La fillette apparut si discrètement à côté de la banquette du motard quil faillit ne pas la remarquer, jusquà ce quelle murmure tout bas :
« Monsieur »
Il se retourna, sa fourchette toujours en main, et découvrit une petite fille au t-shirt jaune trop large dans la lumière poussiéreuse du bistrot. Ses joues étaient sales, ses cheveux en bataille, et ses yeux revenaient sans cesse vers le jeune homme accoudé au comptoir.
Le visage du motard sadoucit.
« Ça va tu nas rien ? »
La fillette sapprocha de son oreille, tremblante, sa voix à peine audible.
« Ce nest pas mon père. »
Son esprit se figea avant même que la salle ne tombe dans le silence.
La mâchoire du motard se contracta. Il la fit doucement sasseoir à côté de lui, en posant sur la table un bras lourd tel une barrière protectrice.
« Reste derrière moi. »
De lautre côté du bistrot, le jeune homme au comptoir pivota lentement.
Le motard se leva, son gilet de cuir crissant, la chaise raclant durement le sol ancien.
« Il faut quon parle. »
La fillette agrippa son gilet et sarrêta net devant lécusson de loup cousu sur le cuir. Des larmes lui montèrent aux yeux.
« Maman a dit si je voyais ce symbole quil fallait courir vers vous. »
Le motard retint son souffle.
Il murmura, la voix basse :
« Quel est le prénom de ta maman ? »
La fillette jeta un regard apeuré au comptoir, puis souffla :
« Camille. »
Un long frisson parcourut le motard, et il leva les yeux vers le jeune homme.
Ce dernier esquissa un sourire comme sil pensait encore pouvoir sen aller.
Mais le visage du motard sétait fermé.
Camille nétait pas quun prénom pour lui. C’était une blessure qui n’avait jamais cicatrisé.
Il baissa la tête vers la fillette, puis fixa à nouveau le jeune homme.
« Où est sa mère ? »
Le jeune homme haussa les épaules. « Elle ma confié la gamine. »
La petite secoua la tête de toutes ses forces en se réfugiant derrière le motard.
« Il ment. Il ma prise quand Maman a crié. »
Dun seul mouvement, tous les motards présents dans la salle se levèrent.
La clochette tinta sur la porte et deux autres hommes en blouson de cuir entrèrent, se postant devant la sortie dans un silence de glace.
Le motard sortit de son gilet une photo presque effacée, montrant une jeune femme souriante, portant le même pendentif au loup.
La fillette toucha limage du bout des doigts.
« Cest Maman. »
Les yeux du motard se noircirent de colère.
Le jeune homme recula dun pas, inquiet.
La voix du motard devint tranchante.
« Camille, cest ma sœur. »
Alors, la petite murmura dune voix éteinte :
« Elle est encore dans sa voiture. »
Dans la vie, parfois des symboles tissent des liens invisibles, rappelant quon nest jamais aussi seul quon le croit : il suffit doser demander de laide pour que la solidarité prenne racine, même là où on ne lattend plus.