La Poupée cassée
Ma chère Marie, cétait vraiment splendide ! Camille est une merveille ! Et sa voix… Je nai jamais rien entendu daussi beau ! Tu sais, je vais à lOpéra Garnier assez souvent pour me considérer presque experte. Elle DOIT chanter là-bas, sans aucun doute !
Merci, Hélène, de reconnaître le talent de ma fille ! Camille a tant travaillé, pendant si longtemps Tant defforts, tant de sacrifices, et enfin, Carmen !
Extraordinaire ! Maintenant que Camille a tout réussi, ne crois-tu pas quil serait temps de songer à son avenir ? Elle est un vrai rossignol, mais la vie ne se résume pas à voler de branche en branche. Un nid, des oisillons, tu ny songes pas ?
Je ne sais pas, Hélène. Ce nest pas le moment. Elle est jeune, et ce succès nest quun premier pas dans sa carrière.
Marie ! Pierre est prêt depuis longtemps au mariage, combien de temps attends-tu encore ? Il aime Camille, il ne vit que pour elle ! Et nous, on leur gâche leur bonheur ! Hélène Delacourt sortit de son sac un mouchoir en dentelle, sessuya les yeux. Qui sommes-nous pour nous mettre en travers de leur bonheur ?
Marie Lefevre garda le silence.
Elle savait quon ne se débarrasse pas dHélène si facilement, mais n’avait pas envie de poursuivre la conversation. Ce n’était pas la première fois, ni même la centième.
Hélène, amie denfance de Marie, a toujours été quelquun de constant, déterminé. Quand elle voulait quelque chose, rien ne larrêtait. Et, il fallait lui reconnaître, aucune de ses volontés nétait restée insatisfaite, du moins aux yeux de Marie.
Leur rencontre, dailleurs, sétait faite autour dun désir. Marie sen souvenait encore, avec ce sentiment vif dinjustice.
Son père lui avait rapporté une magnifique poupée prénommée Élise, aux boucles dorées, aux yeux bleus, habillée magnifiquement. Marie ladorait. Chaque goûter était loccasion dun rituel strictement orchestré, comme maman le faisait.
Lorsque Hélène aperçut Élise chez sa copine la semaine suivante, elle en devint folle. Impossible de la convaincre de donner la poupée Marie refusait. Hélène tomba vraiment malade, fièvre et larmes. Elle pleura tellement que Marie, rongée par la compassion, finit par lui porter la poupée.
Mais elle le regretta presque instantanément. En voyant la disparition soudaine des larmes dHélène, la façon dont elle jeta sa vieille Sophiequi avait déjà perdu la moitié de ses cilsdans le coffre à jouets…
Tu vivras là maintenant !
Pourquoi cela heurta-t-il Marie ? Elle naurait su le dire. Elle eut tellement pitié de Sophie quelle la réclama à Hélène, laquelle, absorbée par sa nouvelle acquisition, consentit sans même y penser. Marie ramena la pauvre poupée chez elle.
Chez elle, elle confia Sophie à sa mère pour la restaurer. Elle fut déchirée davoir offert Élise, sachant que tôt ou tard, Hélène la délaisserait, quune autre nouveauté la remplacerait.
Lidée de récupérer la poupée ne lui vint même pas à lespritceût été contraire à ses principes.
Sophie resta donc dans la chambre de Marie, ombre silencieuse dune morale profonde. Elle fut, des années durant, le rappel silencieux de la manière dont certains peuvent renier leurs attachements passés pour de nouveaux caprices.
Mais Hélène était la voisine la plus proche, la seule amie du même âge dans limmeuble. Marie choisit de ne pas faire dhistoires pour une attitude étrange. Après tout, la vie est longue et tout pouvait changer.
Dans ce nouvel appartement parisien, Marie avait emménagé avec ses parents après le décès de son grand-père. Elle se souvenait à peine de lui, mais son nom, Henri Lefevre, était prononcé à la maison avec respect. Ce quil faisait, Marie ne le sut que plus tardil avait été agent secret.
Elle découvrit la vérité des années plus tard, après que son père, chirurgien à la Pitié-Salpêtrière, était mort soudainement, laissant Marie et sa mère seules.
On doit désormais se débrouiller par nous-mêmes, Marie Comment, je ne le sais pas encore.
Pourquoi ?
Jai toujours suivi ton grand-père et ton père. Les décisions, cétait eux. Où partir, quoi acheter, comment shabiller Ton grand-père décidait de tout. Après lui, ton père.
Mais ce nest pas possible, maman ! Comment as-tu pu supporter cela ?
Ma fille, je navais rien. Une orpheline, issue dun foyer inconnu, cachant une histoire honteuse. Jai eu la chance dêtre recueillie par des gens formidableslorphelinat, pour moi, fut une vraie maison. Les surveillantes nétaient pas tendres, mais elles nous préparaient à la vie, avec cette pudeur qui cache laffection maternelle : si on craint pour lenfant, alors il y a de lamour.
Tu avais peur pour moi ?
Toujours ! Tu ne peux pas savoir à quel point !
Papa comprenait-il ça ?
Non, il a été éduqué autrement, à se tenir seul, à décider, à répondre de ses actes. Cétait dans leur famille Ton grand-père perdit sa mère à 7 ans, ton père à 6, tous deux élevés par leurs grands-mères. Un destin curieux. Tous deux envoyés au Prytanée national militaire, mais ton père la quitté pour devenir médecin, ce que son père accepta sans discuter. Pour Henri Lefevre, un homme disait, un homme faisaitpoint !
Et il est devenu un excellent médecin, nest-ce pas ?
Le meilleur ! Tu le sais !
Et comment vous êtes-vous connus ?
Dans la rue ! Lors dune promenade, jai cassé un talon, jétais désespérée. Cétaient les seules chaussures correctes quon partageait à six filles en chambre de cité U Trois paires pour six, on adaptait comme on pouvait. Quand une paire se perdait, cétait une catastrophe. Ton père ma littéralement sauvée ! Il ma raccompagnée, il na pas eu peur des garçons de mon quartier, alors que les « étrangers » ny étaient pas toujours bienvenus. Il savait toujours trouver le bon ton.
Et ton grand-père, comment ta-t-il accueillie ?
Pas tout de suite. Il observait. Quand ton père ma amenée chez eux, il a seulement dit : « Ton choix. » Et puis il ma tolérée de loin, jusquà ta naissance. Ton père travaillait énormément, et moi, je connaissais à peine les bébés Je navais lu que quelques livres, personne ne mavait appris. Jétais seule, épuisée, la maison mal tenue, car ton grand-père détestait laide ménagère. Lui et ton père savaient tout faire, cuisiner, nettoyer, repasser, mais manquaient juste de temps. Les bonnes manières apprises en orphelinat mavaient servi, heureusement.
Mais avec les nourrissons, je manquais vraiment dassurance, la fatigue me terrassait. Puis ton grand-père est rentré de mission et tout a changé. Une nuit, à bout de forces, il a pris le relais et ma laissée dormir sans bruiter. Je me suis réveillée le matin, paniquée, mais il assurait à merveille Jen fus aussi épatée que honteuse. Il devint alors pour moi non plus Henri, mais « mon papi », mon vrai père.
Il tappelait « Olympe », non ?
Avant, cétait juste « Madame » ou « vous ». Puis « Olympe ». Ce fut un signe dadoption, un miracle pour moi qui navais jamais eu de père. Mais le plus important, cest lamour fou quil avait pour toi. Je me reprochais de ne pas avoir eu un garçon, mais lui était fou de joie davoir une petite-fille !
La photo où on le voit te faire un nœud de ruban, tu ten souviens ? Je riais tant que je narrivais pas à prendre la photo Un homme qui a vécu tant de choses, et qui fait des nœuds papillon pour sa petite-fille ! Il ma transmis le sens de la famille, de lamour véritable, du foyer. Il ten a donné un peu, lui aussi Dommage quil soit parti si tôt. Mais peut-être était-ce mieux, au fond. Lui, homme dhonneur et dengagement, naurait pas compris le nouvel ordre du monde.
Vers la fin, il demandait pardon de partir, disait quil ne te verrait jamais grande Mais il avait fait tout pour quon sen sorte. Il ma imposé de finir mes études alors que je voulais rester au foyer. Aujourdhui, je len remercie : jai un travail, un logement pour nous deux, et il ta laissé son appartement. Un jour, ce sera le tien.
Marie remerciait sa mère pour cette décision ; elle venait garder en ordre le logement dHenri Lefevre, sasseyait des heures à feuilleter ses livres, imaginant que son grand-père, là-haut, suivait ses lectures.
Olympe changea de travail, grâce à un contact du vieil Henri encore vivant. Elle entra dans une clinique privée à Paris. La pension de Marie suffisait, mais Olympe savait que sa fille grandirait. Plus elle grandissait, plus Olympe pensait à son avenir.
Olympe disparut quand Camille eut dix ans. Marie se refusa au désespoir. Plus personne pour Camille, hormis sa mère : il fallait rester forte.
Elle resta en contact avec Hélène, sans être proches, mais échangeant sur les enfants, gardant une distance. Hélène avait épousé un artisan de la grande banlieue, élevé Pierre qui devint artiste comme son père. Hélène voulait pour Camille « quelquun de son monde » :
Les gens talentueux doivent rester ensemble ! Des gènes obscurs, on ne sait jamais, ça donne quoi à la fin ! Il me faut des petits-enfants intelligents et doués ! Nest-ce pas, Marie ?
Marie se taisait. Elle névoquait jamais sa propre histoire, fidèle à la leçon dHenri Lefevre : « Écoute les autres mais reste discrète sur toi-même. »
Moins on en sait sur toi, mieux cest !
Elle nimaginait pas Camille épouser Pierre. Pourquoi se fâcher avec Hélène pour rien ?
Pierre était habitué à tout recevoir ; Camille, au contraire, sétait forgée à force de lutte. Son conte favori était celui des deux grenouilles : battante, elle aussi voulait son autonomie. Son père était mort peu après sa naissance, et elle ne connaissait la voix douce qui lui adressait depuis le mur du salon que grâce aux histoires de sa grand-mère.
« Ton père serait si fier de toi ! » était le mot dordre de son enfance.
Elle savait aussi que sa mère la soutiendrait toujours, cest pourquoi elle réfléchissait sérieusement à son choix de vie : il sagirait de marcher non seulement pour soi-même, mais pour deux.
Ce quelle navait pas prévu, cest quelle tomberait un jour amoureuse de Pierre, quelle regardait jusque-là comme un simple ami.
Quand cela arriva-t-il ? Elle-même ne sut le dire. Soudain elle prit conscience quelle voulait le voir sans cesse.
Pierre était léger, toujours joyeux, plein dentrain. Il attrapait la main de Camille, lentraînait dans mille aventures, la persuadait quelle navait rien à craindre.
Au ski, Camille nétait pas douée, mais Pierre insistait, plaisantait, et clamait : « Mais tu y arriveras, tu réussis tout, toi ! »
Pourquoi avait-elle tant besoin dapprobation ? Pourtant, elle nen manquait ni de la part de sa mère ni de sa grand-mère.
Leur premier séjour à Chamonix fut gai, Pierre saffichait clairement avec elle. Seul bémol : Camille avait peur des pistes, Pierre ne la comprit pas, plaisanta puis se vexa de son refus de skier.
Pourquoi alors être venue ?
Parce que tu es là dit-elle, les larmes aux yeux.
Ah… Bon, cest tout ce qui compte.
Au retour, Pierre fit sa demande en mariage, orgueilleusement, entouré des amis qui criaient « Vive les mariés ! » en sabrant le champagne. Camille accepta, pleura devant la bague choisie par la mère de Pierre, qui orchestra tout le mariage avec brio. À Camille et Marie, il ne resta que la robe à choisir et préparer lappartement du grand-père.
Un an plus tard, des questions apparurent. Camille chantait, Pierre peignait, mais pour Hélène, cela ne suffisait pas.
Il est grand temps de songer à des enfants ! Tant que nous pouvons aider, profitons-en ! Lart, cest bien, mais la vie, elle nattend pas !
Marie ne répondait rien mais savait que Camille voulait un enfant. Or, Pierre nen voulait absolument pas.
Nen parle pas à maman ! Elle radote, elle ne comprend rien ! Des enfants, et puis quoi encore ! Je veux vivre, pas sacrifier mon atelier à un ouragan miniature !
Pour Camille, le coup fut dur. Elle essaya de parler à son mari, mais comprit vite que ce nétait pas un caprice passager :
Je veux réussir, Camille, je veux marquer mon époque ! Et toi, tu veux me faire retomber avant même davoir touché les sommets ? On se comprend, non ? Lart, cest notre vie !
Sur le prétendu génie dHélène, Camille préférait se taire, limitant au strict minimum ses rapports avec elle, sachant quelle en tirerait peu de bienveillance.
Je ne comprends pas, Camille ! Pierre veut des enfants, et toi tu ne penses quà chanter ! Nas-tu rien de féminin en toi ?
Camille se murait dans le silence, refusant dobliger Pierre à avouer à sa mère quil voulait une femme, pas une famille. Elle jugeait indigne dexpliquer à sa belle-mère que le choix davoir (ou non) des enfants nappartenait quà Pierre.
Marie ! Interviens donc ! Quelle consulte, vérifie sa santé ! Ça suffit, cette attente !
Puis survint le drame mettant un terme au mariage de Camille et Pierre, brouillant définitivement les familles.
Lors dun autre séjour en montagne, Pierre était dune humeur exécrable, et, quand Camille refusa de skier, il se fâcha.
Pas besoin de moniteur, non ? Je te montrerai ! Pourquoi as-tu si peur ?
Pour ne pas froisser Pierre, Camille sexécuta. Après, elle le regretta amèrement.
Elle se réveilla à lhôpital. Sa mère, éplorée, sétait introduite auprès delle en réanimation.
Maman
Chut tout va bien, je suis là !
Et Pierre ?
Marie détourna la tête. Pierre était retourné à Paris, nayant laissé quun mot :
Quattendez-vous de moi ? Je ne suis pas médecin, jai une exposition à préparer Ça tombe bien mal.
Camille lapprit plus tard, une fois transférée à la clinique où travaillait Marie, qui se promit de remettre sa fille sur pied.
Les médecins étaient pessimistes. Marie refusait découter. Chaque matin, elle susurrait devant la photo dHenri Lefevre : « Je ne céderai pas Jamais ! Vous mavez élevé pour la force, pas la faiblesse. Je dois la sauver ! »
Elle harcela Pierre :
Elle est toujours la même, tu laimes !
Je laimais. Mais cen est fini. Rester, pourquoi ? Je ne veux pas vivre dans la culpabilité. Ma vie est à moi.
Comment tu peux, Pierre ?
Mais cest logique, non ? Vous le savez aussi, vous ne voulez simplement pas ladmettre.
Marie finit par arrêter dessayer, se concentra sur la rééducation de Camille.
Contre toute attente, Camille remarcha avec peine mais elle y parvint. Sous le regard de Marie, elle faisait chaque pas, bravant la douleur.
Voilà, belle fille ! Tu vas y arriver ! Ton père serait si fier de toi !
Chantere, cétait fini. Sa voix s’était éteinte. Accident post-op, ou ces deux longues heures durant lesquelles elle appela à l’aide sur la piste, nul ne savait. Cest un sauveteur de Chamonix qui la découvrit, grâce à ses cris désespérés.
Que Pierre ne soit jamais venu, elle lapprit à lhôpital. Quand Marie tenta dexcuser son absence, Camille posa les mains sur les siennes et murmura : « Pas la peine, maman. Jai compris. On ma jetée. Une poupée avec les jambes cassées, cest inutile Comme Sophie »
Tu ne seras pas Sophie. Je ne laisserai jamais ! cria Marie si fort que linfirmière entra.
Tout va bien ?
Tout va bien ! nest-ce pas, maman ?
Tu peux compter sur moi, ma chérie.
Quelques années plus tard, sur les pelouses du parc Monceau, une jeune femme, légèrement boiteuse, laisse sortir de la poussette un petit garçon :
En avant, mon grand ! Tant de merveilles tattendent Mais pas trop vite, daccord ? Donne-moi la main !
Lenfant sélance, apercevant sa grand-mère accourant vers eux.
Mes trésors ! Comme vous mavez manqué !
Camille enlace sa mère :
Ce voyage, alors ? Des rencontres ?
Oui ! Tu ne devineras jamais qui jai revue Hélène.
Et ?
Elle souffre. Pierre est seul, elle vieillit, pas de petit-enfant. Elle sennuie.
Tu lui as dit ?
Rien du tout ! Ni que tu tes remariée, ni que jattends mon deuxième petit-fils. Elle ma fait de la peine.
Moi aussi… Cest drôle, les gens, parfois !
On est tous différents, ma belle. Mais profitons de linstant. Oh, montre-moi ton nouveau sourire ! Il me semble quil a trop de dents, non ?
Maman ! Il est parfait, tinquiète !
Camille saisit la main de sa mère, la pose sur son ventre rebondi et sourit :
Tu veux une nouvelle ?
Du bonheur ?
Mieux ! Tu seras doublement grand-mère ! Ça te va ?
Quelle émotion ! Je suis tellement contente Est-ce quon peut être trop heureux ?
Je ne sais pas, mais on le mérite en tout cas. Surtout toi ! Maman
Oui ?
Je ne suis pas Sophie.
Bien sûr que non. Je te lavais promisMarie ferma les yeux un instant, écoutant le rire denfant monter dans lazur, la voix franche de Camille, la caresse dune main aimée sur la sienne. Une brise légère agita les feuilles, apportant leur parfum et des souvenirs doux-amersune poupée abandonnée, un ruban noué par un grand-père, la tendresse dune mère orpheline devenue gardienne de destin.
Alors, Marie comprit que, malgré tout, rien ne sétait cassé quon ne pût réparer. Même ce qui semblait brisé portait déjà la promesse dune autre histoire, plus forte, plus vraie. Elle tendit la main vers le visage réjoui de son petit-fils, le regarda courir vers lavenir, trébuchant parfois, mais toujours relevé par lamour. Avec sa fille, elle avança à petits pas, acceptant de ne rien prévoirjuste la douceur du présent, assez vaste pour tous leurs rêves.
Et, tandis que le soleil posait une couronne dorée sur les cheveux de Camille, Marie sourit, paisible, le cœur soudain léger, murmurant comme une prière oubliée :
Nous sommes entières. Enfin.