La Pâte Silencieuse

La Pâte Silencieuse

Camille, est-ce que tu te rends compte de qui vient samedi ? demanda François, debout dans lembrasure de la porte de la cuisine. Il me fixait comme si javais fait une énième bêtise. Il restait là, immobile, à mobserver.

Jétais occupé à déposer la pâte sur la planche. Mes mains étaient blanches, pleines de farine.

Oui, je sais. Tes collègues et leurs épouses. Tu me las déjà dit trois fois.

Ce ne sont pas juste des collègues. Il y a Dupuis et sa femme. Cest un associé de la société. Et aussi Lemaître. Tu sais au moins qui est Lemaître ?

François, je cuisine. On en reparle après ?

Pour une fois, il saventura dans la cuisine, lui qui faisait dhabitude demi-tour aussitôt, gêné par le brouhaha, les odeurs, les casseroles détrempées, le linge humide accroché ici et là. La cuisine lui paraissait toujours trop vivante.

Non, ce nest pas la peine dattendre. Je veux que tu comprennes maintenant. Ces gens font des allers-retours en Suisse ou en Italie pour leurs vacances. Leurs femmes shabillent chez les créateurs du Marais. Ils fréquentent des restaurants où la carte est sur tablette.

Et donc ? Jai levé les yeux sur lui.

Je ten prie, évite de faire tes tartes habituel. Commande quelque chose de plus « classe ». Il y a ce traiteur, ils livrent les plats dans de belles boîtes, ça fait restaurant étoilé. Je te donnerai des euros.

Je suis resté silencieux. Jai regardé la pâte, puis lui de nouveau.

Mais jai déjà préparé la pâte.

Camille

François, je me suis levé à six heures pour ça. Je vais au marché chercher de la viande. Je vais bien faire les choses, ne ten fais pas.

Il soupira en hochant la tête, comme si jétais naïf, presque enfantin.

Tu ne comprends pas ce genre de personnes, lâcha-t-il en quittant la cuisine.

Je suis resté là un instant, les yeux perdus à la fenêtre. Cétait mars, gris, humide. Un pigeon sur la branche, qui regardait ailleurs. Jai relancé mes mains dans la pâte.

***

Javais cinquante-deux ans, vingt-huit avec François. Nous nous étions connus à Angers, alors que jétais comptable dans une société de BTP, et lui venait de décrocher son premier poste de chef de service, engoncé dans son costume à larges épaules hérité dune autre époque. Je me souvenais de sa maladresse, son anxiété, sa manie de tripoter sa manche quand il était stressé. Cest ça qui ma plu. Sa fragilité.

Puis il y eut les déménagements. Nantes dabord, puis Paris. À chaque fois, je rassemblais nos affaires, jembarquais le chat, japprenais à connaître le quartier, les commerçants, les voisins. François grimpait dans la hiérarchie. À chaque échelon, il changeait, un peu. Pas dun coup, mais lentement, comme la rive dun fleuve quon observe de loin dannée en année.

Nous navons pas eu denfants. Ce nest pas faute davoir essayé. Les médecins disaient dabord une chose, puis une autre, puis nous avons arrêté den parler. Je lai vécu en silence, et trouvé un semblant de paix. Jai investi toute cette énergie maternelle quon mavait refusée dans la maison, dans la cuisine, dans le potager du balcon, dans les fleurs et dans les gamins du voisinage auxquels joffrais des tartes.

La pâtisserie, cétait mon langage. Pas besoin de mots. Quand je nen avais pas, ou que les mots ne servaient à rien, jallais en cuisine. Quand jétais heureux aussi. La pâte, je la sentais mieux que nimporte quel thermomètre. À la texture, à la chaleur, à la façon dont elle craquait sous mes paumes, je savais si elle était prête.

François mangeait ce que je cuisinais depuis vingt-huit ans. Il mangeait, il ne disait rien. Et moi, jai longtemps cru que ce silence valait approbation.

***

Le vendredi soir, jétais debout jusque minuit. Jai préparé une tourte au bœuf et aux oignons, la recette de ma grand-mère, celle avec la croûte dorée qui répand son parfum dans toute la cage descalier. Jai fait des quenelles de pomme de terre et de fromage frais. Jai mis au frais une terrine de pied de porc, qui devait figer pour demain. Un saladier de choucroute aux carottes, agrémentée de cranberries. Une épaule de porc cuite doucement au four, avec de lail et du genièvre.

François est rentré vers onze heures, a vu tout ça, na pas dit un mot. Il a filé se coucher.

Jai nettoyé la cuisine, enlevé mon tablier, bu une tisane sur le tabouret face à la fenêtre. Demain, ces gens viendraient. Je leur servirais ce que je sais faire de mieux au monde. Rien de plus simple.

Je me suis couché à minuit et demi, je me suis endormi de suite.

***

Les invités sont arrivés à dix-neuf heures. Ils étaient six : Dupuis et sa femme, Madeleine, Lemaître et son épouse Caroline, et enfin un homme introduit par François comme « Monsieur Pierre », sans patronyme ni fonction, mais avec le respect qui laissait voir que cétait le plus haut placé.

Madeleine Dupuis, femme filiforme dune quarantaine dannées dans une robe noire sans tache, coûtant sûrement le plus clair de ma retraite. Elle sest plantée dans le salon et, dun coup dœil, a tout classé, appartement, rideaux, et moi avec.

Caroline Lemaître, plus jeune, blonde platine, se parfume à outrance; le sillage était perceptible dès lentrée. Elle souriait de façon surjouée, comme si on lui activait un bouton.

Monsieur Pierre, aux alentours de soixante ans, solide, mains larges, regard précis. Le seul qui ait serré ma main.

La maîtresse de maison ? Enchanté de faire votre connaissance.

Je les ai conduits au salon, la table était déjà dressée. Javais sorti la belle nappe de lin brodée. Allumé des bougies. Placé la vaisselle à la française. Présenté la terrine avec des herbes, la montagne de quenelles, la tourte découpée sur la planche de bois, dorée à souhait.

Les invités se sont assis. François a ouvert une bouteille de vin italien, offerte par Dupuis. Il a servi.

Madeleine a posé les yeux sur la table et a dit, doucement mais pour être entendue :

Oh, une terrine. Cela fait longtemps que je nen ai pas vu.

À ce ton, jai compris quil y avait autre chose là-dessous. Comme un gaz quon perçoit mais dont on ne saisit pas lorigine.

Servez-vous, ai-je proposé. La tourte, les quenelles, rôti de porc.

Un rôti ! Caroline a glissé un regard entendu à Madeleine. Cela fait au moins quinze ans que je nai pas mangé ça. Cest tellement gras !

Généreux, a rétorqué Madeleine en riant dun ton qui donnait envie de regarder ses chaussures.

Les hommes ont pioché dans les plats. Dupuis a goûté la terrine, a hoché la tête sans mot dire. Lemaître a pris une part de tourte. Monsieur Pierre sest versé de leau, lair concentré.

François, tu ne cuisines pas toi, jimagine ? demanda Caroline.

Non, Camille est la cordon bleu de la maison, répondit François, avec lair de confesser une indulgence amusée.

Camille, tu viens doù, dune petite famille ? De province ? Madeleine plantait sa fourchette dans la salade.

DAngers, ai-je répondu.

Voilà ! On comprend. En province, on tient aux traditions, aux plats familiaux, terrines, tourtes, tout ça. Cest le terroir, finalement. Rien de péjoratif, mais les citadins ne mangent plus tout ça depuis des lustres. Les diététiciens disent dailleurs que la gélatine, cest terrible pour les artères.

Jai levé les yeux vers elle.

Bien préparée, la gélatine, cest du collagène. Bon pour les articulations.

Cest de lhistoire ancienne, sest-elle détournée. Nous, cela fait trois ans que nous sommes végétariens. Que du poisson, des graines. François, tu as déjà essayé ? Nous connaissons un nutritionniste fameux.

François a ri. Un de ces petits rires de connivence, vides, pour suivre le mouvement.

Camille est restée classique, dit-il.

Ce mot, « classique », je lai retenu. Il était tombé sur la nappe comme une pièce quon laisse rouler par terre.

Caroline remarqua que la pâte de la tourte était un peu lourde, et quelle faisait attention à sa ligne à son âge. Madeleine évoqua un restaurant du centre qui fait de la gastronomie moléculaire. Bientôt, ils parlèrent argent, immobilier. Jai senti que jétais la décoration, juste la maîtresse de maison qui sert et sourit.

Jai souri.

Jai resservi du vin, apporté des plats, débarrassé. Personne ne ma remercié.

Vers 21h, Madeleine reposa les yeux sur la tourte, à peine touchée, et déclara :

Honnêtement, je peux le dire parce quon est entre nous : tous ces plats, cest terriblement… provincial. Ne le prenez pas mal, Camille. Mais pour certaines occasions, ce nest pas tout à fait le standing. Vous comprenez ? On change de niveau.

Un silence tomba. Jai regardé François.

Il fixait son verre.

Chacun ses traditions, finit par dire Monsieur Pierre, dont la voix calma Madeleine.

Mais François, lui, ajouta :

Camille, je tavais demandé de commander quelque chose de correct. Tu fais toujours comme tu veux.

Je me suis levé, ramassé quelques assiettes et je suis allé dans la cuisine. Je marchais lentement, le cœur lourd. Jai posé la vaisselle dans lévier. Je me suis arrêté devant la fenêtre. Il pleuvinait dehors, les réverbères diffusaient une lumière trouble.

Jentendais, dans le salon, les rires et les tintements de verres.

Jai décroché mon tablier, lai plié, rangé sur la chaise.

Je suis revenu.

Excusez-moi, jai mal à la tête. Servez-vous, tout est sur la table.

Personne ny a vraiment fait attention.

***

Jai rangé la nourriture vers une heure, une fois les invités partis. François sétait couché sans un mot. Il avait fermé la porte de la chambre.

Jai mis la tourte sur un grand plateau recouvert de film. Les quenelles dans la cocotte. La terrine dans du papier. Jai séparé le rôti.

Tout cela, je lai descendu vers deux heures du matin. Juste à côté, il y avait un chantier où un nouvel immeuble sortait de terre. Malgré lheure tardive, les cabines étaient éclairées.

Là, trois ouvriers buvaient du thé dune thermos, lun fumait, les autres se chauffaient les mains à leur tasse.

Bonsoir, ai-je lancé. Désolé de lheure. Jai apporté à manger, si ça vous intéresse.

Ils me regardèrent, stupéfaits.

Quest-ce que vous avez apporté ?

Une tourte à la viande. Des quenelles. Un rôti de porc. Et une terrine. Il faudrait la garder au frais.

Ils se sont entre-regardés.

Cest pas vrai, dit lun en se levant. On va vous aider à porter ça.

Ils disposèrent tout autour de leur table. Lun ôta le film humide de la tourte, en coupa un morceau, et son visage changea brusquement, ses yeux brillèrent.

Cest du vrai fait maison, murmura-t-il. Ma mère faisait comme ça.

Pareil, renchérit un autre, croquant dans une quenelle.

Vous êtes du coin ? Il y avait fête ?

On avait des invités. Ils nont pas mangé.

Dommage. Cest de la bonne cuisine.

Je sais, ai-je soufflé.

Jai regardé quelques instants comme ils mangeaient, vraiment, sans chichis, avec envie. Un déjà se resservait.

Merci à vous, lança lun.

Merci à vous, ai-je répondu avant de reprendre le chemin de lappartement.

***

Je nai pas dormi cette nuit-là. Étendu sur le canapé dans le salon, fixant le plafond. François, dans la chambre, semblait dormir paisiblement.

Je repensais à ces vingt-huit ans, à cette vie entière. À sa phrase : « Tu fais toujours comme tu veux. » Pas « tu as tort » ni « je ne suis pas daccord ». Non, « comme tu veux », comme si avoir une manière à soi, cétait déplacé.

Je pensais à ces ouvriers, mangeant avec reconnaissance, disant simplement « cest bon », sans se demander si cétait à la hauteur du public, à la mode ou non.

Je songeais quon ne voulait plus de moi ici. Pas de moi, la personne, non. Mais de moi telle que je suis, avec mes tourtes, mes marchés à laube, mes recettes héritées, ma langue de cuisine.

Cet espace était occupé par dautres valeurs.

Vers quatre heures, jai pris ma décision. Sans drame, comme on décide daller chez le médecin après avoir trop attendu : il est temps.

***

Jai écrit un mot sur une page de bloc : une écriture nette, grande, soigneuse, lisible comme jai toujours aimé.

« François. Je pars. Pas par vexation. Mais parce que jai compris. Merci pour ces années. Les clés sont sur la commode. Camille. »

Jai déposé les deux clés à côté, celle de lentrée et celle de la boîte aux lettres.

Jai pris un petit sac : papiers, sous-vêtements, portable, chargeur, des euros retirés. Je nai pas pris une miette de nourriture, cela ma paru symbolique : je partais sans mon pain, comme si jabandonnais une part de moi-même pour découvrir ce que jétais, allégée.

Il était près de cinq heures. Laube pointait. La pluie avait cessé, lasphalte miroitait sous les lampadaires. Jai fait arrêter une voiture et demandé à être déposée chez mon amie Lucie à lautre bout de Paris.

Lucie ma ouvert en pyjama, les cheveux décoiffés, sans question. Elle ma seulement laissé entrer.

Je mets leau à bouillir ?

Oui.

On sest installé sans un mot dans la cuisine, à boire un thé. Lucie me lançait parfois un regard, mais ninsistait pas. Cest le genre damie qui sait rester silencieuse.

Tu es partie ? a-t-elle fini par demander.

Oui.

Définitivement ?

Jai réfléchi.

Définitivement.

Elle a acquiescé, ma resservi.

***

Les premières semaines furent étranges. François appelait. Dabord des messages brefs : « Où es-tu, reviens. » Puis des appels plus longs : « On peut en discuter. » Puis : « Tu sais ce que tu fais, au moins ? » Puis plus rien.

Je vivais chez Lucie. On dormait dans deux pièces, on déjeunait ensemble, on regardait parfois des films le soir. Elle ne donnait jamais de conseils. Javais pour cela une gratitude immense.

Au bout de trois semaines, je me suis occupé des démarches. Comptable un jour, comptable toujours, jai réuni tous les papiers pour le divorce sans stresser. Lappartement, acheté ensemble, François ma proposé de me racheter ma part. Jai accepté. Je ne voulais ni tribunaux ni marchandages.

Largent est tombé sur mon compte. Je regardais le chiffre et me demandais : voilà, vingt-huit ans. Est-ce une bonne somme ? Est-ce peu ? Je ne savais pas. Je savais juste que ça me suffirait un temps.

Jai attendu un mois avant de chercher un travail. Javais besoin de respirer. Je marchais de longues heures dans Paris, marrêtais dans des petits bistrots, prenais un café, observais la vie passer. Javais cinquante-deux ans et, pour la première fois depuis longtemps, javais limpression dêtre moi.

Un jour, je suis entrée dans un petit café de quartier, là où les immeubles sont bas et les arbres nombreux. Sur la devanture, juste « Au Carrefour ». Pas de déco, des tables en bois, menu écrit à la craie, une télé silencieuse au fond. Mais lodeur de pain frais et de café vous enveloppait.

Jai pris un thé, une tartelette à la cerise. La tarte venait dune usine, je lai senti tout de suite.

Derrière le comptoir, une femme de soixante ans, ronde, fatiguée, en tablier bleu.

Elle vous plaît, la tartelette ? demanda-t-elle.

Un peu sèche, pour être honnête.

Elle soupira.

Je sais. Mon boulanger est parti début du mois. Je me fournis à la boulangerie dà côté, mais cest industriel, ça se sent.

Jai hésité.

Vous cherchez quelquun ?

Elle ma scrutée.

Vous savez faire ?

Je sais.

***

Elle sappelait Suzanne Perrin. Elle avait ouvert ce café huit ans auparavant, à la retraite, incapable de rester chez elle. Le café était sa vie, pas toujours rentable, mais vibrant. Elle était de ceux qui savent décider à linstinct.

Revenez demain matin, dit-elle. On verra.

Le lendemain, je suis arrivé à sept heures. Jai enfilé le tablier. Jai observé le petit laboratoire. La cuisine était minuscule, mais bien rangée. Tout était à sa place.

Jai préparé des chaussons pommes-pommes de terre. Des brioches à la cannelle. Jai lancé une pâte levée pour une tarte aux pommes.

Suzanne est arrivée à huit heures, sest arrêtée sur le pas de la porte, ma dévisagé.

Mais doù vous sortez ?

De la vie.

Les premiers clients ont goûté les premières bouchées vers huit heures trente. Une femme en a pris deux, est revenue dix minutes plus tard pour une troisième. Un homme en bleu de travail a emmené un sac plein de brioches. Un étudiant a hésité longuement devant la vitrine, a finalement tout pris.

Suzanne était derrière le comptoir, comptait en silence.

À midi, on a négocié. Jai accepté de venir chaque jour, sauf le dimanche, de sept heures à trois. Le salaire était modeste, mais elle a ajouté : « Si le chiffre grimpe, on revoit ça. »

Le chiffre a grimpé.

***

Trois mois plus tard, on parlait du « Carrefour » dans tout le quartier. Pas de pub, mais le bouche à oreille battait son plein. « Là-bas, les tartes sont comme chez mamie, vas-y ! » disait-on.

Jai mis en place le menu par jour. Le lundi : bourriche au poisson. Mardi : tourte. Mercredi, pain maison, et la file sétirait dès laube. Jeudi, crêpes au beurre et confiture, prisées des dames venues papoter. Le vendredi, grosse tourte à la viande, finie avant midi.

Le week-end, mon jour de repos, jallais au marché par plaisir. Je choisissais mes pommes à lodeur, je parlais avec les vendeuses de fromage blanc, jachetais mon beurre chez la même dame à chaque fois.

Javais pris mon propre logement. Un studio pas loin du café. Simple, donnant sur une cour tranquille, vieille mais solide. Des rideaux en lin à la fenêtre, un pot de géranium sur la tablette. Cétait chaleureux.

Lucie passait me voir une à deux fois par mois. On buvait un thé, elle sexclamait :

Tu as meilleure mine.

Je dors bien, je répondais.

Ça se voit.

Le soir, après le travail, parfois je lisais. Ou je regardais un film. Ou je restais simplement sur la chaise, à écouter le bruit du vent dans les platanes. Ce simple rien me paraissait précieux.

***

Le premier qui ma frappé, cest Bernard. Je lai vu entrer un mercredi, le jour du pain, trop tard déjà, tout était vendu.

Jai raté ? demanda-t-il à Suzanne.

Raté, confirma-t-elle. Mais il reste des tartes, demain.

Il sest installé avec un café, une tartine au chou. Il lisait un vieux livre cornés.

La semaine suivante, il a franchi la porte vers sept heures trente. Il a pris deux pains. Japportais justement la fournée.

Ce coup-ci, cest bon, ai-je lancé.

Il a ri. Il avait le visage de ceux qui ont traversé la vie, des rides profondes, au coin du regard, celles qui viennent avec les pensées ou les orages.

La prochaine fois, je campe sur le pas de la porte, la veille au soir !

Mais on ferme à huit, la prévenue Suzanne.

Eh bien je dormirai dehors.

Ainsi naît une amitié. Autour dun pain, dun sourire, de ces petites bêtises qui fondent le vrai.

Bernard avait cinquante-huit ans, ingénieur en bureau détudes, vit dans le quartier, divorcé, deux grands enfants partis. Un type calme, apaisé.

On discutait. Dabord au comptoir, puis il restait plus longtemps. On sortait marcher quand javais une pause.

Il me posait des questions sur le métier, sincèrement. Je lui parlais de la pâte, de la chaleur, de la levure qui vit, du pain qui dure. Il écoutait sans jamais interrompre.

Un jour, jai confié :

On ma dit que cétait ringard, tout ça : les tourtes, la terrine, la cuisine de famille.

Bernard se tut.

Tout dépend de ce quon appelle “ringard”. Faire semblant, voilà qui lest pour moi.

Je lai regardé.

Bien dit.

Il a souri, simplement.

***

La vie dune femme ne suit pas de ligne droite. Je le savais. Le bonheur narrive jamais dun coup, mais goutte à goutte, comme un puits qui se remplit après la pluie. Un jour, on regarde, et le niveau a monté.

Avec Bernard, on a commencé à se voir en mars. Tout en douceur. Un soir, il ma invitée au cinéma. Jai accepté. Après, on a dîné dans un petit restau du coin. Il ma demandé du pain.

Il est bon, leur pain ? ai-je plaisanté.

Il a goûté, réfléchi.

Non. Pas comme le tien.

Cétait franc, sans flatterie. Un fait.

Jai souri, sans rien dire. Mais je lai gardé.

Le café tourne bien, ces temps-là. Suzanne élargit la carte, ajoute un plat du jour, engage une aide. Elle me parle de louer le local voisin, dinstaller des tables en terrasse lété.

Moi, je rêve, petite lumière, de mon propre café. Un jour. Un coin tranquille, du pain, des tartes une odeur de foyer du matin au soir.

Je nétais plus pressé. Javais appris à ne pas lêtre.

***

François est réapparu fin avril.

Je lai vu du coin de lœil, arrêté sous la devanture. Je ne lai pas reconnu tout de suite, puis mon cœur a vacillé.

Il est entré.

Suzanne était à larrière. Il y avait du monde attablé. Jétais au comptoir.

Bonjour, a-t-il dit.

Il avait vieilli. Ou alors, ses traits sétaient durcis. Les rides, le regard esseulé dun homme égaré.

Bonjour, ai-je répondu.

Jai eu ton adresse par Lucie. Elle ma dit que tu bossais ici.

Oui.

Il observait la salle, les tables en bois, la vitrine, mon tablier. Jai vu passer en lui un mélange de pitié, détonnement, sans pouvoir nommer pleinement.

Un café ? ai-je proposé.

Sil te plaît.

Je lui ai servi. Il buvait sans un mot.

On ma dit que tu avais du succès.

Oui.

On me parle de toi dans le quartier. Tu fais lunanimité.

Tant mieux.

Il a posé la tasse.

Je vis une mauvaise période. Dupuis et moi, cest fini, la boîte se restructure. Ce nest pas facile.

Je lécoutais, sans ressentir de triomphe. Plutôt de la compassion, distante, comme pour un inconnu fatigué dans le métro.

Je suis désolé. Ce sont des moments difficiles.

Jaimerais que tu reviennes.

Le café, ce silence. Ou cest moi qui rêvais.

On pourrait repartir à zéro. Jai dautres projets. Je veux changer dair. Une autre ville peut-être.

François.

Attends. Je sais que jai mal agi. Jai beaucoup réfléchi depuis.

Tant mieux.

Alors tu comprends.

Jai joint les mains sur le comptoir.

Je comprends. Mais tu te souviens, ce samedi, quand je suis rentrée dans la cuisine et que tu as dit devant tout le monde : Tu fais toujours comme tu veux ?

Il se tut.

Je me souviens.

Ce nétait pas « elle a raison » ou « cest bon ». Juste « comme tu veux ». Un tout petit mot, encore. Tout est là.

Il baissa les yeux.

Jétais nerveux. Cétait important, ces invités. Je voulais

Ces gens « importants », ai-je soufflé. Je men souviens. Mais les ouvriers qui ont mangé mon pain ce soir-là, couverts de boue, cétaient des gens importants aussi. Juste, on les voyait moins.

Il releva la tête.

Je ne te comprends pas toujours.

Je sais, ai-je dit sans colère. Et cest tout le problème.

Derrière, la machine à café commençait. Deux clients entraient. Je me tournai vers eux.

Une minute, annonçai-je, avant de revenir vers François. Je dois travailler.

Camille.

François, je ne ten veux pas. Je ne reviendrai pas. Pas par rancune. Mais parce que je suis enfin à ma place. Pour la première fois depuis des années.

Il me fixa longuement, puis hocha la tête comme on accepte linévitable.

Daccord, souffla-t-il.

Il attrapa sa veste, marcha vers la porte. Juste avant de sortir, il ajouta :

Tu as bonne mine.

Ce nétait pas un compliment, juste lobservation dun fait.

Merci.

La porte se referma.

***

Jai servi les deux clients suivants. Lun prit un pain et un petit chausson, lautre demanda la soupe. Je lui ai expliqué quelle serait prête à midi.

Je suis passé à la cuisine, versé un verre deau, bu debout devant les fourneaux. Bientôt onze heures. Il fallait préparer la pâte pour demain.

Jai mesuré la farine. Jai ajouté la levure, ma précieuse, celle que je nourris chaque jour, comme une créature à part entière.

Mes mains savaient quoi faire.

***

En fin daprès-midi, Bernard est venu vers trois heures, juste à la fin de mon service. Il le faisait parfois, à limproviste.

Bonne journée ? demanda-t-il.

Difficile, ai-je admis.

Tu veux men parler ?

On sortit marcher dans la rue, sous le soleil du printemps, longues ombres sur le trottoir.

François est venu. Mon ex-mari.

Il ne ralentit même pas.

Il voulait que tu reviennes.

Jai refusé.

Il garda le silence.

Difficile ?

Jai réfléchi.

Moins que je ne pensais. Javais plutôt pitié. Il avait lair de quelquun qui arrive au bout dune route et trouve porte close.

Il a choisi sa route.

Oui. Mais je le plains quand même.

Bernard a hoché la tête, souriant doucement. Geste de celui qui écoute vraiment, qui valide ce quon ressent.

Tu sais, jai une chose à te dire. Je nai jamais vu quelquun qui fait ce que tes mains savent faire. Ce nest pas seulement le pain. Cest autre chose. Tu comprends ?

Jai tourné la tête.

Je crois, oui.

Je voulais juste que tu le saches.

On a continué de marcher, parmi les bancs et les enfants qui jouaient. Le ciel au-dessus des toits était pâle et vaste.

Bernard, ai-je soufflé.

Oui ?

Jai compris quelque chose cette année. Jai longtemps attendu quon me félicite, quon dise « bravo, cest bien ». Puis jai arrêté dattendre. Et tout est devenu plus facile.

Il faut sévaluer soi-même en premier.

Cest vrai. Jai mis du temps à le savoir.

Il nest jamais trop tard, murmura-t-il. Certains ne lapprennent jamais, tu sais.

Jai souri pour moi-même.

***

Le café « Au Carrefour » tournait à plein régime à larrivée de lété. Les tables de trottoir étaient prises dassaut. Suzanne négociait pour agrandir le lieu. Elle me proposa une part du capital. Jai dit oui après peu de réflexion.

Cest ça, la vraie sagesse : ne crains pas ce que tu sais bien faire. Ne te cache pas, ne texcuse pas. Trouve lendroit où cest utile. Et reste-y.

Jy suis resté.

***

Un soir de juin, la fenêtre grande ouverte sur la douceur, jétais à écrire dans mon carnet. Pas un journal, juste quelques lignes, des recettes, des pensées mêlées.

Dehors, les feuilles bruissaient. Mon géranium était en fleurs sur la fenêtre. Dans le frigo, ma levure attendait le lever du jour.

Jai écrit : « Le plus étrange, cest que le meilleur de la vie commence quand on croit avoir tout perdu ».

Jai rayé.

Jai écrit autrement : « Un bon pain ne supporte pas la hâte ».

Jai souri, doucement, et refermé le carnet.

***

Lucie a appelé un dimanche matin.

Ça va ?

Parfait. Je dors jusquà huit heures.

Incroyable. Jen suis heureuse.

Viens donc. Jai mis une tarte à cuire.

À quoi ?

Pommes, cannelle.

Jarrive ! a-t-elle lancé avant de raccrocher.

Ce matin-là, jai pensé que la vie, en fin de compte, ressemble à la pâte quon laisse lever doucement : il ne faut pas la brusquer, juste la laisser devenir ce quelle doit être.

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