Petite
Il lavait appelée «Petite» dès leur première rencontre, sasseyant lourdement dans le fauteuil voisin, identique à celui de Claireun fauteuil rouge, en velours râpé par des générations de coudes.
Il balaya la salle du regard une minute, puis observa sa voisine.
Eh bien, Petite, tu tennuies ? soupira-t-il en tentant de croiser les jambes, mais létroitesse du passage entre les rangées de la salle de conférence len empêcha. Son richelieu verni heurta le dossier de devant, et sa cheville se plia douloureusement ; Patrick grimaça.
Claire fit mine de lignorer, gardant les yeux rivés sur la scène, où pourtant rien de passionnant ne se passait. Des tables alignées, une tribune, du personnel s’affairant sur le matérielrien de plus ordinaire quune conférence, et la moiteur dune foule trop dense.
Claire naimait jamais ces lieux bondés, cette promiscuité forcée, limpossibilité de fuir.
Ah souffla Patrick en se grattant le menton On ne va rien apprendre ici, Petite. Crois-moi ! Jai tout lu, cest mon boulot. Il ny a rien de neuf, rien de concret.
Claire se tourna alors et lança au voisin un regard sévère.
Bien mis, costume foncé, cravate ajustée, chaussures impeccables, mais il avait quelque chose de déplacé, comme un personnage transféré dans le mauvais décor. Voyou, espiègle, bavard et blagueurvoilà ce quil était. Et ses cheveux, hérissés en bataille, deux épis à larrière, dessinaient des boucles tendres.
Patrick, nattendant pas la réaction de Claire, il lui tendit sa grande main. Si on allait déjeuner ? Tu es toute menue, maigre, il faut te requinquer. Non, non, pas de discussion. On sen va dici !
À peine la lumière baissait-elle et lon invitait sur scène les officiels et les salariés émérites, que Patrick entraînait déjà sa « Petite ». Il marchait droit, sexcusant à chaque orteil écrasé, rabattant sa cravate dans sa veste, en pure provocation à lennui des notables.
Mais lâchez-moi, ça ne va pas ! sexclama Claire en tentant de retirer son bras, pressée de suivre le rythme imposé vers la sortie.
Ils débouchèrent dans le hall alors que les applaudissements montaient à leur comble, et quon tapait impatiemment sur le micro demandant le silence.
Laissez-moi ! Je dois prendre des notes, jai une mission ! résista Claire, serrant son carnet contre elle, faisant tomber son stylo. Elle se pencha pour le ramasser, mais Patrick fut plus rapide.
Laisse tomber, Petite ! Je tenverrai tous les rapports, tu les liras tranquillement. Ce quil te faut là, cest manger. Dabord un verre deau : tu es pâle et ton pouls semballe, regarde ! Il tâta son poignet et cliqueta de la langue. Allez, de lair, de la nourriture, rien de plus.
Claire ne se sentait, il est vrai, pas très bien. Son cœur tambourinait à lui en fendre les tempes.
Jamais encore on ne sétait occupée delle ainsi. Jamais on ne lui avait proposé de prendre soin delle. Plutôt, cétait elle dhabitude qui veillait : sur sa mère, son mari, sa fille. Un rôle normal, pesant parfois, et au fond delle, un désir enfoui de tout lâcher, dêtre frivole, de rire, de boire un verre en sabandonnant comme dans les films damour. Mais cela ne sétait jamais présenté.
Patrick lui avait donné cette chance.
Sans comprendre, elle se retrouva à une table intime dans un petit restaurant de la rue. Un serveur y apporta deux verres de jus tout juste pressé, jaune-orangé, éclatant comme un soleil extrême, africain, citronné et orangé, brûlant de volupté.
Bois donc, et aussi de leau. Alors que manger ? hésita Patrick.
Il devait vraiment la trouver jolie. Claire, silhouette fine, gracile, pourrait plaire à bien des hommes, nétait sa fatigue gravée sur le visage. Quarantaine passée, une famille, lamour dilué difficile dêtre une rose de mai
Pour Patrick, elle était belle ainsi : fatiguée, éteinte, mais émouvante Petite.
Je nai besoin de rien. Je me repose un peu et je retourne en salle. Ça va déjà mieux ! balbutia Claire.
Daccord ! hocha Patrick. Mais avant : un bar avec des légumes, une salade, et Petite, que veux-tu boire ?
Il leva les yeux du menu, irrésistible, décoiffé, parfumé de tabac et deau de Cologne, musclé, sûr de lui, et contempla Claire.
Elle rougit, se renfrognaquelle folie ! Un inconnu la traîne au restaurant, lappelle « Petite », repousse une mèche sur son front Elle sabandonne, toute ramollie.
Au point où Patrick lavait touchée, une chaleur diffusait, déclenchant des frissons dans son dos.
Ils burent du vin blanc, Patrick narra ses années à faire les chantiers, puis à parcourir le Nord de la France, avant de
Après, Petite, mon ami Jérôme et moi, on a monté notre affaire. Rien dénorme, on bâtissait des résidences, on a monté une équipe. On veut tous du confort, pas vrai ? Et nous, on savait comment sy prendre. Mange, il le faut ! disait-il en désignant lassiette de Claire. À ta santé, Petite ! Quand je tai vue, jai tout de suite pensé : « Cette fille, il faut la nourrir ! » Ten veux encore ?
Elle secoua la têtela fillette flottait, ivre de vin, de plats, ivre surtout dêtre pour la première fois, la fragilité incarnée, que lon nourrit parce quelle est, tout simplement, une ‘petite’ lasse et maigre.
Chez elle, lambiance était bien différente. Lenfance de Claire, solitaire avec une mère absente, laissait un goût amer. Sa mère, Noémie, travaillait tôt jusquà tard. Claire veillait, réchauffait le dîner, lavait la vaisselle. Toutes deux sendormaient fatiguées.
À Noël, Noémie rentrait vers vingt-trois heures du soir. Elle tenait une épicerielaffluence de dernière minute était un bon bénéfice.
Madame Noémie arrivait blême, lessivée. Claire préparait sa robe, coiffait les cheveux de sa mère en chignon de fête, puis elles rejoignaient les invités.
Il y avait toujours du mondevoisins, amies, des cousins débarqués à limproviste, joyeux et rapidement éméchés. Autour de la table garnie, Claire veillait à ce que sa mère ne seffondre pas après le premier verre.
Noémie buvait exclusivement de la vodka, trouvant le champagne enfantin. La vodka, la vraie, celle du cœur, ça cétait du sérieux !
Mais le corps usé de Noémie lâchait après le premier verre, la plongeant dans une sieste irritante au milieu des convives. Claire la réveillait du coude, sa mère disait un toast, riait, de ce rire triste et égratigné. Et comment Claire aurait-elle pu être faible, elle, la fille ?
Claire se maria très jeune. Alain, de dix ans son aîné, posé, diplômé, mais avare de tendresse, taciturne. Il avait intégré Claire à sa routine, comme un rouage discret et efficace, sans offrir davantage.
Mais Claire nattendait plus rien, semblait-il. Au début, passion et émoislement, mais cela sétait éteint. Claire gardait la maison, la famille, loin de sa mère épuisée, de la vue morose sur la cour dimmeuble, loin de la chambre démodée. Maintenant cétait leur appartement, leur cuisine, une grande salle de bains, une bibliothèque. Tous enviaient Claire. Surtout, pas de belle-mère, le pied !
De sa naissance jusquà cette rencontre avec Patrick, Claire avait toujours été Clairounette, ou, pour la forme, Claire-Marie.
Alain, sa mère, les amiestous lappelaient Clairounette.
Avec Patrick, elle était soudain Petite. Et il y avait le vin, les amuse-bouches Quelquun sintéressait à ce quelle ressentait, à ce quelle voulait.
Alain, lui, jamais. Les seuls sujets discutés étaient les courses, les projets de vacances, débattus à mi-voix, les objections noyées dans le bruit qui filtrait de la fenêtre entrebâillée. Alain voulait toujours de lair frais. Il interdisait de fermer les fenêtres, courant dair ou non.
Patrick, dès quils entrèrent au restaurant, exigea une table à labri.
Prévenant
Il questionnait Claire, qui, gênée, répondait. Oui, elle était mariée. Oui, une fille aussi, Anne-Sophie. Anne-Sophie étudiait les langues étrangères à luniversité ; Claire, autrefois, lui avait trouvé un professeur formidable. Bientôt, la petite partait en Écosse pour un semestre.
Anne-Sophie, ni désirée ni suppliée : on la faite, disait Alain, estimant que le moment était venu pour lui dêtre père. Claire était jeune, cela devait être simple. Et pourtant, la grossesse se fit attendre. Une fois enceinte, Alain resta distant, pas une caresse sur le ventre, pas un mot au bébé gigotant. Cela lembarrassait.
On verra quand il sera là. Tas rendez-vous bientôt, Claire ? Je peux te conduire à la clinique si tu veux.
Il la conduisit, alla la chercher à la maternité, acheta de la bonne nourriture, changea la petite, accompagna pour les vaccins. Lors de la première visite de linfirmière, il vérifia la propreté des mains de la dame, réchauffa le stéthoscope par son souffle.
Épuisée ? compatissait son amie Julie. Un bébé, cest pas un bouquet, cest lenfer ! Alain taide ?
Claire haussait les épaules. Il aide mais trop peu.
Être la martyre avait ses douceurs. Surmenée, débordée, on la plaignait, on blâmait Alain de ne pas prendre soin de sa Clairette.
Patrick, lui, la couvrait dattentions, commandait pour elle, et Claire, troublée, lui résistait faiblement.
Mais vas-y, Petite ! grondait gentiment le généreux Patrick. Mange ! Sinon je te laisse pas partir.
Claire mordillait sa lèvre, mangeait, le regardant tristement, lui, son sauveur.
Il la raccompagna ce soir-là jusquau métro. Plus loin, elle déclina, prétexta des affaires.
Ce soir même, elle reçut par mail les résumés de tous les rapports.
Pour ma Petite, Patricksignait le message.
Claire referma vivement le portable. Mais Anne-Sophie, semblait-il, avait tout lu, un sourire aux lèvres.
Quels surnoms ridicules ! sécria Claire. Des documents officiels, et ils écrivent des anneries !
Anne-Sophie ignorait sa mère, mit ses écouteurs, enclencha la musique
Clairette, Anne-Sophie, je suis rentré ! Venez dîner ! lappela Alain de lentrée.
Transpirant davoir suffoqué dans le métro et lautobus, il ôta sa chemise, puis son pantalon, enfila un short orné de gros ananas, ouvrit la fenêtre et respira.
On sentait sur lui lodeur de sueur, aigre, dhier encore.
Non, Clairette, je vais pas me laver tous les jours ! Laisse-moi tranquille ! Leau me gratte la peau. Demain, promis ! Il refusait toute protestation de son épouse. Jai faim, allons manger.
Ils mangèrent en silence. Claire pensait à Patrick, à son odeur de propre, à sa galanterie.
Il appela le lendemain au travail.
Salut, Petite ! Comment vas-tu ? Tu as mangé ? demanda-t-il dune voix rayonnante. Claire, désemparée, vérifia que personne nentendaitelle croyait que le haut-parleur hurlait.
Non Non, pas encore. Il y a trop à faire, balbutia-t-elle. Petite. Elle, Petite, fragile, douce. Les frissons la reprirent.
Laisse tout, descends. Je suis dans le café près du bureau, cest pas fameux mais il faut manger. Allez, viens ! Je tattends.
Claire bredouilla, demanda une pause à ses collègues, entra dans lascenseur hésitant ; ses joues brûlantes criaient son trouble. Elle se persuadait que tout le monde avait compris : Claire-Marie descendait voir un amant.
Oui, elle pensa ce motamant. Frisson et audace.
Patrick, aujourd’hui, portait un polo et un jean, toujours un peu décoiffé, toujours frais.
Ils prirent un café, Claire raconta son enfance, Patrick lécouta.
Petite, tu es belle, tu savais ? coupa-t-il soudain. Viens, on va tacheter une robe ! Oui, jai des amis dans ces boutiques-là, on va te relooker ! Je veux te voir en robe.
Et il la vit. Pas tout de suite, mais le soir même, au « Passage », assis pendant que les vendeuses sactivaient autour dune Claire confuse.
Comme il la dévorait du regard ! À côté, Alain nexistait pas.
Javais jamais vu ça ! chuchota plus tard Claire à loreille de Julie, sa plus fidèle amie. Même au cinéma Jai ressenti que jétais une femme, pour la première fois. Cest terrible, mais je lai adoré.
Et Alain ? interrogea Julie à voix basse.
Il ne sait rien, il ne doit rien savoir. Je ne sais rien moi-même ! refusa Claire en secouant la tête. Et la robe, tu peux la garder chez toi ? Je naurais jamais dexplication ! Elle a coûté une fortune ! Mon Dieu, quest-ce que je deviens ?!
Julie haussa les épaules, prit le sac. On verra.
Tu fais la folle, Claire Alain, cest pas un monstre. Rappelle-toi quand il traversait lhiver jusqu’à LArbresle pour du vrai lait frais Il bosse, il essaie. Un autre ferait la sieste avec sa bière, mais lui, il est respecté, intelligent. Il a acheté la voiture, fait les travaux, vous emmène à Arcachon chaque été. Il est transparent, fiable. Et Patrick ? Il sort doù, lui ?
Jen sais rien. Quelle importance ? Julie, tu ne comprends pas, vivre avec Alain, cest lenfer ! Tu me jalouses, avoue !
Julie haussa de nouveau ses épaules. Peut-être quelle jalousait Clairemais pas pour Patrick. Plutôt pour le mari
Claire rentra de plus en plus tard, préparait des repas simples, mangeait peu, brassait son thé froid dun air absent.
Maman, tu rêves ou quoi ? Je tai déjà demandé cinq fois pour du pain. Anne-Sophie se levait, fouillait la corbeille. Y en a plus ! grommelait-elle.
Claire hochait la tête, fronçait les sourcils et séchappait dans la chambre. Pour rêver.
Alain et Anne-Sophie lobservaient, perplexes.
Claire pouvait rêver des heures, les mains humides danxiété.
Patrick était tendre, savait embrasser, riait de sa maladresse, la cajolait, la nourrissait, offrait des cadeaux quelle cachait chez Julie, déposait de largent sur sa carte bancaire, parfois même envoyait des messages nocturnes. Claire se réfugiait à la salle de bain pour les lire, les effacer, puis léteignait, se lavait à leau froide et se recouchait.
Alain se retournait, lenlaçait dans son sommeil pesant, rotait, maugréait. Claire murmurait et se figeait. Ah Dommage quil y ait Alain. Dommage davoir ignoré, tant dannées, ce que cest quêtre Petite, désirable et désirée. Tous ces ans envolés
Mais Patrick était là, et il était le bonheur de Claire.
Ils se retrouvaient dans lappartement de Patrick, vaste, hautes baies vitrées, le ciel de Paris étincelant de lumières. Tête qui tournait avec le champagne, le parfum de Patrick. Des draps soyeux, et le monde éclatait en gerbes d’éclats de joie. Magie ineffable
La maison, au contraire, devenait lugubre. Claire se persuadait que tout le monde savait pour Patrick, quAnne-Sophie la soupçonnait, quAlain la scrutait.
Claire se trouvait des excuses pour rentrer tard, lorsquon dormait déjà. Seule à la cuisine, elle saccordait un café soluble, amer, pour rêver
Claire ! Tes où ? Jai acheté du chou, il faut le couper, on avait dit ça, la voix dAlain éclata dans son mobile. Effrayée, Claire regarda Patrick sébattre le long du bassin. Leau froide du bassin extérieur la glaça.
Au « Pontoise », Claire navait jamais nagé. Ce soir, Patrick lavait emmenée, priée de se changer, et tous deux nageaient, spectateurs de la vapeur qui sélançait vers le ciel. Peu de monde : un vrai bonheur. On voyait, de là-haut, la grande roue illuminée du Jardin des Plantes. Mais Claire ny pensait pas. Elle, Petite, ne songeait quà son cavalier, enfin trouvé. Enfin lamour. Mon Dieu
Du chou ? bafouilla-t-elle en s’enroulant dans une serviette. Laisse. Je rentre tard ce soir. On est avec Julie à la piscine. Cest pour le dos, le médecin la dit. On a pris un abonnement. On fera le chou demain. Désolée, Julie mappelle. Salut !
Claire raccrocha, paniquée. Vite prévenir Julie, au cas où Alain lappellerait !
Elle attendit que Julie décroche, expliqua à voix basse le mensonge du bassin en avalant sa salive puis se figea.
Claire, je tai déposé du cumin pour votre chou. Jétais au marché, je suis passée. Alain a déjà mis leau à bouillir répondit calmement Julie. Jai apporté le cumin
Claire mordit sa lèvre, chercha Patrick des yeux. Lui, gonflant ses muscles, montait sur le plongeoir, prêt à sauter, sous les cris de jeunes femmes minces et joyeuses.
Bon les Petites, prêtes ? Un, deux, trois ! lança-t-il au-dessus de leau avant de plonger, dans les règles de lart, saluant Claire en surface. Claire, viens ! La soirée commence à peine !
Les jeunes femmes la dévisagèrent, “Claire”. Elle redevint commune, ventrue, hanches ramollies. Et nageait gauchement, bras écartés. Le masque dépuisement revint alors sur son visage.
Les nouvelles « Petites » de Patrick entamaient un water-polo autour de lui, effrontées, cherchant à le frôler sous leau.
Patrick riait, impassible qu« elle » ne soit soudain plus là. Il comprenait affaires, mari, chou Tant mieux !
Dans lentrée, tout était sombre, la cuisine seule était éclairée.
Alain déposa devant sa femme une poêle où cuisaient des œufs.
Faim, non ? Après la piscine, deux œufs. Du jambon avec ? Il lui versa une grande tasse de thé.
Claire fit non de la tête, fuyant le regard de son mari, piquant dans les œufs.
Sait-il ? Et maintenant ? Pourquoi ce calme ?
Claire lança Alain après un long silence. Julie a amené un sac. Elle sest crue chez elle, je lai remise dehors. Elle a dit que cétait tes affaires. Pourquoi elle ramène tes trucs, hein ?
Claire souleva lentement la nappe, vit ses paquets, haussa les épaules.
Ben voilà, cest ce que je leur ai dit ! se réjouit Alain. Verse-moi aussi du thé. Je suis sec Non, prends le cognac. Jen veux.
Claire bondit, courut vers le buffet, mais se figea tout dun coup.
Petite, murmura Alain. Elle se retourna, le fixa. Je te disais : y a des miettes sur la table. Anne-Sophie en met partout. Passe un coup déponge.
Il la détailla sombrement, se détourna.
Le cognac, ils le burent à deux, silencieux, les yeux fuyants.
Enfin, Alain se leva, sortit.
Julie, tu comprends, il est parti ! Il a tout laissé, les clés sur la table ! Julie ! sanglotait Claire au téléphone, constatait dans le miroir, défaite, la laideur tordue de la « Petite » qui, trois heures auparavant, batifolait avec Patrick Lodeur de chlore allait encore dans ses cheveux, le dos la lançait. Julie ! Comment il a pu ? Vraiment, un vrai homme ferait ça ? Il nous a laissées, Anne-Sophie et moi !
Claire se releva soudain, frappa la table du poing.
Justement en vrai homme, Claire. Un autre taurait frappée. Alain, lui, sefface, de son propre appartement. Et tu oses parler de lui ? Julie ricana. Tu sais, jai longtemps cherché pourquoi, chez vous, ça marche pas : vous avez de largent, Anne-Sophie est brillante, Alain ne boit pas, bricole tout. Bon, il parle peu, mais au moins, il traîne pas de mecs saouls chez vous. Tu voulais une vie de rêve, et des câlins, hein ? Dis un mot gentil, fais-lui un compliment Les hommes sont de grands enfants ! Toi, Claire, non, je ne te soutiens pas. Bonne nuit.
Claire posa son portable face à elle, se recroquevilla, de petites larmes lui échappèrent
Anne-Sophie passa ses examens, partit chez des amis à la campagne. Aucune parole à sa mère, juste un mot : Ne tinquiète pas.
Patrick réapparut une semaine plus tard, embusqué dans une ruelle devant son immeuble, surgissant du noir.
Salut, Petite ! siffla-t-il, le visage rougi par le froid dans son col de cuir. Je tai manqué ?
Claire lavait appelé plusieurs fois, en larmes, mais il ne répondait plus Le voilà, tout sourire.
Patrick souffla-t-elle, brisée. Mais que fais-tu là ?
Elle chercha ses clés.
Je viens régler mes comptes, Petite ! murmura Patrick en passant un bras autour delle.
Quels comptes ? Quest-ce que tu veux dire ?
Claire eut peur, tenta de lui échapper. Il la serra plus fort.
Je tai nourrie ? Je tai couverte ? susurra-t-il à son oreille. À mon tour davoir un coup de main : donne-moi de largent, chatte efflanquée ! Jai des emmerdes, ta maison dhéritage vaut bien cinq cent mille euros. Vends-là. Celle où tu vis aussi. Bon on y va discuter.
Petite cria, se débattit, mais ne put sen défaire, traînée sur ses jambes tremblantes jusquà sa porte, priant Dieu de croiser quelquun. Mais la cour était déserte.
Allez, ouvre, Petite, je gèle la poussa Patrick vers la porte.
Claire pleura, seffondra sur le sol, Patrick la lâcha soudain, tomba sur le côté.
Alain était là, tête décoiffée, visage fermé, poings tremblants.
Dégage ! Va-ten, tu entends ? Ou tu ne ten sortiras pas ! cria-t-il, sélançant vers Patrick, mais Claire larrêta au bras. Patrick ricana, puis se tut, recevant un coup net sur la joue.
Dégage ! Résors plus jamais près de Claire ! tonna Alain, ramassa son bonnet de laine, sessuya le nez, se tourna vers sa femme. On rentre. Il fait froid.
Ce quils se dirent toute la nuit, ce quils pleurèrent, seul la Lune et le vent, entrant par la fenêtre entrouverte, le surent. Deux tasses de thé froides sur la table, lhorloge battant le temps. Puis tout sombra dans la nuit deux êtres, mari et femme, ayant choisi de continuer… pourquoi, eux seuls le sauraient.
Plus jamais, personne nappela Claire « Petite ». Si cela arrivait, elle tressaillirait et se détournerait.
Patrick ne revint jamais. Il avait compris quavec elle, il ne réussirait pas : le mari veillait trop jalousement.
Un jour, entendant Claire dans lautobus parler de lappartement, de ses doutes, de sa lassitude solitaire, Patrick sétait dit quil pouvait laider, régler ça et son propre isolement. Sil sy était pris plus doucement, Claire lui aurait tout cédé. Mais il se précipita. Les dettes saccumulaient, Jérôme le pressait, la douleur au flanc lui rappelait lurgence. Alors il joua son va-tout, exiga des actes. Sans succès. Bah, des « Petites », il y en a tant dautresesseulées, tristes, en manque de tendresse. Patrick les trouvera, les réconfortera, il sen tirera. À moins que Jérôme nen décide autrement…
En attendant, il dut quitter ce bel appartement : draps en soie, vue sur la Tour Eiffel. Ce nest que partie remise. Patrick sen sortira. Sauf si Jérôme en juge autrementCe fut une saison étrange. Claire, les semaines suivantes, vécut entre deux mondes. Elle traversait lappartement comme une ombre, guettant le pas dAlain, la voix dAnne-Sophie au téléphone, la chaleur coupante du thé du matin. Il flottait dans lair une fatigue immense, mais aussi un soulagement âpre : elle était revenue de loin, sauvée sauvée par celui-là même dont on croyait la tendresse éteinte. Chaque geste prenait une texture nouvelle : la main dAlain posée, un peu gauche, contre son épaule ; leurs yeux échangés dans la salle de bains, à la lumière blafarde du néon ; la fenêtre quil referma, un soir, malgré tous les principes, pour que la nuit soit plus douce.
Avec le printemps, Claire décida daller nager seule, une fois. Sans Julie, sans excuse. Dans la cabine, elle se regarda dans la glace : cernes légèrement atténués, dos plus droit, bouche moins triste. Elle perçut, dans le reflet, non plus la Petite dautrefois, mais Claire, fragile et solide à la fois. Elle plongea, rejaillit, sentit leau couler entre ses doigts ; son visage, mouillé, portait pour la première fois un sourire nu, désarmé.
En sortant du bassin, la voix dun homme séleva dans la salle. Il trouva cela amusant de linterpeller, peut-être. Sans même comprendre ce quil disait, Claire répondit, poliment, puis poursuivit son chemin. Voilà, pensa-t-elle, cest fini. On ne mappellera plus jamais Petite. Et cest très bien. Je suis moi.
Le soleil, ce jour-là, réchauffa la pierre du boulevard, flotta jusque dans leur appartement. Alain avait fait du café. Claire sassit face à lui, prit doucement sa tasse, croisa son regard tranquille. Ils restèrent ainsi, silencieux, comme deux blessés revenus du front, partageant lindicible. Puis, lentement, Alain effleura la main de Claire du bout des doigts, et elle ferma les yeux éprouvant, pour la première fois depuis longtemps, létrange légèreté dêtre elle-même, simplement, sans honte ni fardeau.
La vie, pensa-t-elle, recommence toujours. Il suffit doser pousser la porte, et dentrer dans la lumière.