Recette du bonheur…
Tout limmeuble observe larrivée des nouveaux locataires dans lappartement du deuxième étage. Il sagit de la famille du chef datelier de lusine, une entreprise importante dans cette petite ville provinciale de Bourgogne.
Pourquoi choisissent-ils de vivre dans un vieil immeuble ? demande à ses amies Mme Geneviève Dubois, retraitée, Avec leur réseau, ils auraient pu soffrir un appartement dans une résidence neuve.
Ne te compare pas à eux, maman. À quoi bon une résidence moderne quand ici, limmeuble est « haussmannien » : haut plafond, pièces spacieuses, salon séparé, vaste entrée, et la loggia ressemble à une autre pièce réplique sa fille Sylvie, trente ans, célibataire, au maquillage éclatant. En plus, ils ont eu une ligne téléphonique tout de suite ! Chez nous, dans tout limmeuble, seuls trois appartements sur neuf ont le téléphone
Tu ne penses quà papoter au téléphone, coupe sa mère. Tu embêtes déjà assez les voisins. Garde-toi bien daller chez ceux-là, ce sont des gens sérieux et très occupés
Et bien, ils ne sont pas si inaccessibles ! Ils sont jeunes, ils ont une fille de neuf ans, qui sappelle Clémence répond Sylvie, en lançant un regard contrarié à sa mère. Ils ont à peu près mon âge, guère plus de cinq ans décart.
Les nouveaux voisins se révèlent Polis et souriants. Élise travaille à la bibliothèque de lécole, et Paul a déjà dix ans dancienneté à lusine.
Sylvie raconte tout cela lorsquelle descend le soir dans la cour, sasseoir avec sa mère et les voisines.
Et comment sais-tu déjà tout cela ? sétonnent les autres femmes. Toi, tu aurais fait une bonne enquêtrice.
Jy vais pour passer des appels. Eux, contrairement à certains autres, laissent leur porte ouverte dit Sylvie, allusion transparente aux voisins qui refusent de lui ouvrir, sachant quelle discuterait une demi-heure pour des broutilles.
Cest ainsi que Sylvie fait connaissance avec la famille, profitant fréquemment de leur téléphone pour appeler ses amies et ses collègues sans jamais se gêner de sy attarder un long moment. Tantôt habillée dernier cri, tantôt en peignoir douillet, Sylvie semble désireuse de tisser des liens amicaux.
Un jour, elle remarque Paul fermer ostensiblement la porte du salon dès quelle entre téléphoner ; cela se reproduira. Sylvie sourit à Élise, la remercie en jetant un œil sur la cuisine après lappel, mais celle-ci se contente toujours dun signe de tête, linvitant à refermer la porte derrière elle.
Je ne peux pas fermer derrière moi, jai les mains dans la farine explique Élise et la serrure se ferme toute seule vous savez, cest une serrure française.
Oh, vous préparez encore des brioches ? Vous en faites tout le temps ! Moi je ne saurais pas faire ça soupire Sylvie.
Oui, ce sont des tartelettes au fromage blanc pour le petit-déjeuner. Je nai jamais le temps de pâtisser le matin alors je my mets maintenant sourit Élise, se tournant vers sa pâte.
Sylvie se froisse un peu et repart, peinée de ne pas être accueillie plus chaleureusement.
Tu sais, Élise, je comprends que tu noses pas lui dire non remarque Paul un soir mais notre téléphone est monopolisé chaque soir, mes amis ne peuvent plus nous joindre. Il faudrait lui en parler.
Oui, jai remarqué quelle se sent un peu trop familière, elle passe et sinstalle comme chez elle confirme Élise.
Ce soir-là, Sylvie, habillée et maquillée, sinstalle à nouveau dans lentrée et papote longtemps au téléphone.
Sylvie, tu vas bientôt finir ? On attend un appel linterrompt Élise au bout de dix minutes.
Sylvie acquiesce, raccroche, puis sort une tablette de chocolat de son sac :
Jai amené du sucré ! Venez, prenons le thé ensemble pour fêter notre rencontre.
Se dirigeant vers la cuisine, elle pose le chocolat sur la table.
Non vraiment, rangez cela. Si Clémence voit le chocolat, elle ne résistera pas, or elle y est allergique. Pas de sucreries ici. Désolée, mais le chocolat est interdit chez nous.
Quoi ? Un interdit ? Sylvie rougit, bon, comme vous voulez. Je voulais juste vous remercier, de bon cœur.
Il ny a pas à me remercier, et je préfèrerais que tu nutilises plus trop notre téléphone. Sauf urgence, pour appeler un médecin ou les pompiers. Là, bien sûr, jour ou nuit, c’est sacré. Aucun souci. Mais autrement, comprends-nous, souffle Élise. Paul reçoit des appels du travail, et Clémence se déconcentre de ses devoirs à cause des conversations.
Sylvie reprend son chocolat et sen va, persuadée que la voisine est tout simplement jalouse.
Elle a compris que je suis plus jeune et plus jolie explique-t-elle à sa mère alors, elle me fait la tête. Jai juste voulu me lier amicalement avec elle Elle na même pas accepté de boire le thé, et pourtant jétais venue avec mon chocolat.
Ma pauvre fille, tu es têtue soupire Geneviève, cest ma faute, je tai mal élevée. On ne simpose pas dans la vie des autres. Leurs appels te sont inutiles, ils ne vivent pas dans une maison ouverte. Ils tont remise à ta place, voilà tout, pas la peine den faire une montagne Et ce nest pas de la jalousie, cest du bon sens. Trouve-toi un mari, installe ta propre ligne, et on verra qui viendra téléphoner chez toi.
Sylvie tente un dernier rapprochement avec Élise quelque temps après, en venant avec un carnet pour noter la recette des tartelettes au fromage blanc.
Jaimerais beaucoup apprendre à les faire à mon tour Vous me la donnez, la recette ?
Mais demandez donc à votre mère ! Nos parents savent tant de choses, sétonne Élise. Et puis, je ne fais jamais la pâte à la carte, je la prépare à linstinct cest dans les mains, sourit-elle et puis, là, je suis pressée, excusez-moi. Il faut demander à votre maman !
Sylvie rougit encore, et remonte chez elle. Elle sait pourtant que sa mère a, dans le placard de la cuisine, un vieux cahier tout jauni, où sentassent danciennes recettes : crudités, boulettes, soupes, même poisson en gelée. Les pages concernant la pâtisserie sont les plus nombreuses.
Mais Sylvie na pas envie de pâtisser elle-même, et sa mère ne le fait plus, à cause de son régime pour lhypertension.
Pourtant, Sylvie sort le cahier, et le feuillette sans conviction, jusquà trouver la recette quil lui fallait, étonnant sa mère.
Mais tu veux vraiment faire un gâteau ? sétonne Geneviève.
En quoi ça te surprend ? Sylvie referme le carnet, marquant la page.
Tu tes réconciliée avec Antoine ? Jétais persuadée que tu lavais largué, comme tous tes autres petits amis…
Largué, rien du tout ! Sylvie se crispe si je veux, il va recommencer à courir après moi.
Veux, alors ! Il serait grand temps. Pourquoi tu lisais donc le cahier ? Tu veux que je taide ?
Non Je me prépare, cest tout, répond la fille.
Mais deux jours plus tard, en revenant de promenade, lodeur de la pâte chaude emplit lappartement.
Ça alors, ça sent la pâtisserie ! sémerveille Geneviève. Cette fois, tu es amoureuse, cest sûr, pour faire ça
Ne crie pas sur tous les toits, sourit Sylvie, viens goûter. Ce ne sont pas des gâteaux, ce sont des tartelettes au fromage blanc. Traditionnelles.
La bouilloire chauffe sur la cuisinière, Sylvie a mis la table, le thé, et les tartelettes dorées, comme de petits soleils.
Ten as, du talent ! Il fut un temps où on cuisinait ensemble, et je croyais que tu avais tout oublié, mais non, ma fille ! se réjouit sa mère.
Dis-le franchement, cest bon ? Ou tu me ménages ?
Goûte un peu, cest vraiment très réussi ! répond Geneviève. Sylvie se souvient alors de son père : « cest mangeable », disait-il, le plus beau des compliments.
Tu crois quAntoine va aimer, si je linvite à boire le thé ?
Bien sûr ! Figure-toi que ton père en raffolait, cest comme ça que je lai séduit samuse sa mère. Pâtisse, invite-le, et jirai voir ma voisine regarder un film. Tu as raison de changer, la coquetterie ne suffit pas pour rendre un homme fou de toi.
Désormais, Antoine vient plus souvent chez Sylvie. Ils se disputent moins, Geneviève shabitue à voir sa fille en cuisine, accompagnée dAntoine, et leur rire anime la maison.
Quand Sylvie annonce qu’ils ont déposé un dossier de mariage, Geneviève ne peut retenir ses larmes : enfin
Sylvie change. Elle mincit, voulant perdre quelques kilos avant le grand jour. Antoine taquine :
Tu nen fais plus, des tartelettes ? Tu en feras pour le mariage ?
Avant la noce, prévue à la maison, Sylvie, sa mère, et sa tante (la sœur de Geneviève) pâtissent pendant deux jours, prévoyant vingt invités, essentiellement la famille.
Les jeunes mariés sinstallent dans la grande chambre de lappartement familial. Un an plus tard, chaque foyer dans limmeuble a le téléphone. Sylvie est heureuse : elle appelle toujours ses amies, mais raccroche vite.
Rita, je te laisse, ma pâte lève et Antoine ne va pas tarder. À bientôt !
Elle se hâte à la cuisine, où la pâte gonfle dans le saladier. Sylvie attend un bébé, elle partira bientôt en congé maternité. Mais la jeune épouse ne se repose pas : elle cuisine, pâtisse, pour faire plaisir à son mari, et aussi parce quelle adore les tartelettes au fromage blanc. Le fromage frais, fait à la maison ! Un vrai délice et Antoine ne jure que par les gourmandises et la tendresse de sa femmedu marché, la pâte dorée, la table dressée pour deux pour trois bientôt. Par la fenêtre, la lumière glisse sur les toits de limmeuble, et Sylvie, la main sur son ventre arrondi, sourit.
Sur le palier, en passant, elle croise Élise, la voisine, qui, cette fois, lui adresse un vrai sourire.
On sent bon chez vous, Sylvie. Tartelettes ?
Oui, je vous en garde une ? Pour Clémence, sans chocolat, promis.
Élise rit. Depuis le temps quon vous sent pâtisser Ce serait un plaisir.
Dans la cour, dautres voisines se sont rassemblées, surveillant les enfants qui jouent, tout en échangeant des recettes. Geneviève rejoint le petit groupe, fière de sa fille et de lodeur envahissant la cage descalier. Plus tard, Antoine arrive, embrasse Sylvie, la soulève, la fait tourner. Elle rit, sa joie éclate comme le soleil sur les dalles chaudes.
Alors, heureuse ? demande sa mère, les yeux brillants.
Sylvie regarde tout ce qui lentoure : les voix, le parfum du gâteau, la main aimée contre la sienne.
Oui, maman. Je crois quon tient là notre recette du bonheur.
Et tout limmeuble, ce soir-là, semble goûter le même secret sucré, partagé en silence, le cœur aussi gonflé que la pâte, prêt à offrir, encore et encore, sa chaleur à ceux qui savent la recevoir.