La première chose qu’ils virent— ce n’était pas le garçon.

La première chose quils voient
ce nest pas le garçon.
Cest la graisse.
Les mains pleines dhuile, les vêtements sales.
Un gamin qui na rien à faire dans un endroit pareil.
Parce quici, tout est parfait.
Du verre, de lacier, des machines valant des millions deuros.
Lordre absolu.
Sauf pour une voiture.
Une supercar noire.
Morte.
Irréparable.
Tous avaient essayé.
Tous avaient échoué.
Jusquau moment où
il la touchée.
« Qui cest, celui-là ? »
« Aucune idée »
« Il est sur la voiture de Hale ! »
La panique éclate aussitôt.
Marc descend en trombe.
« STOP ! »
Silence total.
Tout le garage se fige.
Sauf lui.
Le garçon termine doucement ce quil fait.
Il recule.
Et alors seulement
il lève les yeux.
Calme.
Sûr de lui.
Un léger sourire au coin des lèvres.
Comme sil ne réparait pas la voiture,
mais achevait quelque chose qui lui appartenait déjà.
Marc sarrête à un mètre de lui.

Le souffle court.

Fou de rage.

Terrifié.

Parce que personne ne touche à lAurelius VX-9 sans autorisation.

Ni les employés.

Ni les ingénieurs.

Ni même les spécialistes du constructeur venus spécialement de Lyon.

La voiture nest pas seulement chère.

Elle est intime.

Intouchable.

Et maintenant, un gamin crasseux de la rue laisse son empreinte partout dessus.

Marc lui désigne sèchement du doigt.

« Tu sais ce que tu viens de toucher, au moins ? »

Le garçon le regarde en silence.

Puis jette un œil à la supercar noire.

Sa carrosserie lisse reflète les néons blancs du garage, telle une eau dencre.

Et pendant un instant étrange

le visage du garçon sadoucit.

Presque de la tendresse.

« Mon père a mal monté ce moteur, » dit-il posément.

Silence.

Tous les mécaniciens se raident dans la seconde.

Marc ricane.

Froid.

Menace dans la voix.

« Tu crois en savoir plus quAdrien Hale ? »

Le garçon ne répond pas.

Il passe juste la main par la fenêtre ouverte du conducteur

et appuie sur le bouton de démarrage.

Tout le monde retient son souffle.

Attendant léchec.

La gêne.

Mais

Le moteur explose de vie.

Violet, précis, parfait.

Le grondement claque dans tout le garage comme la foudre.

Plusieurs mécaniciens sursautent.

Un autre laisse tomber sa clé.

Marc reste pétrifié.

Parce que le bruit a changé.

Net.

Équilibré.

Vibrant.

La machine réputée morte qui dormait depuis huit mois

tourne.

Parfaitement.

Le garçon recule lentement.

La graisse toujours sur ses doigts.

Un regard posé.

Sans le moindre triomphe.

Comme si cétait la suite normale des choses.

Marc consulte les diagnostics du tableau de bord.

Tous les codes derreur

disparus.

Les alertes

effacées.

Sa voix est cassée.

« Comment tas fait ça ? »

Le garçon hausse à peine les épaules.

« Il y a un dérivation cachée sous ladmission secondaire. »

Un mécanicien souffle, incrédule :

« Ça existe pas »

Le garçon pose ses yeux sur lui.

« Si, ça existe. »

Puis il désigne le moteur.

« Vous ne lavez jamais trouvée parce que seuls trois savaient où elle était. »

Marc sent le froid lui glacer le dos.

Cétait vrai.

Seulement trois personnes au courant.

Adrien Hale.

Marc Hale.

Et le fils dAdrien.

Celui que tout le monde pensait mort dans lincendie de lusine treize ans plus tôt.

Marc fixe le visage du garçon.

Pour de vrai, cette fois.

Les yeux.

La ligne de la mâchoire.

La façon précise de pencher la tête en écoutant le moteur.

Le sang gèle dans ses veines.

« Non »

Le garçon essuie lentement ses mains avec un vieux chiffon.

Puis il plonge sous sa veste sale.

Et sort un porte-clés en argent.

Marc cesse de respirer.

Accroché dessus

la clé prototype dorigine.

Celle quAdrien avait offerte à son fils la semaine précédant lincendie.

Sa voix se brise.

« Où as-tu trouvé ça ? »

Les yeux du garçon ne quittent pas les siens.

« Ma mère la gardée. »

Marc recule, vacillant.

Parce que lépouse dAdrien a disparu la nuit de lincendie.

Déclarée morte.

Corps jamais retrouvés.

Le garçon sapproche de la voiture.

Fait glisser sa main doucement sur la peinture noire.

Et murmure la phrase qui bouleverse tout le garage :

« Elle ma dit, si la voiture sarrêtait un jour »

Il fixe Marc droit dans les yeux.

« cest que tu étais à court de mensonges pour le cacher. »

Silence.

Un silence de tombe.

Puis

Depuis le bureau vitré surplombant le garage

une voix retentit.

Tremblante.

« Éloi ? »

Tous lèvent la tête.

Et là

livide derrière la vitre

se tient Adrien Hale.

Vivant.

Regardant le garçon en bas, les larmes déjà au bord des yeux.

Car lenfant debout près de la voiture réanimée

porte le visage de son fils disparu.

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