Reims, 5 janvier
Maman, il faut surtout que tu ne tinquiètes pas, je ten prie, mais à partir de la nouvelle année, on risque davoir quelques soucis enfin, sur le plan financier, disons. Mais ne ten fais pas, on ne va pas mourir de faim !
Ma fille, arrête de tourner autour du pot, tu sais bien que je déteste les longs préambules.
Oui, je sais, maman. Bon, alors voilà : jai quitté mon travail. Voilà, cest dit.
Oh ! Cest ton choix ou on ta poussée dehors ?
Mon choix. Tu sais que jaime décider moi-même des choses.
Je sais, entièrement ton père ! Jimagine ce quil aurait dit, sil était encore avec nous.
Regarde, maman, regarde un peu là-bas, quels beaux rouge-gorges sur le tilleul devant la fenêtre Papa aurait dit « ce nest pas la place qui fait la personne ».
Jétais si fière de toi, ma fille, cheffe de toute la culture de la ville, un bon salaire, un vrai poste ! On te voyait à la télé tout le temps. On te regardait comme une reine, on te respectait, on tobéissait. Ma belle, élégante, pleine de style.
Oh maman, arrête, tu vas pleurer toute ma beauté reste avec moi !
Mais raconte-moi au moins ce qui sest passé ? Pourquoi cette décision soudaine ? Laisse donc la fenêtre, viens tasseoir près de moi.
Tu sais, maman, jai juste des vues différentes sur la vie et sur la façon de bosser avec la direction. Eux, ils ne pensent quà faire des rapports à lheure, les gens, ce nest quun sujet de discours. Ce nest pas ma façon de voir. Comme on dit au tribunal au divorce : « incompatibilité de caractères ».
La direction, ma fille, cest pareil dans toutes les entreprises : des rapports, des bilans Donc, tiras même pas à tes célèbres festivités dhiver ?
Bien sûr que si, maman. On sest préparés avec toute la troupe ! Jirai mais en tant que spectatrice. Ça va changer !
Ah, cest du changement, en effet ! Toi, cheffe de toute la culture de Reims, juste debout devant le sapin de Noël Prends-moi au moins avec toi ! Pour te soutenir.
Je croyais, maman, que ten avais assez des sapins de Noël à la maternelle : pour chaque classe, pour les enfants du personnel, pour le personnel lui-même, et même pour la crèche dà côté !
Tu oublies la maison daccueil partenaire ! Tu sais, Amélie, nous aussi, on a nos statistiques nombre denfants touchés par les activités culturelles. Mais je viendrais volontiers à ton arbre de famille, au Parc de la Patte dOie. Toi, tu organises pour les familles mais, toi-même, tu nen as pas et maintenant, plus de boulot non plus. Amélie ! Tu vas bientôt avoir quarante ans ! Tu te languis encore de ton Philippe ? Ton premier amour, ton dernier ! Il nest jamais parti finalement Il rêvait de partir à Paris jouer à lopéra ! Ton sexophoniste
Saxophoniste, maman ! Adolphe Sax, tu sais, le Belge il a inventé ce bel instrument il y a presque deux siècles.
Cest toi qui me le rappelles ? À moi, cheffe de chœurs et musicienne ? Bon sang, Amélie, ton saxophoniste Jamais je ne lui pardonnerai Il ta embrouillée, tu ne laisses entrer personne dans ta vie depuis Tu vieillis, Amélie, ma reine. Une reine sans trône ! Célibataire vieillissante ! Quaurait dit ton père maintenant ?
Il aurait dit, maman, quune femme, cest comme le vin : plus elle vieillit, plus elle gagne en noblesse. Sil te plaît, ne pleure pas Tout va bien se passer.
Cest vrai, il aimait les femmes
Mais cest toi quil aimait plus que tout. Je noublierai jamais comment il tenait ta main à lhôpital, jusquà la dernière seconde
Oui, Amélie, jai trop peu dit combien je laimais Cétait comme évident.
Tu sais, papa a toujours senti ton amour. Et quand tu chantais pour lui, il était transporté
Maman se met à chanter, essuyant une larme :
Il neige, il neige encore
Et tout le monde attend
Sous ce manteau blanc
Jaimerais te dire à tous
Que mon plus grand amour,
Cest toi, regarde un peu ce blanc manteau
Pur, comme ce que je tais
Que jaimerais crier
Maman, à chaque fois, cette chanson me transperce Jai toujours rêvé quil neige le jour de mon anniversaire en avril et quon me la chante
Ma fille, mais enfin, avec ta carrière, tu pourrais aller où tu veux ! Tu vas faire quoi maintenant ?
Conductrice de tramway, maman.
Mais arrête ! Tu plaisantes ! Tu devrais peut-être demander à Martine, celle du deuxième, elle a des connaissances partout, même aux impôts !
Non, maman, je suis sérieuse. Je vais travailler comme contrôleuse dans les bus. Tu prends parfois le bus ?
Pas souvent, mais ça marrive.
Et que penses-tu des contrôleurs ?
Eh bien pas fameux, pour la plupart ! Ils ont lair de rien, mal habillés, empilent les couches de vêtements et crient dans tout le bus : « On paie le ticket sil vous plaît ! Avancez au centre ! » Rien de très créatif, hein !
Ta façon de le dire, cest exactement comme les contrôleurs ! Tu te rappelles, papa, un soir, est rentré ivre, et il nous a raconté la blague du bus
Je ne men souviens plus, Amélie !
Un type complètement saoul monte à bord et tangue de tous côtés en tenant la barre. Une contrôleuse lui dit sévèrement : « Monsieur, votre ticket ! » Et lui, solennel, mime avec ses doigts un verre et dit : « Très bien, pour le ticket ! »
Ah ! Amélie si seulement je pouvais boire un coup avec ton père aujourdhui et lécouter raconter ses bêtises
Mais il est toujours avec nous, maman. Sa voix raisonne en moi, tu vois Il disait : « Tout est dans la tête, les filles. Changez de disque et la vie vous jouera une sérénade, pas un requiem, ou même des ritournelles ! »
Pourtant, Amélie, tu nas jamais changé de disque avec Philippe ! Ça le dérangeait de te voir reine, lui simple musicien. Un peu comme le film « Le Fabuleux Destin dAmélie Poulain », tu trouves pas ? Mais enfin ce nest pas le sujet. Ma fille, vraiment, cette histoire de contrôleuse tu es sérieuse ?
Je commence juste après le Nouvel An, maman.
Non, Amélie Ce nest pas toi ! Toi, quon connaît dans toute la ville, quon voyait à la télé, conductrice de bus Quaurait pensé ton père ?
Justement, je suis ses conseils. Tu te souviens de la carte pour mes dix-huit ans ? Je la récite presque chaque jour : « Personne ne peut décider pour toi. Prends ta vie en main, sinon, elle frappera toujours à ta porte mais tu seras toujours absente, ailleurs. »
Ailleurs, cest donc dans les bus de la ville ?!
Oui, maman, dans le bus. Et cest un défi à moi-même, surtout ! Mon chef ma dit quil fallait que je pose ma couronne, que jétais trop dans mes rêves, déconnectée du quotidien, loin du peuple. Mais il oublie que le chauffeur de ma voiture de fonction sest cassé la jambe, alors avant Noël jai dû prendre le tram, le bus Jai vu la vie « en vrai » !
Oh, tu étais cheffe, Amélie ! En bus, vraiment ?
Oui, pour, comme tu dis, apporter un peu de culture à la RATP !
Maman se met à rire jaune, puis sallonge sur le canapé.
Eh bien, Amélie, tu viens de me mettre à terre avec ta décision Sacré choc !
Maman, tu sais, un grand savant a dit quil faut parfois quon nous mette à terre, pour regarder le ciel ! Regarde, un rayon de soleil dhiver, les oiseaux à la mangeoire et la neige qui tombe
Je me mets à chanter, doucement : « Il neige, il neige encore »
Amélie, le salaire de contrôleuse cest cinq fois moins que ce que tu gagnais ! Tu vas finir par me forcer à accepter laide de Monsieur Dubois, le colonel retraité du premier étage.
Maman, cest un brave homme. Sérieux, généreux personne ne remplacera papa mais il nest plus là depuis presque dix ans, tu sais
On ne parle pas de moi, aujourdhui, mais de toi ! Contrôleuse, voyons ! Tu vas tennuyer à mourir ! Ton père disait toujours que tu trouverais à inventer quelque chose, même en balayant les rues ! Et si tu partais plutôt pour une semaine à Biarritz ? Avec la prime de départ, non ?
Partons ensemble à Nice pour changer alors, maman !
Mon téléphone sonne, maman écoute en silence.
Jécoute, puis réponds calmement : « Daccord, je commence le 4 janvier. Mes papiers sont déjà au service RH. Merci. »
Désolée, maman, Nice et Biarritz, cest raté !
******
Le bus 7 achevait sa première traversée de la journée à travers Reims, jusquau quartier Croix-Rouge. Sa ligne est populaire, toujours pleine. Terminus.
Monsieur Lefèvre ! Est-ce que je peux utiliser votre micro ? Comme une guide touristique.
Déjà en train dinventer ? Tas déjà décoré le bus de guirlandes, mis des annonces colorées, et les citations du jour pour les passagers juste là. Cest quoi la maxime aujourdhui ?
« Cest bien dêtre sur la route quon choisit soi-même. »
Avec vous, Amélie, on nest jamais déçu. Saviez-vous, Sœur Amélie, que vous faites sensation auprès de la boîte ?
Et vos citations à vous, Monsieur Lefèvre, on en parle ? Laissez-moi lire :
« Au téléphone, parlez bas ou soyez passionnant ! » Lefèvre Luc, conducteur.
« Si vous ne laissez pas votre place à la mamie, je le ferai ! » Martin Jacques, conducteur aussi.
Voilà la philosophie !
On vous cite aussi, Reine Amélie : « Tout est dans la tête. Changez de disque et vous aurez une ritournelle à votre goût ».
Mais ça, cétait mon père.
Il nest plus là ?
Un accident sur son chantier. Bâtisseur, il est mort dans les bras de maman à lhôpital
Je suis désolé, Amélie. Et ta maman ?
Toujours à la maternelle, chef de musique Jaimerais bien faire passer un peu de musique dans le bus, ça mettrait tout le monde de bonne humeur !
Oh, les passagers sont tous différents certains râlent.
Jai vérifié, rien dans le règlement ninterdit la musique. Je choisirai bien, et puis jutiliserai le micro pour prévenir sans gêner. On tente, daccord ? Je commence.
Les gens montent, moi près du conducteur, micro en main, voix posée :
Chers passagers, bienvenue sur la plus longue ligne de Reims, au départ de lavenue des Tilleuls Parfois, des familles entières viennent de la ville respirer ici. Le centre, ce sera dans quinze arrêts, station « Rue de la Lumière ». Elle brille surtout lhiver, avec la neige, les décorations, les guirlandes Reims est merveilleux en ce moment, profitez de la foire de Noël, du théâtre des marionnettes pour enfants, descendez une station avant le centre ! Aux visiteurs, je conseille notre musée de lartisanat, rue des Bois Et surtout, venez à la grande fête familiale au Parc de la Patte dOie, pour le Nouvel An orthodoxe. Bonne balade à tous !
Un jeune homme lance :
On ne pourrait pas savoir aussi ce quil y a au cinéma Le Monde ?
Je réponds aussitôt :
Notre ligne ne va pas jusque là, jeune homme, il vous faut changer à « Centre » et prendre le bus 1. Mais aujourdhui, il y a la comédie de Noël « Les Sapins 15 » en salle unique. Personnellement, je préfère le cinéma « Les Étoiles », sur notre ligne, avec trois salles !
Le conducteur sourit et me confie, tout bas :
Ma femme et moi irons à la fête familiale au parc. On dit quil y aura une tombola et du bon vin chaud ?
Cest vrai, je confirme !
Il ricane :
Je sens que tu ne vas jamais tarrêter ! Tu trouveras toujours une nouvelle idée
Jaimerais bien inviter un groupe de musiciens à jouer en direct dans le bus pour les fêtes. Et le jour de lanniversaire de Brassens, un guitariste, vraiment doué Et je connais même un super accordéoniste pour la Chandeleur !
Jappelle maman :
Maman, je bosse en double poste, la fête au parc se fera sans moi. Va-y donc avec Monsieur Dubois, il ten serait ravi !
Tout au long de la journée, jai repris le micro, commenté les monuments de la ville, invité les gens aux prochains spectacles En un mois, les habitués du bus nétaient plus surpris, le bouche-à-oreille avait fait son effet.
***
Trois mois plus tard, la réputation du bus numéro 7 et de son contrôleuse hors-norme était arrivée à la direction.
Madame Dumas, intervient le chef de la RATP, Monsieur Moreau, dun ton grave.
Je vous ai convoquée, car, voyez-vous, vous nêtes pas vraiment à votre place ici. Votre job, cest de contrôler les tickets, pas de faire lanimation Ça pourrait finir en plaintes, tout ça !
Monsieur Moreau, je suis honorée de travailler sous vos ordres et de collaborer avec des conducteurs aussi formidables que Lefèvre et Martin ! Vous savez, nos petites annonces dans le bus, cest du pur service public : mini-visites, mini-concerts. Notre ligne se distingue par linnovation culturelle, vous ne trouvez pas ?
Il transpire, sagite, cherche de leau, puis lâche tout haut :
Certes, la billetterie fonctionne mieux que jamais Mais tous les passagers naiment pas le bruit, ni la musique ! Et vos collègues commencent à râler Ils disent que vous, on vous voit surtout assise devant, comme une reine, à papoter !
Je chantonne, ironique, une vieille chanson :
« Tant quil est temps, faisons une halte, Contrôleur, freine »
Puis, sérieusement :
Monsieur, le règlement est clair. Je nai pas à exiger le paiement ni vérifier les tickets, seulement les vendre si on me le demande ! On a instauré une règle : tout le monde monte devant, descend derrière. Sil y a du monde, on fait passer les tickets et les cartes à la chaîne, et puis je rassure avec une caméra soi-disant installée ! Les gens jouent le jeu, ça désamorce les conflits !
Il ny a pas de caméra vous bluffez ?
Je rêve un peu Il faudrait le faire, comme partout maintenant !
Il réfléchit, adoucit sa voix :
Vous ne faites jamais le tour du bus ?
Si, bien sûr Pour aider une mamie, une maman avec poussette, faire un geste ou juste réconforter un enfant. Mais, surtout, la curiosité attire ceux qui montent sans payer, ils viennent voir qui est cette reine devant. Et hop, dans la bonne humeur, ils payent leur ticket !
Je lui glisse :
Et vous ? Vous aimez Reims ? Ça fait longtemps que vous vivez ici ? On ne trouve pas grand-chose sur vous en ligne.
Je suis revenu après mon divorce Tout a changé, je reconnais à peine la ville.
Justement, pourquoi ne pas raconter tout ce qui va mieux aux gens ? Ils nont pas le temps de sinformer, alors je fais GPS culturel. Et pour vous, je recommande « Le Divorce de Monsieur » au Théâtre, une comédie pour chasser la mélancolie.
Madame Dumas, vous êtes unique Si vous minvitez, jirai peut-être !
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Le projet conductrice-contrôleuse continua tout lhiver et le printemps. Jai même reçu une prime pour la Journée de la Femme, et offert en retour des places de théâtre à Monsieur Moreau pour la fête des pères. Mes collègues me prenaient pour une douce folle, certains chuchotaient que javais des mécènes Personne ne savait quil ny en avait quun : le colonel Dubois, honnête et toujours dévoué à maman.
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28 avril. Samedi. Mon anniversaire. Maman voulait que je prenne ma journée, mais jai préféré la passer sur ma ligne, parmi les passagers qui comptaient pour moi maintenant. Jai marché à pied malgré le froid, la tête pleine des nouvelles mélodies qui habitent mon existence depuis mon départ de ce poste prestigieux. Soudain, des flocons blancs se sont mis à tomber ! Jen rêvais depuis lenfance, de voir neiger sur mon anniversaire en avril Ils fondaient aussitôt mais leur danse avait quelque chose de magique.
Le bus avait été décoré de flocons par les conducteurs ; Jacques, mon collègue, ma offert une boîte de chocolats et un superbe micro tout neuf : « Pour notre reine, tout doit être beau ! » Jai offert en retour un livre Ma France et une bouteille délixir aux conducteurs.
Moins de monde ce jour-là, mais soudain, à la station centrale, un passager est monté, qui ma bouleversée : cétait lui, Philippe. Lhomme de ma vie. Son instrument sous le bras, il ne pouvait pas payer tout de suite. Sans réfléchir, sortant de mon rôle policé, jai crié : « On fait passer les tickets ! Il y a une caméra ! Avancez au fond ! » Pour fuir mes émotions, je me suis dirigée vers larrière du bus
Et puis, soudain, le miracle : la douce mélodie dun saxophone sélança. Philippe jouait « Il neige, il neige encore »
Et dans ce bus, empli de musique et de rires, moi, Amélie, jai compris que la couronne nest rien sans ce cœur vibrant qui relie vraiment aux gens.
Aujourdhui, je sais : il y a mille façons dêtre utile et heureuse, pourvu quon ait le courage de changer de chemin et de rester fidèle à son âme.