La poupée brisée

Poupée cassée

Ma Lucile, cétait absolument charmant ! Élodie une merveille ! Et quelle voix ! De toute ma vie, je nai rien entendu daussi bouleversant ! Pourtant, tu sais bien, je suis souvent à lOpéra Bastille, on pourrait presque me qualifier dexperte. Elle devrait être là-bas ! Là-bas, sans aucun doute !

Merci, Blanche, dapprécier autant le talent de ma fille ! Élodie a tant travaillé pour en arriver là. Quelle énergie, quelles années defforts Et enfin, « Carmen » !

Incroyable ! Incroyable ! Lucile, maintenant quÉlodie a tout réussi, tu ne crois pas quil serait temps de songer à son avenir ? Elle est bien sûr un rossignol, mais on ne saute pas de branche en branche sans jamais faire son nid, nest-ce pas ? Et les petits oiseaux ?

Je ne sais pas, Blanche. Il me semble quil est encore trop tôt. Elle est jeune, et son succès daujourdhui nest quun premier pas dans sa carrière.

Lucile, Bastien est prêt à se marier depuis longtemps déjà, combien de temps va-t-il encore attendre, je me le demande ! Il aime tant ta fille ! Il ne passe pas une journée sans elle ! Mais nous, apparemment, on fait tout pour entraver leur bonheur ! Blanche sortit de son sac un petit mouchoir brodé et essuya ses yeux. Et qui sommes-nous, Lucile, pour leur barrer la route ?

Lucile Augustin resta muette.

Elle savait pertinemment que Blanche ne la laisserait pas tranquille si facilement, mais elle poursuivit le dialogue, sans plus de commentaires. Ce nétait pas la première fois ni la centième.

Blanche, que Lucile connaissait depuis lenfance, avait toujours été dune constance implacable. Lorsquelle désirait quelque chose, rien ne larrêtait, rien ni personne. Et, il fallait lui reconnaître, jamais un désir de Blanche nétait resté lettre morte dans les souvenirs de Lucile.

Même leur amitié avait commencé par la réalisation dun souhait. Et Lucile en gardait encore une vive curiosité mêlée à une injustice à peine estompée.

La poupée, la belle Lison cest Lucile qui lui avait donné ce prénom français et si tendre , lui avait été offerte par son père au retour dun voyage daffaires en Bretagne. Chevelure de lin, yeux bleu clair, robe à la mode ancienne, Lucile chérissait sa nouvelle amie. Elle linstallait à la petite table pour dinterminables thés imaginaires, tenant avec fermeté au protocole apprit par sa mère.

Un jour, Blanche découvrit la nouvelle venue chez Lucile cétait une semaine après son arrivée. À peine leut-elle entrevue quelle « tomba » immédiatement amoureuse. Mais impossible de la réclamer comme elle avait réclamé toutes les autres auparavant ; Lucile ne voulait pas céder Lison. Et Blanche tomba malade. Pour de vrai : fièvre, larmes, chagrin si sincère que Lucile apporta elle-même la poupée chez son amie. Après tout, si Blanche en était à ce point malheureuse…

Mais Lucile regretta aussitôt son geste. Elle vit la main sèchement essuyer les larmes de Blanche, et la façon dont celle-ci empoigna sa vieille Margot yeux déformés, fermant mal pour la jeter sans ménagement au fond dun coffre.

Maintenant, tu vivras là !

Pourquoi cela avait tant bouleversé Lucile ? Elle aurait voulu sexpliquer mais nen trouva pas les mots. La pauvre Margot lui fit tellement de peine, quelle insista auprès de Blanche pour la reprendre. Blanche ne fit même pas attention à elle, occupée à habiller Lison ; Lucile repartit en cachette avec Margot sous le bras.

À la maison, Lucile confia la vieille poupée à sa mère pour la remettre en état. Elle était triste à en pleurer pour la Lison cédée. Elle savait que la même fin lattendait : un jour Blanche trouverait plus belle, jetant Lison tête en bas dans un coin obscur, oubliée en un instant.

Récupérer Lison ne lui traversa même pas lesprit ce nétait pas juste.

Juste, ce fut que Margot devint la pensionnaire attitrée de la chambre de Lucile pour de longues années. Même adulte, mère à son tour, la poupée trônait encore sur une étagère, bras écartés, yeux grands ouverts, déjà sans cils.

Pour Lucile, ce jouet devint un rappel de la facilité avec laquelle certains tournent la page, sacrifiant lattachement ancien sur lautel dun nouveau désir. Elle comprit que, pour certains, la volatilité des passions ne sappliquait pas quaux jouets.

Mais Blanche était la voisine la plus proche et la seule amie de Lucile ; dans leur immeuble, par un mystère étrange, aucune autre fille de leur âge n’habitait là. Alors Lucile décida de ne pas se fâcher à cause de ses manières bizarres. Après tout, tout pouvait encore changer En attendant, autant rester en bons termes…

Lucile emménagea dans cette nouvelle maison avec ses parents après la mort de son grand-père. Elle se souvenait à peine de lui, mais dans la famille, on prononçait le nom de Paul Éloi, depuis sa disparition, à voix basse et avec respect. Elle apprit bien plus tard quel homme il fut et son métier. Ce nétait pas pour les oreilles des enfants, tout simplement.

Quil fut agent secret, Lucile ne le sut que des années plus tard, après la mort soudaine de son père, un chirurgien renommé dun hôpital du centre de Paris. Lucile et sa mère se retrouvèrent seules.

Nous voilà sans appui, Lucile. Il faudra se débrouiller Comment, je ne sais pas encore

Pourquoi ?

Jai toujours vécu dans le sillage de papa. Tant que votre grand-père était là, tout dépendait de lui…

Cest-à-dire ?

Il décidait de tout. Où partir, quoi acheter, quelle tenue porter. Lui seul décidait de tout. Ensuite, ce fut ton père…

Mais maman ! On ne peut pas vivre comme ça ! Pourquoi tu as supporté tout ça ?

Ma chérie, quoi dautre pouvais-je faire ? Et quy a-t-il de mal à ce que les hommes prennent leurs responsabilités ? Je suis arrivée dans la famille de ton grand-père les mains vides, quasiment au sens propre. Une gamine de la banlieue Tu nimagines pas la honte, à lépoque ! Cest terrible à dire, mais je suis presque reconnaissante à ma mère de mavoir laissée…

Maman…

Lorphelinat a été mon seul foyer connu. Grâce à ceux qui travaillaient là. Ils navaient pas de pitié, pas de cajolerie inutile ; ils nous préparaient à ce qui allait arriver. Mais ils aimaient à leur manière. Discrètement, parce quil ne fallait pas montrer, mais ils aimaient Personne ne dit qu’on aime comme ses enfants, non. Mais ils avaient peur pour nous et cétait cela, la vraie maternité. Sil ny a pas cette peur, ce nest pas de lamour !

Tu as peur pour moi ?

Jen meurs. Tu peux pas imaginer à quel point. Toujours. Ton père, lui, ne comprenait pas ; il était élevé autrement.

Comment ?

À se tenir debout tout seul, à décider, à assumer. Forcément, dans une famille comme ça ! Vois-tu, chez eux, les choses étaient curieuses Ton grand-père a perdu sa mère à sept ans, ton père à six. Ils ont grandi chez leurs mamies. Drôle de destin, nest-ce pas ? Ils ont tous deux suivi la même école militaire, mais ton père a quitté avant la fin, affirmant quil voulait devenir médecin. Grand-père ne broncha pas. « Si un homme dit, il fait, peu importe son âge. »

Et papa est devenu médecin…

Un médecin admirable ! Tu le sais bien.

Où las-tu rencontré ?

Dans la rue. Par hasard. Je me promenais avec des copines dans le Marais, et jai cassé le talon de mes chaussures. Je pleurais à chaudes larmes ! Cétaient les seules convenables, et elles nétaient même pas à moi.

Comment ça ?

Nous étions six à la chambre étudiante. Trois paires de jolis souliers pour six filles. On mettait de côté sur la bourse étudiante pour en acheter dautres…

Et la taille ?

Oh, on bourrait de coton les chaussettes, pourvu que ce soit joli. Dabord on achetait à celles aux grands pieds. Les petites, cétait mission impossible ; les grandes, on s’en arrange. Par chance, seules deux dentre nous avaient de si grands pieds. Les autres partageaient à peu près la pointure. Alors perdre une seule paire dans ces conditions, cétait la catastrophe ! Ton père ma sauvée : il est allé chez le cordonnier, a supplié pour réparer au plus vite puis ma raccompagnée, sans crainte.

Et de quoi aurait-il eu peur ?

Oh, Lucile Là où je vivais, ce nétait pas simple. Nos gars naimaient pas voir des inconnus. Ils pouvaient facilement en venir aux mains. Mais il a su discuter, trois minutes, poigne de main, cétait réglé. Il arrivait toujours à trouver le ton juste avec tout le monde…

Et le grand-père, comment ta-t-il accueillie ?

Tu deviens grande, avec ces questions ! Il ne m’a pas acceptée demblée. Il observait. Ne sopposait pas, non. Quand ton père ma amenée, ma prise par la main devant lui, il a plissé les yeux : « Cest ton choix. » Puis il a observé longtemps. Jusquà ta naissance.

Ton père était souvent absent, harassé par son travail. Jétais seule, et je ne savais rien des nouveau-nés. Lhôpital ma appris le minimum. Je mépuisais tellement que je narrivais plus à tenir debout. On me réprimandait à la PMI, mais comment faire, si personne ne tenseigne ? Javais grandi autonome mais pas mère.

Le grand-père a aidé. Il voyageait souvent et, là, il était revenu inopinément. Je tournais avec toi, te berçant, pleurant de fatigue, répétant une berceuse à linfini. Soudain il ta prise, ma dit daller dormir. Jai obéi sans comprendre et me suis endormie en boule dans le fauteuil. Il na pu me réveiller, dit-il après. Tu imagines langoisse, au réveil, de ne pas te retrouver dans le berceau ?

Qua-t-il fait avec moi ?

Mieux que moi ! Je nosais pas changer ta couche peur de te casser ! Lui, il ta tournée, nouée, enroulée, comme une poupée. Savoir quun homme savait mieux me fit terriblement honte, mais il fut sage, comprit tout. Dès lors, jai eu droit à « ma petite Olympe » et le tutoiement. Et plus tard, il pouvait mappeler sa fille. Jen étais à deux doigts de perdre la raison de bonheur : nayant jamais connu de père, un père métait donné.

Mais le principal bonheur, ce fut son amour fou pour toi. Je me blâmais de navoir pu enfanter un garçon Mais lui était ravi que tu sois une fille. Tu te souviens de cette photo, où il te met le nœud dans les cheveux ? Cest moi qui lai prise, morte de rire sans arriver à cadrer correctement. Lui, lofficier, le héros discret qui flirtait constamment avec le danger, et les nœuds roses Cest lui qui ma montré ce quest une « vraie » famille. Il a même eu le temps de tenseigner un peu la tendresse des bras qui aiment Partir trop tôt, peut-être est-ce mieux. Cétait la fin dune époque. Paul Éloi était un officier à lancienne ; pour lui, honneur et patrie nétaient pas vains mots, mais fondement. Le nouveau monde nétait pas pour lui. Peut-être a-t-il laissé la maladie gagner car il ny avait plus place pour lui…

Pourquoi dis-tu cela ?

Vers la fin, dans ses souffrances, il me demandait tout le temps pardon. Quil nous abandonnait, quil ne te verrait pas grande, mais il a tout fait pour nous aider à vivre sans lui. Il ma forcée à faire des études, à travailler ; grâce à lui, je tai élevée. Une chance : un métier, un logement, et la grande chambre de ton grand-père, que tu garderas pour plus tard, à ton mariage. Son souhait. Jai hésité à la louer, puis jai décidé de la laisser intacte. Je ne peux pas imaginer un étranger pénétrant dans ses livres, ses souvenirs. Tant que je le peux, nous nous débrouillerons seules.

Lucile en remerciait sa mère. Elle se rendait dans lappartement du grand-père pour y mettre de lordre, passant des heures à feuilleter les livres en songeant que, quelque part, celui qui lavait tant aimée entendait ses pensées.

Olympe, la maman, ne baissa jamais les bras. Elle réfléchit et changea de travail, sollicitant un ancien ami de son beau-père qui, par fidélité, la fit entrer à la Clinique Saint-Joseph. La pension de Lucile y suffisait, mais Olympe savait que le temps de lenfance passerait.

Quand Olympe séteignit, Élodie venait davoir dix ans. Lucile ne se laissa pas couler dans le chagrin ; désormais, Élodie ne pouvait compter que sur elle. Abdiquer ne lui était pas permis.

Elle garda un lien avec Blanche, sans être véritablement amies. Chacune suivait la vie de ses enfants dun œil distant. Cela tenait au fait que Blanche sétait mariée, sinstallant en Seine-et-Marne dans une grande maison-atelier. Son fils Bastien devint artiste peintre, comme son père.

Les talents doivent rester entre eux, insistait Blanche sans relâche. Ne va pas chercher un inconnu ! Qui sait quelle hérédité il traîne, et Dieu sait ce que ça donnera ! Il me faut des petits-enfants beaux et doués, Lucile ! Tu es daccord, non ?

Lucile gardait le silence. Dévoiler lhistoire familiale à Blanche navait jamais été dans ses habitudes. Olympe le répétait : « Il faut écouter les autres, mais rester discrète sur soi. Moins ils en savent, mieux cest ! »

Lucile avait intégré cette règle pour de bon.

Elle nenvisageait pas Bastien en gendre ; inutile de le dire à Blanche, pour ne pas se fâcher, elle qui naurait jamais pu comprendre.

Elle était sûre quÉlodie ne serait pas heureuse avec Bastien ils venaient de mondes différents. Lui, Bastien, vivait dans le confort, la facilité, attendant tout de sa mère attentionnée ou de son père. Élodie, elle, avait grandi avec pour conte favori non pas la Belle au bois dormant, mais cette fable de deux grenouilles. Comme la plus débrouillarde des rainettes françaises, elle voyait ses efforts, sa place à conquérir.

Elle savait la difficulté de la vie de sa grand-mère et de sa mère veuve trop tôt. Elle savait que cet homme au sourire doux sur la grande photo était son père daprès les souvenirs racontés, jamais autrement. Toute son enfance fut marquée par :

Ton père serait si fier de toi !

Ce fut lunique éloge suprême.

Elle savait que sa mère la soutiendrait toujours ; elle avait appris à choisir son chemin avec discernement car il fallait lemprunter en duo, guidée par celle qui laccompagnerait jusquau bout.

Ce quÉlodie ne sut pas prévoir, cest que son cœur flancherait devant Bastien, un garçon quelle navait vu jusqualors que comme un ami.

Comment cela sest-il produit ? Quand ? Élodie elle-même nen eut pas conscience. Elle se surprit à vouloir le voir de plus en plus.

Bastien était léger comme une boule de savon, espiègle, sincère. Son entrain inusable fascinait la grave Élodie. Rien ne lui coûtait : il lentraînait, main dans la main, refusant de lâcher avant quelle ne promette de le suivre jusquà Chamonix pour un week-end de ski. Elle nen avait jamais fait, mais quimporte ! Bastien achetait pour elle matériel, équipement, plaisantait, répétait :

Tu ne peux pas ? Mais si, tu peux tout, toi !

Pourquoi cela comptait-il tant pour elle ? Pourquoi cette soif de reconnaissance ? Elle manquait de rien, sa mère et sa grand-mère la couvraient déloges. Mais elle voulait encore plus.

Son premier séjour à la montagne lui plut.

La compagnie animée, Bastien populaire, amical avec tous mais attentionné, bien clair que cest Élodie, « sa » cavalière.

Seule ombre : le ski lui faisait peur. Elle réalisa vite son défaut de coordination ; la descente, même douce, la terrifiait.

Bastien ne comprenait pas, plaisantait, puis fit la moue quand Élodie refusa de skier.

Alors pourquoi être venue ?

Parce que tu es ici répondit-elle, au bord des larmes.

Ah bon, alors daccord.

À la fin du séjour, Bastien fit sa demande dans un grand éclat : toute la bande cria « Vive les mariés ! », sabra le champagne. Élodie accepta. Plus tard, elle pleura devant la bague somptueuse offerte par Bastien. Blanche avait tout organisé à la perfection.

La suite fut réglée comme un ballet. On ne laissa à Élodie et Lucile que le soin de choisir la robe, de remettre en ordre lappartement de Paul Éloi, refuge des jeunes époux.

Les premiers doutes surgirent lannée suivante. Élodie chantait, Bastien peignait, mais Blanche nétait pas satisfaite.

Il faut que les enfants viennent ! Nattendons pas quon ne puisse plus aider ! Quils travaillent, créent, mais la vraie vie ne se repousse pas !

Lucile ne savait que répondre. Elle savait le désir denfants dÉlodie, la difficulté nétait pas là. Le grain de sable venait de Bastien, assez fermement opposé à lidée.

Surtout ne le dis pas à maman ! Pas utile quelle sen fasse ! Les gosses ? Je nen veux pas ! Tout détruira mon atelier, il faudra trimer, ce nest pas pour moi ! Ma mère na pas fait de moi un bel apollon pour finir comme ça ! Je veux vivre, pas menterrer dun coup !

Élodie encaissa le coup. Elle tenta de discuter, mais comprit vite que ce nétait pas un caprice.

Je veux réussir ma vie, Élodie ! Je veux être grand ! Et toi ? Tu veux me précipiter du sommet alors que jy monte à peine ? Mignonne, ne tente pas de me changer ! Tu comprends, mieux que personne ! Lart, cest la vie ! Ma mère a eu raison, elle a su te choisir.

Sur lintelligence de Blanche, Élodie sabstint de commentaire. Elle minimisa les visites à la belle-mère, sachant que rien de bon ne sortirait deux.

Élodie ! Je ne te comprends plus : Bastien veut tant un enfant, et toi, tu ne penses quaux airs ! As-tu donc si peu de féminité ? On ne peut pas vivre comme ça !

Élodie se taisait, ne sachant comment répondre à cette ignorance. Forcer Bastien à avouer la vérité à sa mère était inutile. Sexpliquer à Blanche ? Indigne delle.

Lucile ! Parle à ta fille ! Quelle soccupe de sa santé ! Jusquà quand attendre ? Devenait Blanche, de plus en plus insupportable.

Et vint alors le dénouement qui brisa non seulement le couple, mais mit la rupture définitive entre les deux familles. Un nouveau séjour en montagne fut le point de non-retour. Bastien était irritable, plus sombre quà lhabitude. Quand Élodie expliqua sa peur, il semporta :

Un moniteur, pourquoi faire ? Je vais tapprendre moi-même ! Tu as toujours peur ! Cest pas la première fois !

Pourquoi Élodie ne refusa-t-elle pas ? Pourquoi se disait-elle quune paix fragile valait mieux quune bonne dispute ?

Elle rouvrit les yeux à lhôpital. Lucile, les yeux rougis, lui tenait la main. Elle se demanda comment elle avait pu passer en réa.

Maman…

Chut, Élodie, ne parle pas. Tout va aller. Je suis là.

Et Bastien ?

Lucile détourna la tête. Bastien était reparti à Paris, relevant les épaules à la question générale :

Que voulez-vous que jy fasse ? Je ne suis pas soignant ! Jai une exposition à préparer, tout ça tombe mal !

Voilà ce quÉlodie apprit plus tard. Après que Lucile, usant de ses relations, transféra sa fille à sa clinique, nayant quune idée fixe : remettre Élodie sur pied.

Les médecins étaient peu optimistes. Lucile refusait de croire. Chaque matin, regardant les photos familiales, elle murmurait :

Je nabandonnerai pas ! Jamais ! Vous mavez appris la ténacité ! Elle na personne que moi On ne la brisera pas !

Le gendre ne sattarda pas :

Sil te plaît ! Elle test chère, non ?

Elle létait. Maintenant Que veux-tu ? Rester près delle pourquoi ? On ne sera plus ensemble. Elle ne me pardonnera jamais. Je ne veux pas vivre avec la culpabilité. Il ny a quune vie. Je dois avancer…

Comment peux-tu, Bastien ?

Cest comme ça, cest tout. Vous aussi vous le savez.

Lucile cessa despérer la réconciliation et se focalisa sur le rétablissement de sa fille.

À force defforts, Élodie progressa. Aux yeux des médecins, cétait un miracle : elle se releva, puis marcha, douloureusement. Lucile, chaque nouveau pas, la soutenait :

Voilà, ma brave ! Tu y arrives ! Ton père serait si fier !

Mais Élodie ne chanta plus. Sa voix sétait envolée ; nul ne sut séquelle dopération, conséquence des deux heures passées sur la piste à crier à laide Elle ne se souvenait pas, mais cest grâce à ces cris quun moniteur lavait découverte. Le fait que Bastien nait pas signalé son absence, Élodie ne lapprit quà lhôpital. Quand sa mère tenta de lui expliquer le silence de Bastien, Élodie posa ses mains sur celles de Lucile et souffla :

Maman inutile. Jai compris depuis longtemps. Je suis une poupée cassée, ils nont plus besoin de moi Comme Margot autrefois

Tu ne seras jamais Margot ! Je ne le permettrai pas ! Vociféra Lucile si fort que linfirmière passa la tête dans la chambre.

Excusez-moi.

Non, tout va bien ! Tout ira bien Nest-ce pas, maman ?

Sans aucun doute !

Et quelques années plus tard, sur le boulevard de la Villette, une jolie jeune femme, légèrement claudicante, avançait jusquà lallée où elle descendait un petit garçon de la poussette, et ordonnait, souriante :

Allez, mon ami ! Tant de merveilles tattendent Mais pas trop vite, daccord ? Laisse maman suive. Donne-moi la main !

Le petit, bien sage, avançait près delle, puis lâchait tout, courant bras ouverts vers sa grand-mère venue à leur rencontre.

Mes trésors ! Comme vous mavez manqué !

Élodie embrassait sa mère :

Alors, ce séjour ?

Parfait ! Tu ne devineras jamais qui jai croisée !

Blanche ?

Oui.

Et alors ?

Elle est désespérée. Rien ne va. Bastien reste célibataire, elle se plaint de vieillir, elle na jamais eu de petits-enfants…

Et toi ?

Rien, Élodie ! Je nai rien dit : ni ton remariage, ni quun autre petit-enfant allait bientôt naître. Je la plains.

Moi aussi Il y a de drôles de gens, hein maman ?

Nous sommes tous différents, ma fille. Parlons du bonheur : qui donc est ce bel enfant là ? Montre-moi ta dent ! Dis donc, Élodie, il en a pas trop, tu crois ? Pas de surplus ?

Oh maman ! Tu me fais rire ! Il en a juste ce quil faut !

Élodie prenait la main de sa mère, la posait sur son ventre, souriant :

Tu veux une nouvelle ?

Une bonne ?

La meilleure ! Tu seras deux fois grand-mère bientôt ! Tu ten dis ?

Oh !

Tu nes pas contente ?

Ma fille, pardon, tu mas surprise Je nen reviens pas je suis heureuse On peut avoir trop de bonheur, tu crois ?

Je ne sais pas Je sais seulement que nous le méritons. Toi, surtout ! Maman…

Oui ?

Je ne suis pas Margot

Bien sûr que non. Je te lavais juréLucile laissa sa main sur celle dÉlodie un long moment, leurs doigts entremêlés, caressant doucement la vie qui battait sous la peau, celle dhier, daujourdhui et de demain. Une brise légère sengouffra entre les deux femmes, caressa les joues du petit garçon et joua doucement dans les cheveux dÉlodie, rappelant danciennes chansons murmurées autrefois, au bord de berceaux nocturnes.

La voix dÉlodie nétait plus celle dautrefois et pourtant, dans le rire qui monta à ses lèvres, il y avait toute la force des renaissances : celle quon croit perdue, celle quon croit brisée pour toujours. Margot, la poupée aux bras écartés, veillait toujours sur son étagère ; elle aussi avait connu des chutes, mais ses yeux ouverts continuaient de braver la lumière, témoin muet dune chaîne de femmes qui navaient pas plié.

Le petit garçon échappa à sa grand-mère, lança un « Regarde, maman ! » émerveillé devant un marchand de ballons. La vie sélançait, colorée, imprévisible, irrésistible. Lucile sourit en silence : elle vit, dans cette scène du boulevard, la réponse aux peurs qui lavaient tant habitée. On ne naît pas invincibles ; mais on apprend, un jour après lautre, à recoller ses morceaux, à mêler au souvenir de ses blessures le rire neuf du présent.

Dans la poche de sa veste, Élodie retrouvait parfois, par jeu, la vieille clé du coffre où dormait la poupée Margot. Elle la montra à son fils : « Tu sais, mon trésor, cest pour ouvrir la boîte aux souvenirs. Quand tu voudras, je te raconterai mon histoire et la tienne, car elle commence toujours par une main qui ne lâche pas. »

Le soleil se couchait, dune lumière tiède et paisible. Sur le trottoir, trois générations avançaient dun même pas, ni cassées ni intactes simplement vivantes, au cœur. Un ballon séchappa, fila haut dans le ciel, et Lucile, prise dun fou rire, souffla à sa fille : « Tu vois Même ce quon croit perdu, parfois, monte vers linouï. »

Et plus loin, tandis quÉlodie portait la main à son ventre et que son fils chantonnait, légèrement faux mais avec tant de cœur, Lucile pensa : il ny a pas de poupée cassée que lamour ne puisse accompagner jusquà la lumière du jour.

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