Une place vide
Tu es devenue une place vide, Clémence. Tu comprends ? Vide. Une place.
Sa voix était posée, presque sans émotion, comme sil lisait une liste de courses. Il se tenait dos à moi, devant la fenêtre, regardant la cour en bas. Un enfant promenait un teckel roux, vif et hilare, tirant allègrement sur sa laisse vers une flaque.
Clémence Moreau était assise sur le canapé, les mains serrées autour dune tasse de thé. Le thé était froid depuis vingt minutes déjà, mais elle continuait de la tenir, sans trop savoir quen faire.
Quest-ce que tu veux dire ? demanda-t-elle.
Sa voix était brisée, presque absente.
Je veux dire exactement ça. François finit par se tourner. Son visage trahissait lennui, une fatigue dhomme obligé de sexpliquer sur une évidence. Je te regarde et je ne vois rien. Du vide. Du gris. Tu marches, tu cuisines, tu dors. Tu es comme un meuble, Clémence. Un bon meuble, solide, mais un meuble.
Elle posa la tasse sur la table basse. La porcelaine tinta doucement sur le bois.
Dix ans, fit-elle.
Quoi, dix ans ?
Nous avons vécu ensemble dix ans.
Oui, et alors ? Il haussa les épaules, traversa la pièce pour sinstaller dans le fauteuil den face. Dix ans, cest assez pour comprendre que ça ne sert plus à rien de continuer. Je veux plus de ça. Je veux Il chercha le mot. Je veux ressentir quelque chose. Et toi, tu ne me fais rien ressentir. Tu ne minspires plus. Cest comme si tu nétais même pas là, alors que tu es là, assise devant moi.
Clémence sentit en elle quelque chose, mince, obstiné, commencer à se plier.
Où est-ce que je vais aller, François ?
Ce nest plus mon affaire. Il croisa les jambes. Lappartement, tu sais, est au nom de ma mère. Donc officiellement, tu nas aucun droit. Je ne te mets pas dehors tout de suite Une semaine, ça ira ? Tu trouveras.
Une semaine suffira, répéta-t-elle dune voix mécanique.
Très bien. Il attrapa son téléphone sur la table, commença à faire défiler lécran. Pour lui, la conversation était terminée.
Clémence se leva. Elle traversa la pièce, entra dans la chambre, ferma la porte derrière elle. Elle sallongea sur le dessus du lit, les yeux fixés au plafond. Le plafond était blanc, avec une petite tache jaune dans le coin quelle avait voulu repeindre, il y avait deux ans. Jamais fait.
De lautre côté de la cloison, la télé laissait entendre des voix basses. François soccupait.
Elle ne pleurait pas. Simplement, elle regardait ce plafond blanc taché. Quelque part dans sa poitrine, tout était silencieux, comme une maison juste après quon ait brisé une vitre.
***
La semaine sétira, étrange, morne. François ne passait presque jamais à la maison, rentrait tard, partait tôt. Ils ne sadressaient plus la parole. Clémence faisait ses valises si facilement que cela en devenait humiliant. Il ny avait jamais vraiment eu beaucoup de choses à elle : quelques jolies robes, un manteau dhiver, une boîte de photos dune autre vie, quelques magazines de couture quelle gardait pour une raison mystérieuse, sans les rouvrir.
Finalement, elle les laissa.
Puis, elle les reprit.
Elle téléphona à une cousine éloignée du côté de sa mère, la Tante Agnès, quelle navait pas vue depuis les funérailles de sa mère il y a sept ans. Tante Agnès écouta longuement, puis déclara simplement :
Viens. Jai une chambre. Petite, mais elle est là. Tu resteras le temps quil faut.
Tante Agnès habitait à Nanterre, tout au bout de la banlieue ouest, dans un quartier desservi par le bus seulement une fois par heure, et où lépicerie « Écono » était la seule sur trois rues. Clémence navait jamais aimé ce coin. Des barres HLM tristes, des auvents écaillés au-dessus des entrées dimmeubles, de grands platanes qui chaque printemps couvraient tout de peluches blanches.
Elle arriva le vendredi soir avec deux sacs et une valise.
Mon dieu, que tu as maigri, sécria Tante Agnès en ouvrant la porte. Petite, rondelette, ridée, elle sentait le Parapic mélangé à lodeur du pot-au-feu. Allez, entre. Tu vas dîner ?
Non merci, Tante Agnès.
Il faut, répondit-elle fermement, partant vers la cuisine.
La chambre donnait sur le mur aveugle de limmeuble voisin, avec un divan étroit, une armoire branlante, du papier peint jadis bleu, décoloré. Sur le rebord de la fenêtre, trois pots de géraniums rouge vif tenaient bon.
Clémence posa ses sacs, sassit sur le divan. Les ressorts couinèrent doucement.
Tu veux un thé ? cria Tante Agnès depuis la cuisine.
Oui, répondit-elle.
Ce nest quau moment de recevoir la tasse, dans lintimité de cette petite chambre fleurie, quelle se mit enfin à pleurer.
***
Vint ensuite un long mauvais temps.
Ce genre de temps où lon peine à se lever, ne sachant plus pourquoi. Elle se réveillait vers six heures, écoutait Tante Agnès saffairer avec la bouilloire, entendait les sifflements rares des bus dehors. Elle se levait, se lavait, allait dans la cuisine, buvait le thé, regardait par la fenêtre le mur aveugle.
Tante Agnès était une femme sage. Elle ninterrogeait pas, ne donnait pas de conseils, ne prononçait pas les banalités du genre « ça passera » ou « tu trouveras mieux ». Elle nourrissait Clémence de potages, partageait la télévision, et le soir, sortait un jeu de cartes :
On fait un rami ?
Et on jouait. Presque sans parler.
Clémence avait de quoi vivre, un peu. Elle vida son petit compte en banque : mille six cents euros. Assez pour vivre modeste un petit mois ou deux, sans folies.
Elle travaillait depuis quelques années comme comptable dans une petite entreprise de rénovation, et n’avait pas perdu son emploi : trois fois par semaine, elle allait de lautre côté de Paris, triait les factures, touchait ses 1 100 euros. De quoi payer la chambre, même si Tante Agnès refusait dabord largent jusquà ce que Clémence dépose une enveloppe sur la table.
Les soirs étaient les plus difficiles. Dans sa chambre exiguë, elle repassait sans fin la même boucle. Dix ans. Ce nétait pas rien, dix ans. Dix ans de petits-déjeuners, de dîners, dhivers, de fêtes, de sapins de Noël, de vacances en Bretagne, de disputes et de réconciliations. Il la voyait vide. Donc elle létait ? Quelque chose sétait éteint sans quelle le remarque. Peut-être en lui. Peut-être en eux.
Parfois, elle ouvrait les messages de leur ancien échange, remontait le fil des photos. Lune delles, à Royan, trois ans plus tôt, tous deux riaient, bras dessus bras dessous. Elle ne savait plus pourquoi ils riaient.
Ces soirs-là, elle allait au lit tôt, la couverture sur la tête.
Un soir, Tante Agnès entrouvrit la porte :
Clémence, tu dors ?
Non.
Je tentends. Tas faim ?
Non.
Bon. Silence. Tu sais, moi aussi jai mis mon mari dehors. Il y a longtemps, tu nétais même pas née. Je croyais mourir de chagrin. Je ne suis pas morte.
La porte se referma.
Clémence resta immobile, dans lobscurité. Presque cinquante ans, Clémence. Il faut tout recommencer. Comme si cétait simple.
***
Elle trouva la machine à coudre au début du deuxième mois.
Tante Agnès lui demanda de faire du tri tout en haut du placard de lentrée : quinze ans quon ne lavait pas ouvert, un bazar sans nom. Bonne occasion doccuper ses mains.
Clémence en sortit de vieux magazines féminins des années 70, un parapluie cassé, une boîte de boutons, des flacons vides, de vieilles cartes postales oubliées. Au fond, elle sentit un objet lourd emballé dans un drap.
Elle déballa.
Cétait une machine à coudre, ancienne, en métal noir décorée de dorures écaillées. Sur la face avant, était gravé « La Lys » en lettres dor recourbées.
Tante Agnès ! appela-t-elle.
Sa tante apparut, torchon sur lépaule.
Oh ! « La Lys » ! Cétait celle de Tata Marthe, la sœur de ma mère. Je ne pensais pas la revoir un jour. Elle marche encore ? Je ne sais pas, on ne la pas touchée depuis…
Je peux essayer ?
Tante Agnès la regarda longuement.
Tu sais ten servir ?
Je savais, autrefois.
Sers-toi.
Clémence emporta la machine dans sa chambre, la posa près de la fenêtre. Elle la nettoya, retira les vestiges dun vieux ouvrage coincé sur la canette. Dans la boîte à couture, elle trouva quelques bobines, des aiguilles rouillées mais encore en état, un mètre de couturière, des ciseaux épais émoussés.
Un bidon dhuile séchée traînait là. Elle en acheta un neuf, lubrifia les engrenages, frotta les dents, fit tourner la manivelle. Dabord récalcitrante, la machine devint plus souple.
Elle passa trois heures rivée à la machine. Elle démêla la canette, enfila le fil.
Elle plaça sous le pied-de-biche un morceau de drap, appuya lentement : la machine se mit à coudre avec un léger cliquetis métallique, régulier, précis. Soudain, Clémence sentit quelque chose renaître en elle. Comme quand le sang revient dans une main engourdie : un peu douloureux, mais vibrant.
Elle sarrêta. Contempla la couture : droite, presque parfaite.
Quelque chose de lointain bougea dans ses souvenirs.
***
À dix-huit ans, elle cousait sans cesse. Elle transformait de vieilles robes de sa mère, achetait des coupons de popeline lors des soldes, improvisait des blouses. De lautre côté du lycée, il y avait un petit atelier où travaillait Madeleine Cardon, couturière âgée aux doigts piqués sans cesse, et Clémence lui rendait visite pour observer comment elle traçait les patrons, coupait le tissu, montait les ourlets. Madeleine expliquait volontiers, car elle voyait que la petite était attentive.
Puis, il y eut la fac, puis François, puis le mariage, puis la vie de couple, envahissante, exigeante. La machine à coudre, achetée sur son premier salaire, elle lavait vendue en aménageant chez François : petit appartement, pas de place, « ça prend trop de place, tout ça », avait-il décrété. Elle navait pas protesté lamour la rendait légère, elle pensait que tout le reste était secondaire.
Les années passèrent, elle oublia presque la couture. Parfois, devant une vitrine ou dans un magazine, elle se disait : « Je pourrais faire une telle robe », mais elle ne le faisait pas.
À présent, elle était là, dans sa petite chambre de banlieue, la machine « La Lys » sous les doigts, bercée par le bruit régulier de laiguille.
Dès le lendemain, elle partit aux Puces. Pas un centre commercial, non : le vrai marché, celui où les tissus salignent en rouleaux. On pouvait emporter un demi-mètre de lin ou de jersey pour trois fois rien.
Elle parcourait les allées, touchant les étoffes : lin, crêpe, viscose, fine laine souple. Un coupon gris-bleu de viscose, doux et mat, larrêta net.
Combien de ce tissu ? demanda-t-elle à la marchande.
Quatre mètres et demi.
Je prends tout.
La marchande mesura, emballa.
Cest pour faire quoi ?
Une robe, répondit Clémence.
Et la lui, à sa propre surprise, d’une voix sûre.
***
Clémence traça le patron sur le sol : une robe droite, ceinture, col officier, manches trois-quarts. Rien dexceptionnel mais une coupe sûre.
Tante Agnès la regardait de temps en temps, mais ne disait rien. Elle posa seulement une tasse de thé près delle :
La couleur est belle, fit-elle.
Clémence sentit un léger frisson au moment de couper le tissu. Elle trouva dans un tiroir de ciseaux neufs, achetés sans doute en réserve des années plus tôt.
Elle coupa sans trembler. Dès la première incision, la peur sévapora.
Elle mit trois soirées à coudre : non par lenteur, mais parce quelle goûtait chaque étape, chaque détail, chaque ajustement difficile.
Entre deux points, pendant que la « La Lys » faisaient danser laiguille, ses pensées oubliaient François. Il ny avait plus que le tissu, la coupe, la droiture dun col bien net.
La troisième soirée, la dernière couture sarrêta. Elle suspendit la robe, recula.
Une belle robe.
Simple, bleu-gris, des lignes souples et honnêtes, rendues élégantes par discrétion. La ceinture affinait la taille, le col montait juste assez pour lélégance.
Elle lessaya.
Se plaça devant le grand miroir du couloir, le seul grand miroir de lappartement. Le miroir était vieux, craquelé sur les bords, mais son image était honnête.
Clémence se regardait longtemps. Une minute, peut-être plus.
Dans la glace, ce nétait pas « personne », pas « une place vide », pas « un meuble ». Cétait une femme cinquante ans, châtain foncé relevé en un chignon sobre, le dos droit, un éclat nouveau dans le regard : une lueur incertaine, mais bien réelle.
La robe lui allait parfaitement.
Clémence ! appela Tante Agnès. Viens voir ce que ça donne.
Clémence entra dans la cuisine.
Tante Agnès se tourna, observa, garda le silence une seconde.
Voilà. Rien à voir.
Elle retourna à sa marmite, mais Clémence aperçut son sourire.
Elle retourna dans sa chambre, caressa le tissu sur ses genoux. Il était doux et souple. La robe ne serrait pas, ne contraignait rien, tombait comme il faut.
Ce fil, ce tout petit fil qui sétait tordu la première nuit, se redressait enfin.
***
Elle sortit avec la robe ce samedi-là.
Juste pour prendre lair. Tante Agnès lui demanda daller à la pharmacie chercher ses médicaments, Clémence enfila la robe, attrapa sa veste claire et partit.
Dehors, le temps était beau. Début octobre, lair limpide. Les marronniers commençaient à jaunir.
Elle marchait, consciente dune démarche différente. Avant, elle pressait le pas sans rien voir. Maintenant, elle traversait en observant : un chat sur un rebord de fenêtre, une voisine dâge portant son tricot bleu, un enfant entraînant sa mère vers une flaque.
La pharmacie était à deux rues. À côté, un petit café « Le Petit Coin », sans doute nouveau ou ignoré delle jusque-là, affichait « viennoiseries maison et café ».
Elle entra. Comanda un cappuccino et un croissant, parce quaujourdhui cétait permis.
Le lieu était minuscule : cinq tables. Dans un coin, une femme denviron soixante ans, élégante, aux cheveux courts et blancs, portait de grosses boucles doreille. Une tasse devant elle, son portable à la main. Cette femme respirait lassurance : crispée, solide, sûre delle dans ce monde.
Clémence prit place près de la vitre.
Dix minutes plus tard, absorbée par la vie de la rue, elle savourait simplement ce bel instant.
Excusez-moi
Elle se tourna. La femme aux cheveux blancs lui souriait.
Je ne veux pas être indiscrète mais votre robe elle est très belle. Vous lavez achetée où ?
Clémence hésita.
Je lai cousue moi-même.
La femme, intéressée, sapprocha :
Vous êtes couturière ?
Non. Enfin Jai jadis appris, et je refais doucement.
La coupe est vraiment soignée. Ça paraît simple, et pourtant Je my connais, jai travaillé au pressing du quartier.
Merci, murmura Clémence, un peu déstabilisée.
Marguerite Dubois. Appelez-moi Marguerite.
Clémence.
Jai une demande particulière. Si ça vous semble étrange, dites simplement non. Marguerite entoura sa tasse de ses deux mains. Je fête mes soixante-cinq ans dans trois semaines. Je veux être belle ce jour-là. Je ne trouve pas de robe à mon goût. Ou cest pour vieille dame, ou pour jeune fille. Mais comme la vôtre, voilà ce quil me faudrait. Vous accepteriez ?
Clémence la fixa. Marguerite soutenait le regard, sincère et tranquille.
Quelque chose bougea en elle.
Jaccepte, dit-elle.
***
Marguerite revint deux jours plus tard. Elle avait choisi elle-même un superbe crêpe bordeaux, dense et légèrement irisé, acheté boulevard Saint-Michel.
Clémence prit les mesures dans sa chambre, sur la table débarrassée de tout. Elle notait tout dans un carnet. Ensuite, elles partagèrent un thé dans la cuisine dAgnès. Clémence esquissait au crayon plusieurs idées, jusquà ce que Marguerite arrête son choix : une robe légèrement évasée, manches trois-quarts, col en V discret.
Celle-ci. Cest parfait.
Elle sera prête dans deux semaines.
Combien je vous dois ?
Clémence hésita. Elle navait pas pensé argent.
Je ne sais pas
Eh bien, dit Marguerite, pour ce genre de travail, je paie ce quon paie dans un bon atelier. Et elle annonça la somme. Je paye ça. Cest juste.
Cela faisait léquivalent de deux semaines de comptabilité.
Elle réfléchit un court instant.
Daccord.
Marguerite partie, Tante Agnès sortit de la cuisine :
Jai entendu. Cest un bon prix.
Oui, répondit Clémence.
Continue de coudre, Clémence. Tu couds bien.
Clémence la regarda.
Tante Agnès, pourquoi mas-tu accueillie ? On se connaissait à peine.
Sa tante réfléchit.
Parce que tu es la fille dAnnie. Annie, cétait sa mère. Elle ma aidée, autrefois, alors je rends la pareille. On paie ses dettes, cest normal.
Elle retourna à ses occupations.
Clémence sapprocha de la fenêtre. Le mur était toujours là, mais elle découvrit soudain une grande fresque de fleurs bleues peinte jamais remarquée avant.
***
La robe pour Marguerite fut une expérience totalement différente : coudre pour quelquun, cétait une responsabilité. Clémence le ressentait chaque fois quelle sinstallait devant sa machine.
Elle coupait avec application, son crêpe bordeaux ne supportait pas lerreur. Elle avançait posément, sûre de ses gestes.
Cinq jours plus tard, la robe était prête, chaque couture soignée, chaque bord gansé, la fermeture cousue main.
Marguerite revint pour lessayage. Son visage disait tout.
Mais cest incroyable murmura Marguerite devant la glace. Quelle métamorphose !
Elle se tourna, chercha son reflet sous tous les angles.
Jai limpression dêtre une autre.
Non, répondit Clémence. Cest vous, mais dans une belle robe.
Non, cest plus subtil. Quand un vêtement est fait pour vous, on tient différemment. Vous savez ? Je ne me voûte plus.
Il fallut reprendre un peu la hanche, Clémence épingla.
Jai une amie, Catherine. Elle fête aussi bientôt son anniversaire et cherche une robe. Je peux lui donner votre numéro ?
Bien sûr.
Et puis la belle-fille de mon fils se remarie lan prochain. Il lui faudra une tenue, pas une robe de mariée, mais une élégante. Elle a une morphologie difficile, elle désespère Vous accepteriez ?
Clémence redressa la tête, croisa le regard de Marguerite.
Jaccepterais.
Marguerite hocha la tête, comme si elle lavait toujours su.
***
Les deux mois suivants furent fous. Mais dans le bon sens du terme.
Catherine commanda un tailleur. Une voisine, envoyée par elle, voulut une blouse et une jupe. Une jeune femme, fille de connaissance de Marguerite, demanda une robe de soirée pour son travail. Clémence accepta. Grâce à une publication sur les réseaux sociaux, trois autres commandes arrivèrent.
La petite chambre dAgnès débordait : tissus sur le canapé, le rebord de la fenêtre, même sur la chaise. La « La Lys » tapait chaque soir en cadence, même le matin le weekend.
Tante Agnès nen disait rien. Une seule fois, elle entra, vit le tissu partout :
Clémence, il te faudrait plus despace.
Je sais.
Ici, ce nest pas possible.
Je comprends, Tante Agnès.
Elle y pensait. Largent commençait à rentrer : en deux mois, elle avait gagné davantage quen six mois de comptabilité. Et les clientes ne manquaient pas.
Elle visita le centre, consulta les petites annonces, visita deux premiers locaux trop sombres, trop humides. Le troisième était parfait : deuxième étage dun ancien immeuble bourgeois rénové, grandes fenêtres plein sud, parquet ancien, hauts plafonds. Cher, néanmoins.
Elle calcula : loyer, achat dune vraie machine professionnelle, une surjeteuse, une grande table de coupe tout son maigre capital y passerait, il faudrait même emprunter.
Elle appela Marguerite, sans trop savoir pourquoi. Juste pour demander conseil.
Marguerite, jhésite.
Explique-moi.
Clémence raconta. Marguerite réfléchit, puis trancha :
Louez latelier. Je vous avance largent, sans intérêts. Vous me rembourserez à votre rythme.
Je ne peux pas accepter
Clémence, vous mavez offert la meilleure robe de ma vie. Laissez-moi, en retour, faire un geste. Ce nest pas de la charité : cest normal de sentraider.
Clémence se tut.
Et puis, ajouta Marguerite avec malice, mes amies attendent déjà leur tour. Cest aussi dans mon intérêt que vous ayez un atelier digne de ce nom !
***
Clémence ouvrit latelier début décembre.
Elle emmena la « La Lys », même si elle trônait désormais plutôt en témoin : la machine professionnelle achetée chez un fournisseur spécialisé était bien plus rapide et précise. Mais « La Lys » restait, posée sur sa petite table près de la fenêtre. Elle était le symbole.
Latelier était lumineux, calme. Une grande table de coupe, deux postes de travail, une étagère de tissus, un grand miroir. Aux murs, des croquis encadrés de ses créations. Tante Agnès vint visiter, fit le tour, toucha les étagères, sattarda devant le miroir.
Cest bien, dit-elle simplement.
Tante Agnès Je voudrais te donner quelque chose.
Elle sortit une enveloppe. Sa tante ouvrit la bouche.
Non, Clémence
Si, cest pour la chambre, tous ces mois. Jai compté.
Mais je nai jamais pensé à compter
Moi, si. Prends.
Tante Agnès accepta. Elle réfléchit, puis déclara :
Mon frigo rend lâme. Il fait un bruit de tracteur depuis des mois.
On achètera un frigo, dit Clémence.
Elles se rendirent chez Darty, Tante Agnès passa une heure à ouvrir des portières, discuter congélateur avec un vendeur. Finalement, elle choisit un grand modèle argenté.
Celui-là est très bien, dit-elle, un sourire discret sur le visage. À ce moment, Clémence sentit quelle avait fait ce quil fallait.
***
Décembre fut rempli de commandes. Fêtes obligent : robes de réveillon, tailleurs dentreprise, chemisiers chics. Clémence travaillait tard, parfois jusquà neuf heures, en sirotant son thé, bercée par le ronron des machines.
Janvier apporta le calme. Elle embaucha une jeune aide, Amélie, efficace sur les finitions, encore novice pour le patronage. Amélie voulait apprendre, Clémence lui montrait, ce qui savéra un réel plaisir inattendu.
Elle quitta la comptabilité. Annonça sa démission : on essaya de la retenir, elle accepta dassurer lintérim jusquen avril.
En mars, une inconnue appela : couturière autodidacte, elle sollicitait des cours de coupe et de couture.
Je ne suis pas enseignante, objecta Clémence.
Mais vous savez, et vous réussissez. Marguerite me la conseillé.
Clémence réfléchit.
Venez, on verra.
Le premier atelier eut lieu. Puis un second. Puis un petit groupe. Cétait différent, mais ça trouvait sa place dans la semaine.
Au printemps, elle déménagea. Elle loua un petit appartement près de latelier : une pièce, au troisième étage, cuisine claire. Les murs étaient blancs, immaculés pas la moindre tache. Clémence installa ses affaires, ses rideaux quelle avait confectionnés.
Le soir, elle sassit en cuisine avec son thé, contemplant le petit square de bouleaux au-dehors.
Son appartement. Petit, inconnu encore, mais à elle.
***
Elle croisa François fin mai.
Elle sortait de latelier, traversait le square, sans hâte : les soirées étaient douces, lair sentait le lilas, le soleil filtrait à travers les jeunes feuilles. Dans son sac, des échantillons de tissus à regarder chez elle, à la lumière du jour.
Il venait dans lautre sens.
Elle le reconnut aussitôt : il avait changé aminci, la veste flottante, le pas moins assuré quavant.
Il la vit aussi. Sarrêta.
Clémence continua davancer, mais à deux pas, il se risqua :
Clémence.
Elle s’arrêta.
Salut, François.
Il leva les yeux vers elle. Il avait dans le regard une sorte de gêne, une faiblesse nouvelle.
Tu as bonne mine.
Merci.
Un silence. Il enfonça les mains dans ses poches.
Tu vas où ?
Chez moi.
Tu habites ici ?
Oui.
Silence. Une jeune mère passa, sa poussette bruissant sur le bitume.
Clémence, je On peut parler ? Un peu seulement ?
Elle observa son visage. Il était fatigué, pas celle du bureau, mais une fatigue plus profonde.
Allons nous asseoir là.
Ils se posèrent sur un banc. François fixait longuement ses mains jointes.
Je ne sais pas comment commencer.
Dis-le simplement, répondit Clémence. Sans rudesse.
Elle est partie, celle pour qui Enfin, celle à cause de qui Partie il y a six mois. Elle a dit que jétais ennuyeux, sans ambition. Un sourire amer. Ironique, non ?
Je vois.
Je vis chez ma mère. Le boulot nest pas top, ma boîte a fermé. Tout seffrite. Il releva la tête, la regarda. Je ne sais plus où jai failli. Je crois que jai fait une énorme erreur, Clémence.
Elle lécoutait, sans couper.
Jétais avec toi, je ne t’appréciais pas à ta juste valeur. Tu étais toujours là, tu faisais tout, tu étais vraie. Et moi Il s’interrompit. Je cherchais autre chose, je ne savais même pas quoi. Tappelais une place vide. Il frissonna de honte. Je sais que tu ne peux pas me pardonner. Mais sache que jy pense. Souvent.
Clémence regardait les bouleaux devant elle. Leurs feuilles frissonnaient doucement. Lodeur du barbecue dun jardin voisin flottait.
François Tu nes pas coupable davoir cessé daimer. Ça arrive, on cesse daimer.
Il resta muet.
Mais tu es coupable de la façon dont tu las dit. « Place vide », « meuble », « dégage ». Cétait violent. Pas parce que tu es méchant, mais violent tout de même, et longtemps je lai porté avec moi.
Je sais, murmura-t-il.
Mais ça ma aussi fait avancer.
Il la regarda, interloqué.
Tu mas poussée dehors. Javais peur, François. Je suis partie avec deux sacs et mille cinq cents euros, je ne savais pas où aller. Jai vécu comme une orpheline chez Tante Agnès, pleurant chaque nuit. Jétais à bout.
Clémence
Laisse-moi finir. Elle disait cela sans colère, mais pour la vérité. Cest là que jai retrouvé une vieille machine à coudre, et que je me suis souvenue que jaimais ça. Jai recommencé. Dabord pour moi, puis pour dautres. Jai aujourdhui mon propre atelier, en centre-ville. Depuis six mois. Les clientes affluent, jaime ce que je fais.
Il la fixait dun air difficile à décrypter.
Si tu ne mavais pas fait sortir de cet appartement, jy serais encore. À faire des potages, sans rien connaître de moi. Tu comprends ? Je ne dis pas bravo. Je dis : voilà, cest tout.
Alors, tu mas pardonné ?
Clémence réfléchit.
Je ne ten veux plus. Ce nest pas pareil que revenir. Je ne veux pas revenir. Pas pour te punir. Parce que cest ma vie, maintenant. La mienne, pour de vrai.
Il détourna le regard.
On aurait pu
Non, répondit-elle doucement, mais nettement. Non, François.
Le silence s’installa, long, mais pas pesant.
Et Tante Agnès ? demanda-t-il enfin. Il lavait connue de nom.
Elle va bien. Je lui ai acheté un frigo. Jy vais les dimanches, on joue au rami.
Un sourire sur ses lèvres, sincère.
Tu as toujours été bonne, Clémence.
Toi non plus, tu nes pas mauvais. On nétait pas faits pour ça, cest tout.
Elle se leva, ramassa son sac déchantillons.
Tu repasses vite ?
Oui, je commence tôt demain. Une cliente vient à huit heures.
Je suis content que tu ailles bien, vraiment.
Je te le souhaite aussi.
Cétait vrai. Sans amertume, ni triomphe. Juste sincère. Lui souhaiter quil aille bien parce quen elle, il ny avait plus ni colère, ni vengeance, ni fatigue.
Elle repartit à travers le square. Elle sentit son regard encore quelques pas, puis non. Sans doute parti de lautre côté.
Lombre légère dun bouleau traversait lasphalte. Elle marchait dans cette ombre, avec son sac chargé dedans, un coupon de laine vert foncé, un catalogue de mercerie annoté. Demain à huit heures, Madame Martin, ancienne institutrice, viendrait pour une jupe « droite, digne, pour aller au théâtre ou chez le médecin ».
Clémence pensait déjà à la coupe idéale, comment la construire pour la silhouette de Madame Martin, petite, tout en hanches. Une jupe droite exige du doigté : il faut trouver léquilibre entre proportions et élégance.
Elle pensait à cela, tout en notant, le parfum du lilas intensifié à la tombée du soir, un enfant passant sur une trottinette chantant à tue-tête, lodeur de la poêlée de pommes de terre montant dune fenêtre ouverte.
***
Ce soir-là, pas de couture à latelier : elle sétait promis de ne pas dépasser dix-neuf heures. Elle revint juste prendre son carnet de mesures. Le carnet était sur la table de coupe. La « La Lys », noire, décorée dor, lattendait.
Clémence caressa le métal.
Merci, murmura-t-elle.
Cétait absurde de remercier une machine. Mais à qui dautre dire merci ? À Tante Agnès, à Marguerite, à Amélie qui sappliquait à progresser ? Un peu à tous. À ce concours de circonstances qui, partant dune profonde injustice, lavaient menée ici, dans cette belle pièce inondée de lumière.
Elle ferma latelier, quitta les escaliers de bois.
La ville vibrait de son rythme du soir. Piétons, voitures, rires denfants. Un soir de mai, tout simple.
Elle sarrêta à la boulangerie « Pain du Jour », prit une boule aux céréales et un petit pot de miel dacacia, vendu par une vieille apicultrice.
Bonsoir.
Bonsoir. La vendeuse rendit la monnaie. Ce miel est exceptionnel, ma chère. Essayez-le demain matin.
Merci, jessaierai.
Dehors, son sac contenait pain, miel, carnet de mesures, catalogue de mercerie. Sur ses épaules, la robe cousue la semaine passée : un lin ivoire, ceinture souple, manches larges. Un bon vêtement elle aimait le porter.
Les dix minutes à pied jusquà chez elle, elle pensa à la jupe de Madame Martin, aux fils à commander, aux progrès dAmélie.
Puis, elle cessa dy penser, simplement profitant de la marche.
Le ciel, au-dessus des toits, était encore pâle à louest. Les martinets rasaient les cheminées. La vie cheminait, belle et complexe.
« Le bonheur dune femme après le divorce », titreraient les magazines idiots. Comme si cétait un genre particulier de bonheur. Clémence ne pensait pas en ces termes. Simplement : elle rentrait chez elle. Elle avait un emploi qui lui plaisait. Tante Agnès lattendait le dimanche. Ses clientes partaient le sourire aux lèvres. « La Lys » trônait près de la fenêtre. Il y avait ce ciel peuplé doiseaux.
Cétait assez.
Ni contes de fées, ni drame. Juste assez. Peut-être est-ce cela, la fameuse seconde jeunesse, ou le fait de reprendre sa vie, ou la confiance retrouvée à tout âge. Pas dun coup, pas en un jour : une robe, puis une autre, puis un atelier, puis un appartement, puis un soir de mai, pain et miel sous le bras.
Elle appela Tante Agnès.
Tante Agnès, tu es là ?
Bien sûr, tu mattrapes devant la télé. Pourquoi ?
Pour rien. Simplement.
Une petite pause.
Tu viens dimanche ?
Jarrive. Tu veux un gâteau ?
Aux pommes, si ce nest pas trop.
Aux pommes, alors.
Clémence rangea son téléphone, monta au troisième étage, entra dans son chez-elle.
Cela sentait un peu le lin : elle avait découpé sur la table, la veille, sous la pluie. Les restes avaient été jetés, mais lodeur restait, agréable.
Elle mit leau à chauffer, coupa du pain, ouvrit le miel, délicat, limpide et doré.
Dehors, les martinets dansaient encore.
Clémence tartina le pain de miel, goûta. La vendeuse avait raison : un vrai délice.
***
Laube naquit claire.
Madame Martin arriva à huit heures pile, comme convenu. Elle était menue et vive, cheveux blancs en vague soignée, le regard franc derrière ses lunettes.
Clémence Moreau ? dit-elle en entrant. Jai rapporté une image de modèle, voilà ce que je souhaite, juste moins volumineux.
Elle montra la photo.
Clémence approuva. Bonne coupe, sobre, idéale pour sa morphologie.
Installez-vous, je vous explique comment on procédera.
Madame Martin sassit, mains croisées.
Vous savez, dit-elle en balayant latelier du regard, jai rêvé dune telle jupe des années. Mais dans les boutiques, rien ne convient. Une amie ma conseillé de venir chez vous. Elle ma dit quaprès votre robe, elle sest sentie renaître. Elle rit doucement. Cest la meilleure des recommandations, non ?
La meilleure, confirma Clémence.
Elle ouvrit son carnet, attrapa le mètre ruban.
Levez-vous ici, sil vous plaît.
Madame Martin obéit. Elle redressa le buste, jeta un coup dœil au miroir.
Vous savez je suis retraitée depuis quatre ans. Je me disais que ça ne servait à rien de faire des efforts, que lapparence nimportait plus à mon âge. Mais maintenant, non. Jai encore des années devant moi. Pourquoi ne pas shabiller avec élégance ?
Exactement, répondit Clémence.
Elle prenait les mesures, notait, réfléchissait à la coupe. Latelier baignait dans la lumière du matin, sur le parquet blond. La « La Lys » brillait au fond, fidèle compagne. Amélie viendrait à dix heures. À onze, une autre cliente sannonçait…