Reims, 2 janvier
Maman, surtout ne tinquiète pas, mais à partir de cette nouvelle année, on risque davoir quelques soucis, disons, matériels. Enfin, je ne pense pas quon mourra de faim.
Ma fille, va droit au but, tu sais bien que je naime pas les longs préambules.
Je sais, maman. Voilà, cest tout simple : jai démissionné de mon poste. Voilà.
Comment ça ? Tu es partie de toi-même ou ils tont poussée vers la porte ?
De moi-même. Jai toujours préféré décider par moi-même.
Je le savais, toute ta mère ! Je me demande bien ce que ton père aurait dit sil était encore là…
Maman, regarde, regarde comme ils sont beaux ces rouges-gorges sur le cerisier juste en face de la fenêtre… Papa aurait sûrement dit que « ce nest pas le lieu qui fait la personne ».
Jétais tellement fière de toi, ma fille, fière de ta réussite, de ton poste, de ton salaire. Directrice de la culture de toute la ville, passée à la télévision, respectée comme une reine. On te regardait comme une souveraine élégante et charismatique. Tu es belle, grande et élégante.
Oh, maman, ne pleure pas. Ma beauté ne me quittera pas, elle reste avec moi.
Mais explique-moi ce qui sest passé. Pourquoi ce choix soudain ? Laisse donc la fenêtre et viens près de moi.
Tu sais, maman, jai des visions de la vie trop différentes de celles de mes supérieurs. Pour eux, limportant, cest de finir les rapports à temps, parler des gens seulement devant un micro. Ça ne me convient pas. Comme on dirait dans un divorce : on na pas su accorder nos caractères.
Enfin, dans tous les métiers, les chefs veulent des comptes et des chiffres. Alors, tu ne participeras même plus à tes festivités dhiver ?
Oh si, maman, bien sûr. On a préparé tout ça en équipe. Jirai juste comme spectatrice, cest original, non ?
Quelle originalité, vraiment ! La « Reine de la Culture » à côté du sapin de Noël Du coup, tu memmènes au moins à une fête ? Pour mencourager.
Je pensais, maman, que tu en avais ras-le-bol des sapins à la maternelle : un sapin pour chaque classe, les enfants du personnel, le personnel lui-même, la crèche
Tu as oublié le foyer pour enfants abandonnés. Oui, Chloé, nous aussi on a des chiffres à rendre, notamment le nombre denfants touchés par les activités culturelles, CUL-TU-RELLES ! Mais jaimerais bien voir ton sapin familial, celui du parc de la ville. Tu organises des fêtes pour les familles et toi, tu es seule. Et maintenant, sans travail… Chloé ! Quarante ans bientôt ! Tu penses toujours à Paul ? Ce Paul Ier ! Il nest jamais parti de Reims, lui qui rêvait de Vienne et de lOpéra ! Quel saxophoniste !
S-A-Xophoniste, maman. Adolphe Sax, le Belge, qui a fabriqué ce bel instrument il y a près de deux siècles.
Cest à moi, ancienne prof de musique, que tu rappelles ça ? Mais ton saxophoniste, je le pardonne pas, il ta retourné la tête, tu restes bloquée sur lui, tu laisses personne approcher. Tu vieillis, Chloé, ma Reine sans trône, voilà ! Vieille célibataire ! Quen penserait ton père ?
Papa, lui, aurait dit quune femme est comme le bon vin : elle se bonifie avec le temps. Et ne pleure pas, maman, tout ira bien.
Oui, ton père aimait les femmes.
Mais il taimait toi davantage que tout, maman. Jusquau bout, il na jamais lâché ta main.
Je sais, Chloé, je regrette de ne pas lui avoir assez dit que je laimais. Je pensais que cétait évident.
Maman, il la toujours senti, surtout quand tu chantais pour lui.
Ma mère se met à fredonner, en effaçant ses larmes :
Il neige, il neige
Et tout attend on dirait.
Sous la neige, douce neige,
Une envie de crier…
Mon plus cher, regarde ce blanc,
Pur comme ce que je tais,
Et que je voudrais te dire…
Maman, à chaque fois que jentends cette chanson, je rêve quil neige pour mon anniversaire fin avril, et quon me la chante.
Ma fille, et ton travail alors ? Tu as tant de potentiel ! Où veux-tu aller ?
Je vais devenir contrôleuse dans les bus, maman.
Arrête tes bêtises ! Demande plutôt à Nini, du 3e étage, elle a des contacts partout : mairie, impôts, justice, syndic…
Maman, je suis sérieuse. Jai décidé : je serai contrôleuse. Tu prends encore le bus, parfois ?
De temps en temps.
Et tu les trouves comment les contrôleurs ?
Pour tout dire bof ! Ni allure ni courtoisie : empilés de pulls, avec des tongs sur des chaussettes en laine, ils gueulent : « On paie son ticket, on avance ! » Et ça recommence.
Tu limites à la perfection : « On paie son ticket ! » Tu te rappelles, la fois où papa est rentré ivre mort, et a sorti la blague « pour le ticket » ? Cétait le soir de linauguration dune cité, ils avaient trop fêté. Papa est rentré joyeux, toi tu as découvert quil était drôle quand il avait bu. Tu te souviens de sa blague de bus, maman ?
Non, rappelle-moi.
Un gars complètement bourré monte dans le bus ; la contrôleuse lui exige « Le ticket ! » Le type mime un verre et dit : « Pour le ticket ! »
Ah, Chloé, si je pouvais, je boirais un coup avec ton père, juste pour quil revienne, nimporte quelle blague mirait.
Il reste avec nous, maman. Je lentends tout le temps : « Les filles, tout est dans la tête ! Change le disque et la vie te chantera ce que tu veux. »
Et pourquoi tu nas pas changé de disque pour Paul ? Ça lagaçait de te voir Reine pendant quil restait le musicien de cour. Comme dans « Un homme, une femme »… Enfin, assez parlé de lui. Où vas-tu chercher du boulot, sérieusement ?
Contrôleuse dans le bus, maman. Je commence après les fêtes.
Non, Chloé, cest pas possible. Tu as toujours eu létincelle, limagination, mais là Contrôleuse ! Tout le monde te connaît ici, tu es passée à la télé, et maintenant tu veux valider les tickets ? Oh, ton père…
Justement, maman ; je suis le conseil de papa. Tu te rappelles la carte danniversaire de mes dix-huit ans ? Je la sais presque par cœur : « Noublie jamais : personne ne doit décider à ta place, prends ta vie en main. Sinon la vie tappellera, et tu ne répondras pas »
Mais enfin, contrôleuse, cest pas un défi pour la société ?
Pour moi, cest surtout un défi pour moi-même ! Mon « chef de la culture » ma dit de « descendre de mon piédestal », que je navais plus les pieds sur terre. Il a oublié, lui, que mon chauffeur est tombé et que, ces deux dernières semaines, jai pris le bus et le tram tous les jours. Jai vu le vrai monde !
Avec ton parcours ! Et tu vas… « inculturer » les passagers alors ?
Ma mère sallonge, bouleversée.
Franchement, Chloé, tu me mets K.-O. avec ton choix du Nouvel An !
Quelquun a bien dit que si Dieu ne nous renversait pas parfois, on naurait jamais le temps de regarder le ciel… Regarde, maman : un rayon de soleil, des mésanges, la neige qui tombe…
Et je chantonne doucement : « Il neige, il neige »
Tu es folle, ma Chloé ! Une contrôleuse gagne cinq fois moins que ton ancien salaire. Je vais finir par accepter laide de Monsieur Bernard, du second…
Tu sais, cest un homme bien. Retraité de larmée, veuf, sérieux, généreux… Personne ne remplacera papa, mais laisse-lui au moins une chance. Papa restera toujours dans notre cœur.
Ce nest pas de moi quil sagit ! Toi, tu vas tennuyer ferme, Chloé ! Aucun défi, aucune créativité ! Enfin, ton père disait que même si tu balayais les rues, tu inventerais un truc… Et pourquoi ne pas partir à Nice quelques jours avec ton indemnité ?
Maman, on partirait ensemble, toi et moi !
Mon téléphone sonne. Maman écoute la conversation. Je raccroche, un sourire triste :
Maman, adieu Nice… Jentre à la RATP lundi matin.
***
Bus n°7. Première tournée. Jai déjà décoré le bus de guirlandes argentées et de petites boules rouges. Jusquà la citation du jour, affichée au-dessus de moi : « Parcourez la route que vous avez choisie ! » Dans le micro, jannonce les arrêts comme une guide.
Pierre, je peux utiliser le micro comme une animatrice touristique ?
Quest-ce que tu inventes encore, Chloé ? Entre ta décoration, les citations Savine, mon collègue, en rigole encore. Il est impressionné : des chemises, des papiers aux couleurs nationales, même des tee-shirts aux armes de la ville ! Vous êtes pas ordinaires, Chloé… Mais ça pimente nos journées.
Dans lhabitacle de contrôleuse, je lis les maximes de nos chauffeurs :
« Parlez doucement au téléphone ou rendez la conversation intéressante ! » Pierre Martin, conducteur.
« Si vous naidez pas la vieille dame, je le fais. » Savine Bernard, conducteur.
Ah, la philosophie du transport urbain ! Je méclipse dans le micro :
Tout est dans la tête. Changez le disque, et laissez entrer la joie…
Cest pas toi, cette citation, cest ton père, non ?
Il est mort… Un architecte passionné, décédé au travail. Hélas, la vie…
Pardon, Chloé… Et ta mère ?
Elle anime la musique à la maternelle. Justement, je voulais que de la musique résonne dans le bus. Avec quelques annonces pour raviver lambiance.
Mouais Les passagers ne vont pas tous apprécier.
Les règles ne linterdisent pas ! Je choisis la musique selon lheure, rien dagressif. La musique crée lambiance, Aristote le disait déjà. Crois-moi, les passagers vont adorer. Et janimerai aussi, mais pas aux heures de pointe.
Le bus démarre. À la gare, les passagers montent, paient, quelques nouveaux visages sinstallent. Je prends le micro, voix posée :
Chers voyageurs, bienvenue à bord du célèbre ligne 7 reliant la place de la Liberté à la Cité des Bois. En passant, la forêt de la Cité est l’une des plus oxygénées de Reims, idéale pour une balade. Le centre-ville se trouve à quinze arrêts : arrêtez-vous à la « Rue Lumière », la plus brillante de Reims en hiver, grâce à ses guirlandes et illuminations. Profitez-en pour visiter notre marché de Noël, le théâtre de marionnettes, ou notre musée du bois… Je vous invite surtout à la grande Fête familiale du vieux Nouvel An, au parc municipal de la rue des Jardins. Bonne route, beaux moments pour les fêtes !
Un jeune passager rit :
Et le programme du cinéma « LÉtoile », vous lavez aussi ?
Justement ! Pour aller au « Miraculeux », prenez la ligne 1 à la Rue Lumière. Mais « LÉtoile » cest sur notre ligne : trois films ce soir, « Les Sapins 15 », « Le Conte dIlya » et la comédie romantique « Le Colis de Noël ». Bonne séance !
Pierre me souffle :
Je viendrai, avec ma femme, à la fête du parc… Avec vin chaud et tombola ?
Promis, il y en aura !
***
Toute la journée, je propose de la musique douce et quelques anecdotes culturelles sur Reims. Rapidement, les habitués apprécient certains racontent à toute la ville quil y a une contrôleuse « pas banale » sur la ligne 7.
Trois mois plus tard, le bouche à oreille arrive aux oreilles de la direction.
Madame Lemoine, dit le directeur, Monsieur Arnaud. Avouons-le : ce nest pas un poste fait pour vous. On veut un agent qui contrôle les billets, pas qui fait des animations. Les plaintes risquent de pleuvoir.
Monsieur Arnaud, je vous remercie. Vos chauffeurs sont dexcellents professionnels. Grâce à eux, cette ligne est populaire, les recettes augmentent. Pourquoi ne pas associer innovation et service public ? Considérez mes miniconcerts comme un projet pilote. Jen profite pour vous offrir deux places pour la nouvelle pièce au théâtre municipal !
Le directeur hésite, séponge le front, sembrouille, puis, à demi-souriant :
Les recettes progressent, cest vrai Mais on ne fait pas du cabaret dans nos bus ! On ne prévoit pas de concerts, cest tout.
Mais ce nest pas interdit non plus. Le règlement dit que le contrôleuse améliore sécurité et confort la culture en fait partie ! Dailleurs, mes collègues croient que je ne fais que rester assise et raconter ma vie, mais je prends soin deux. Tout le monde passe à lavant, paie, et avance. Quand il y a foule, les cartes passent main à main, je rassure tout le monde : tout est filmé vérité ou pas, personne noserait tricher.
Quelles caméras ? Cest interdit de mentir au public.
Je rêve un peu, monsieur… Mais songer à installer des caméras serait une bonne idée pour tous ! Et puis, parfois, je me lève : jaide, je console, je rends service aux mamans, ptit bobo, vieux monsieur… Les passagers aiment ça ; ça leur fait parler de notre ville. Vous aimez Reims ? Allez voir « Divorce au masculin » au théâtre, ça vous fera du bien.
Bon… Si vous minvitez, pourquoi pas… Je manque de temps, mais jy songerai…
***
Projet « Contrôleuse-reine » validé. En mars, jai même reçu une prime. Les collègues commentent, rient, me trouvent bizarre, croient que je fais ça pour un sponsor secret. Il ny a que Monsieur Bernard qui maide vraiment, parce quil aime sincèrement maman.
***
28 avril. Samedi. Mon anniversaire. Maman voulait que je prenne congé, mais jai préféré travailler, voir mes habitués. Il faisait froid ce matin-là, jai marché à la gare en songeant que jaimais bien la liberté de ma vie, cette musique dans la tête depuis mon départ du « trône ». Soudain, des flocons blancs sont tombés, parsemant mes cheveux. Les flocons ! Au printemps, le rêve de toute ma vie !
Je suis montée dans le bus, tout décoré de blancs pour moi. Savine, de service ce jour, ma offert une boîte de chocolats et un superbe micro : « Notre reine, tout doit être beau chez elle ! » Je leur ai offert du sirop pour la santé et un livre sur la France.
Le bus était peu rempli. Centre-ville, tout à coup un homme entre, porteur dun étui dinstrument. Mon cœur bat à tout rompre… Cest lui, Paul, lunique. Dun élan irrépressible, oubliant toutes mes façons, je lance à toute la rame : « Vos billets, sil vous plaît ! Caméra active ! » et me précipite vers le fond comme pour fuir Soudain, le saxophone sélève, emplit le bus et mon âme du frémissement doux de « Il neige, il neige »
Aujourdhui, jai compris : on peut quitter le trône, mais la musique et la chaleur humaine, elles, ne nous quittent jamais. Parfois, pour trouver du sens à sa vie, il suffit de descendre dun étage et de sasseoir dans un bus.