucienne le serra fort, elle qui, il y a peu, ne parvenait même plus à porter une bouilloire.

Maman, tu vas te blesser ! protesta Didier.

Mais non ! Attends-moi, Marius ! Tout va bien aller ! À bientôt, Fricassée, mamie reviendra vite pour te promener aussi ! sesclaffa Lucienne.

Elle est mon amie, ma voisine, c’est elle qui ma raconté cette histoire. Elle marchait très difficilement, elle allait vraiment mal. Et puis, du jour au lendemain, elle sest remise debout. Tout le monde dans limmeuble reste surpris par ce miracle !

Ce sont Marius et Fricassée qui mont remise sur pied. Certaines douleurs sont restées, mais ce nest rien. Il ne faut pas rester couchée, sinon on ne se relève plus. Il ne faut pas sapitoyer sur son sort, sinon cest pire.

Les hôpitaux et les médicaments ne font pas tout. Lamour, ça guérit, ça, vraiment. Je me suis demandé comment feraient lenfant et le chien sans moi ? Alors je me suis levée ! Et jai recommencé à bouger, parce quils avaient besoin de moi !

Jai compris que javais encore une vraie raison dêtre ! Alors, même quand cest difficile et que la douleur est là relevez-vous ! Bougez, pour ces petites mains denfants qui vous serrent si fort. Cest la plus belle chose au monde !

Pour vos enfants, vos conjoints, vos chiens, vos chats, qui comptent aussi sur vous !

Priez Dieu quIl vous aide, rassemblez toute votre volonté. Rien nest impossible quand on le veut vraiment. Dans les moments difficiles, on trouve des ressources insoupçonnées.

Profitez de chaque jour, souriez à la vie ! cest le conseil que Lucienne donne à toutes et à tous !

Amis, si vous aimez lire nos histoires, laissez-nous un petit commentaire et surtout, un petit “jaime” : ça nous donne lélan den écrire encore !

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