Petit journal dune vie Ma petite-fille
Depuis sa toute première heure, ma petite Inès na jamais été désirée par sa mère, Amélie. Elle la traitait comme un objet quelconque dans son appartement parisien. Elle était là, mais il était évident quelle aurait préféré quil en soit autrement.
Les disputes avec le père dInès, Christophe, étaient quotidiennes. Quand il est reparti vivre avec sa femme légitime à Bordeaux, Amélie a complètement perdu pied.
Parti, hein ? Donc il na jamais eu lintention de laisser sa boniche ! Il ma essoré les nerfs ! Il na fait que mentir ! hurlait-elle dans le combiné du téléphone Et maintenant, voilà quil me laisse seule avec son gamin ? Je la balance par la fenêtre ou je labandonne à la Gare de Lyon, avec les SDF, je vous jure !
Inès, du haut de ses cinq ans, se bouchait les oreilles et pleurait doucement. Elle était comme une éponge, absorbant toute la mésaffection de sa mère.
Tu fais bien ce que tu veux de ta fille, mais je ne suis même pas certain quelle soit de moi. Adieu ! finit par lâcher Christophe.
Amélie, prise dune crise insensée, jeta en vrac les affaires de la petite dans un sac, y glissa des papiers puis, sans mot de plus, la mit dans un taxi.
« Ils vont voir, je vais leur donner une leçon ! » rumina-t-elle intérieurement tout en donnant ladresse dune voix hautaine au chauffeur.
Sa destination : la maison de campagne de ma femme, Suzanne Mercier, la mère de Christophe, près de Versailles.
Le chauffeur, un homme bourru mais au cœur tendre, naimait pas lattitude insolente de la jeune femme, ni la façon dont elle répondait sèchement à la gamine effrayée.
Maman, je dois aller aux toilettes risqua Inès, sattendant au pire.
Et, effectivement, la manière dont Amélie gronda sa fille fit lever le poing au chauffeur, qui aurait volontiers donné une leçon à cette mère indigne.
Lui aussi avait une petite-fille, du même âge, dont sa bru prenait soin comme dun trésor, jamais une parole plus haute que lautre.
Tu te retiendras ! Chez ta précieuse grand-mère, tu feras ce que tu veux !
Amélie détourna la tête, ses narines frémissant de rage.
Doucement, la maman dit le chauffeur Sinon, moi, je vous débarque, et jemmène la petite voir les services sociaux.
Quoi ? La boucle ! Tu te prends pour qui ? Tente encore de mennuyer, et je porte plainte contre toi : je dirai que tu faisais des allusions déplacées à ma fille ! Devine à qui on va croire, un simple taxi ou une mère en larmes ? Ma fille, je lélève comme je veux. Alors tais-toi et roule !
Le type serra la mâchoire. À quoi bon sarranger avec les fous, cest peine perdue et dangereux pour soi-même. Mais la gamine lui faisait de la peine.
Le trajet dura près dune heure et demie.
Attendez ici ! lança Amélie en descendant précipitamment.
Le chauffeur démarra brusquement sans un mot.
Tu finiras à pied, sale vipère ! lança-t-il avant de disparaître.
Furieuse, Amélie traîna Inès par la main, entra dans la cour de la maison, claqua la grille du pied.
Tenez, voilà votre bonheur ! Faites-en ce que vous voulez. Votre fils a donné son accord, elle nest plus mon affaire ! aboya-t-elle dune voix rocailleuse, puis séclipsa sans un regard en arrière.
Je vis la petite crier :
Maman ! Maman, ne pars pas ! étouffant ses sanglots dans ses poings sales.
La fillette courut vers la rue, derrière sa mère.
Fiche-moi la paix ! Va avec ta grand-mère, cest avec elle que tu vis désormais ! grogna Amélie, tentant de décrocher les petites mains de sa fille de sa jupe à carreaux.
Les voisins, piqués de curiosité, observaient la scène par-dessus les clôtures. Jeus le cœur serré en me hâtant vers ma petite-fille en larmes.
Viens, mon cœur, viens. Ma jolie framboise lui murmurais-je, des larmes coulant le long de mes joues ridées. Je ne savais quasiment rien delle. Christophe ne pensait même pas à mavertir de lexistence de cet enfant illégitime.
Promis, je ne te veux pas de mal, naie crainte. Tu veux que je prépare des crêpes ? Avec de la crème fraîche maison ? glissai-je dune voix douce, lemmenant vers la maison.
Par la fenêtre, je vis Amélie sengouffrer dans une voiture de passage, ne laissant derrière elle quun nuage de poussière.
Nous navons plus jamais eu de nouvelles delle. Pour moi, récupérer Inès fut comme recevoir un cadeau du Ciel. Aucune incertitude sur ses liens : elle était de mon sang, le portrait craché du petit Christophe ! Lequel me rendait visite si peu souvent que jen oubliais presque son visage.
Je vais télever, Inès. Toffrir tout ce que je peux. Te mettre sur pieds Promis aussi loin que mes forces iront.
Ainsi je lai élevée. Entourée damour et dattention. Je laccompagnai à son premier jour décole, puis les années filèrent à toute allure.
Déjà la terminale, le bac approchait. Inès était devenue une ravissante jeune fille, douce et brillante, passionnée par la lecture. Elle rêvait de médecine, mais pour commencer, elle irait en BTS.
Dommage, papa ne veut toujours pas me reconnaître, soupirait-elle, blottie contre moi, alors que nous regardions le soleil se coucher du pas de la terrasse.
De ma main tremblante, je caressais ses cheveux soyeux. Que dire ? Christophe, mon fils, navait jamais voulu soccuper delle. Il avait retrouvé la paix avec sa femme et leur fils, Vadim, quil adorait. Inès, par contre, il la méprisait, la détestait. Lorsquil venait, il ne manquait pas une occasion de la rabaisser.
Et toi, tu devrais plutôt regarder ton comportement ! finis-je par lui lancer un jour. Tu nes là que pour ma retraite, à me réclamer de largent alors que tu travailles, tout comme ta femme ! Lâche-moi, Christophe, et ne reviens plus. Je préfère être seule que si mal entourée !
Cest bien beau, maman ! Eh bien, creuse ta tombe seule, je ne viendrai même pas pour les funérailles ! cria-t-il, emmenant Vadim, qui narrêtait pas dembêter Inès, et partit, me lançant un regard de haine.
Depuis, plus de visites.
Que Dieu le juge, Inès, viens, on va boire un thé et dormir. Demain, cest ton diplôme, ma chérie !
Lété fila entre les rangées de légumes, puis, à lautomne, vint le temps demmener Inès à Paris pour ses études.
Ce ne sera pas facile, on va demander à Victor, notre voisin, de nous déposer à ton foyer avec les valises ajoutai-je.
Arrivées devant la résidence, Inès me serra longuement.
Prends soin de toi, Mamie ! Lavenir, il faudra que je me débrouille seule. Tu es tout, mais je sais bien que tu fatigues
Allons, ne dis pas ça, ma grande. Je ne suis pas vieille, juste un peu fatiguée, cest tout !
Je lui souris et, le cœur lourd, je demandai à Victor de memmener au notaire. Une chose importante à régler, pendant quil en était encore temps.
Le nécessaire fait, lesprit tranquille, je suis rentrée dans mon village.
Inès venait souvent, chaque week-end, sinquiétant pour ma santé, travaillant darrache-pied pour se hisser en tête de sa classe. Elle voulait absolument poursuivre en médecine, persuadée quun jour, elle pourrait prolonger mes vieux jours.
Avec le temps, ses visites se firent plus rares. Elle tomba amoureuse dun camarade de promo, Alexandre. Un bon garçon, sérieux, qui poursuivait lui aussi ses études supérieures.
Je nen étais que plus heureuse pour elle. Après le BTS obtenu avec mention, ils se marièrent à tout juste vingt ans.
À la petite fête organisée dans un modeste bistrot, de mon côté, il ny avait que moi pour représenter la famille dInès.
Lorsque, sous la lueur tamisée, elle prit la parole, la voix tremblante :
Tu ne fus pas seulement ma grand-mère, tu as été ma maman, mon papa, tout. Tant damour, tant de tendresse, de soins et dattention sa voix se brisa, ses yeux sembuèrent de larmes . Tu mas donné un foyer, un vrai. Je taime, Mamie ! Merci pour tout.
Ma petite-fille sagenouilla à mes pieds, les bras tout autour de moi. Jétais bouleversé, si fier, sans pouvoir imaginer une vie sans elle.
Même les invités furent touchés, effaçant discrètement une larme.
Debout, voyons Inès Ne me mets pas dans lembarras murmurais-je, confuse, mais le cœur gonflé de fierté.
Quest-ce qui est gênant là-dedans ? sécria Alexandre, me plaçant à côté de lui Vous êtes désormais la pierre angulaire de notre famille ! Bienvenue ! affirma-t-il en souriant à tout le monde.
Tout le monde trinqua au bonheur des jeunes mariés et à ma santé.
Peu de temps après, la fatigue me cloua au lit. Comme si toute mon énergie sétait envolée après avoir mené à bien ma mission.
Inès et Alexandre se relayaient, allant de Paris au village, dorénavant étudiants universitaires, soccupant de moi avec dévouement.
Un soir, prenant la main de ma petite-fille, je lui confiai :
Quand je partirai, ton père et sa femme vont accourir, cherchant à sapproprier la maison. Ne te laisse pas faire, tout est aux mains du notaire, en ton nom, cest légal.
Mamie
Chut ! Tu nas jamais eu de vrais parents, jai fait de mon mieux. Et je veux partir le cœur apaisé, sachant que tu as un toit. Vous vendrez la maison avec Alexandre pour acheter un appartement en ville.
Inès se mit à pleurer, incapable de parler.
Après cette discussion, je vécus encore dix-huit mois, bien soignée puis méteignis en dormant, en paix.
Comme je lavais prédit, Christophe débarqua avec sa famille après la période de deuil.
Il est temps de libérer la maison ! siffla-t-il demblée Tant que maman vivait, tu pouvais rester. Maintenant, hors dici !
Inès resta interdite, sous le regard méprisant de son père, de son épouse que jamais elle navait vue et de Vadim, mastiquant son chewing-gum en explorant déjà les lieux.
Alexandre rentra à la maison à ce moment.
Qui sont ces gens ? Tu invites déjà des hommes ici ? cria Christophe.
Alexandre posa ses courses, puis répondit calmement :
Je suis son mari. Et vous, que faites-vous là ? Il ne me semble pas vous connaître.
Rouge de colère, Christophe explosa :
Dehors, tous les deux !
Sur quelles bases, tout cela ? Inès est chez elle ici. Vous voulez voir le testament ? lança Alexandre, amusé.
Quoi ? Quel testament ? balbutia Christophe.
Elle ta manipulé, ta mère. Dépose une plainte tout de suite ! sexclama sa femme.
Je ne laisserai pas passer ça ! Je prouverai que tu nes pas de moi ni de ma mère ! jurait Christophe, les poings levés.
Prépare tes valises, clocharde ! On fera tout pour que tu dégages. grogna Vadim, furieux à lidée de ne pas récupérer la maison pour sacheter une voiture.
Ils sen allèrent, laissant un vide profond. Inès sagenouilla au sol en larmes. Quavaient-ils contre elle ? Jamais son père en enfance ne lui avait offert ne serait-ce quun bonbon. Et maintenant, il voulait lui prendre son unique héritage.
Vivent-ils si mal pour envier cette maison ? Alexandre, cest tout ce qui me reste de Mamie ! murmurait-elle en pleurant.
Alexandre la releva :
Demain, on la met en vente. Sinon, ils te harcèleront sans fin. Noublie pas, cest ce que voulait ta grand-mère : que nous commencions une nouvelle vie en ville.
Oui Jamais, je naurais imaginé devoir la vendre si tôt. Toute mon enfance est ici
La maison trouva vite preneur : une famille aisée rêvait dun havre de paix à la campagne. Ils payèrent le prix fort, sans discuter.
La demeure, vaste, ornée de fruitiers et adossée à la forêt, avec au fond du jardin une tonnelle sous la vigne, plut immédiatement. Son charme et sa robustesse les séduisirent.
Inès et Alexandre achetèrent un joli appartement près du centre-ville, à Paris. Rapidement, ils attendirent larrivée de leur premier enfant, une joie immense. Leur bébé était désiré et aimé avant même la naissance.
Le soir, Inès envoyait en pensée un mot à sa grand-mère : « Merci, mamie adorée, tu mas offert la vie »
À travers ce tumulte, je nai retenu quune chose : il nest de vraie famille que celle que lon construit par la tendresse, et quen aimant, on laisse dans le cœur des autres une lumière qui ne séteint jamais.