La pâte silencieuse

La Pâte Silencieuse

Camille, tu réalises vraiment qui vient samedi ? demanda Pierre, debout dans lembrasure de la cuisine, le regard chargé dexaspération, comme si elle venait encore de commettre une maladresse. Il restait là, à la fixer.

Camille déposait justement la pâte sur la planche. Ses mains étaient recouvertes de farine jusquaux coudes.

Bien sûr. Tes collègues et leurs épouses. Ça fait la troisième fois que tu me le rappelles.

Je tai dit que ce ne sont pas de simples collègues. Il y aura Dupraz et sa femme. Il est associé dans la boîte. Et aussi Laroche. Tu sais qui cest, Laroche ?

Pierre, je cuisine. On peut en reparler plus tard ?

Habituellement, Pierre évitait la cuisine, quil trouvait trop vivante, grouillante dodeurs, de casseroles, de serviettes humides accrochées un peu partout. Mais là, il franchit le seuil.

Non, pas plus tard. Je veux que tu comprennes maintenant. Ces gens-là partent en vacances à Saint-Tropez. Leur femmes shabillent chez des créateurs. Ils vont dans des restos où il ny a même pas de menus papier.

Et quest-ce que tu veux que jy fasse ? fit Camille en relevant les yeux vers lui.

Arrête avec tes tourtes. Commande quelque chose de raffiné. Il y a plein de traiteurs, ils livrent dans des jolies boîtes. Je te donnerai de largent.

Camille resta silencieuse, jeta un regard à la pâte, puis à lui.

Jai déjà préparé.

Camille.

Pierre, je me suis levée à six heures pour que la pâte lève. Je vais au marché acheter de la viande chez le boucher. Ne ten fais pas, tout sera parfait.

Il secoua la tête dun air navré, presque paternaliste, comme si elle était une gamine naïve.

Tu ne comprends pas ce genre de personnes, dit-il, avant de tourner les talons.

Elle resta debout un instant, regardant par la fenêtre. Dehors, cétait un mois de mars gris et humide au-dessus des toits de Lyon. Un pigeon sur une branche fixait on ne sait quoi. Camille baissa les yeux, enfouit ses mains dans la pâte et reprit le pétrissage.

***

Camille avait cinquante-deux ans et vingt-huit ans partagés avec Pierre. Ils sétaient rencontrés à Dijon, quand elle travaillait comme comptable dans une petite société de construction et que Pierre, tout juste promu chef de service, portait encore ses costumes à épaulettes trop larges hérités dune autre époque. Elle se souvenait de sa maladresse tendre, de ses doigts nerveux sur les boutons de sa chemise quand il était anxieux. Cest pour cette fragilité-là quelle était tombée amoureuse. Drôle de raison, peut-être, mais la sienne.

Puis il y avait eu les déménagements. Dabord à Clermont-Ferrand, puis Lyon plus tard. À chaque fois, Camille emballait leurs vies, attrapait le chat, découvrait dautres marchés, des médecins, des voisins à apprivoiser. Pierre montait en grade, et à chaque échelon, quelque chose en lui changeait, lentement, par touches, comme un paysage modifié par les saisons.

Ils navaient pas eu denfants. Ce nétait pas faute despérer. Après avoir épuisé médecins et théories, ils avaient cessé den parler. Camille avait fini par faire la paix avec ça dans un coin de son cœur. Toute cette énergie maternelle, elle lavait investie dans la maison : la cuisine, le petit potager du balcon, les plantes, et les enfants des voisins à qui elle offrait parfois des éclairs ou des chouquettes.

Ses pâtisseries étaient sa façon de parler. Camille en avait conscience même sans jamais se lêtre formulé. Quand les mots manquaient ou ne servaient plus à rien, elle allait aux fourneaux. Quand tout allait bien aussi. Elle sentait la pâte sous ses mains, savait à linstinct quand cétait prêt, à la texture, à la chaleur, au moindre soupir de la pâte sous ses paumes.

Pierre mangeait sa cuisine depuis vingt-huit ans. Il mangeait, et il se taisait. Aujourdhui, elle comprenait que ce silence nétait pas du consentement.

***

Vendredi soir, elle saffaira jusquà minuit. Elle prépara une tourte au bœuf et aux oignons, selon la recette de sa grand-mère celle qui fait cette croûte dorée qui craque sous la dent et embaume tout limmeuble. Elle fit aussi des quiches aux poireaux et des financiers aux amandes. Elle prépara un pot-au-feu qui devait prendre toute la nuit. Salade de carottes râpées, pommes, noix et vinaigrette à lhuile de noix. Elle mit à rôtir un jarret de porc avec ail et thym.

Pierre rentra vers onze heures, survola la cuisine du regard sans un mot, et disparut dans la chambre.

Camille rangea, retira son tablier, sassit un instant sur le tabouret devant la fenêtre, savoura son thé. Demain, elle nourrirait ceux qui viendraient de ce quelle savait faire de mieux au monde. Ça lui semblait simple, et limpide.

Elle se coucha à minuit et demi, sendormit aussitôt.

***

Les invités arrivèrent à dix-neuf heures tapantes. Ils étaient six : Dupraz et sa femme Solène, Laroche avec Carole, et un autre homme, présenté par Pierre comme Antoine Gras, sans mentionner ni poste ni patronyme, mais avec ce ton respectueux qui fit comprendre à Camille que cétait probablement le personnage-clé.

Solène Dupraz était fine, dans une petite robe noire qui devait coûter léquivalent dune retraite mensuelle de Camille. Elle entra, balaya la pièce du regard, et en un instant, Camille sentit quelle avait été classée : lappart, les rideaux, la maîtresse de maison.

Carole Laroche, plus jeune, blondie à lextrême, diffusait un parfum entêtant perceptible dès lentrée. Elle souriait dun air à la fois enthousiaste et automatique, comme si un interrupteur venait dêtre actionné.

Antoine Gras, la soixantaine large, avait une poigne redoutable et un regard attentif. Cest le seul qui serra la main de Camille :

Cest vous lhôtesse ? Enchanté.

Camille guida tout le monde au salon, table dressée : nappe en lin brodée, chandelles, vaisselle alignée comme il faut. Le pot-au-feu décoré dherbes fraîches, les quiches empilées sur un grand plat, la tourte déjà coupée, dorée à souhait sur sa planche de bois.

Chacun prit place. Pierre déboucha une bouteille de Bordeaux que Dupraz avait apportée, étiquette à rallonge, millésime prétentieux. Il servit tout le monde.

Solène scruta la table et murmura, assez fort pour tous :

Oh, du pot-au-feu. Ça fait des lustres que je nen ai vu.

Il y avait dans sa voix ce petit quelque chose que Camille sentit sans immédiatement le comprendre. Une nuance aigre-douce, comme un courant dair désagréable.

Servez-vous, dit Camille. Il y a tourte à la viande, quiches, jarret aussi, juste là.

Un jarret ! lança Carole à ladresse de Solène. Mon Dieu, je nen ai pas mangé depuis quinze ans. Cest si gras.

Cest nourrissant, précisa Solène, avant de rire dun rire qui vous donne envie de regarder vos souliers, de peur davoir marché dans la boue.

Les hommes, eux, attaquaient les entrées. Dupraz se servit du pot-au-feu, goûta, hocha la tête sans un mot. Laroche prit un bout de tourte. Antoine Gras se versa un verre deau et observa la table dun air songeur.

Tu ne cuisines jamais, Pierre ? demanda Carole, sourire éclatant.

Non, chez nous, la cuisinière, cest Camille, répondit Pierre, un petit rire dans la voix, comme sil expliquait un trait de caractère toléré mais pittoresque.

Vous venez doù, Camille ? senquit Solène, piquant une feuille de salade.

De Dijon, répondit Camille.

Ah oui ! lexclamation tranchait. Là-bas, ça se transmet encore, ces plats, cette cuisine familiale, les tourtes, le pot-au-feu. Cest très terroir, je ne dis pas ça méchamment. Juste, nous, en ville, on mange différemment maintenant. Les diététiciens disent même que la gélatine, cest terrible pour les artères.

Camille leva les yeux.

Bien cuite, la gélatine, cest du collagène, souffla-t-elle calmement. Cest bon pour les articulations.

Oui bon, ça cest les vieilles croyances, coupa Solène. Nous, ça fait trois ans sans viande. Que des poissons, des superfoods. Pierre, tu devrais essayer ! On a un super nutritionniste, un ami vraiment génial.

Pierre rit, vaguement, comme ceux qui veulent paraître à laise sans trouver de réponse.

Camille est un brin conservatrice, répliqua-t-il.

Le mot resta suspendu comme une pièce tombée quon ne ramasse pas.

Carole trouva la pâte des tourtes un peu dense, elle devait faire attention à sa ligne. Solène parla ensuite dun restaurant à Croix-Rousse, cuisine moléculaire, chef formé à Barcelone. Les conversations dérivèrent sur les placements financiers, limmobilier. Camille se sentit dun coup reléguée au décor, une maîtresse de maison chargée dexécuter et de sourire.

Alors, elle sourit.

Elle resservit du vin, changea les plats, débarrassa ce qui traînait, sassura que rien ne manquait. Personne ne la remercia.

Vers 21 h, Solène jeta derechef un coup dœil à la tourte délaissée et déclara :

Je vais être franche, parce quentre nous, hein ? Cette cuisine, cest tellement folklore. Ne le prenez pas mal Camille. Mais dans certains milieux, ça fait plus très raccord. Cest plus notre univers, vous comprenez ?

Le silence se fit. Camille regarda son mari.

Pierre fixait son verre.

Bah, chacun ses traditions, finit par glisser Antoine Gras. Il y avait dans sa voix de quoi faire taire Solène.

Mais Pierre déjà se replongeait dans ses arguments :

Camille, je tavais pourtant demandé de commander quelque chose de correct. Voilà. Encore une fois, tu nen fais quà ta tête.

Camille se leva, ramassa quelques assiettes, gagna la cuisine à petits pas, lestée par la charge. Elle déposa la vaisselle dans lévier, resta là devant la fenêtre. Dehors, la nuit, les lampadaires diffusaient leur halo sur les pavés mouillés.

Des rires filtraient du salon, des verres tintaient.

Elle retira son tablier. Le suspendit. Puis le reprit, le plia avec soin sur une chaise.

Camille revint dans le séjour.

Excusez-moi, je me sens un peu barbouillée. Servez-vous, tout est sur la table.

Personne ne prêta vraiment attention.

***

Camille débarrassa vers une heure du matin. Pierre sétait couché sans un mot. Portes closes.

Elle emballe la tourte dans un grand plat, filme le tout. Range les quiches, enveloppe le pot-au-feu dans du papier cuisson, emballe le jarret.

Elle sortit tout ça à la rue, il était une heure et demie. Limmeuble était en face dun chantier, des ouvriers finissaient leur pause, lumière encore vive dans la baraque.

Trois gars en combinaisons buvaient du thé dun thermos, un clope au bec, réchauffant leurs mains sur leurs gobelets.

Bonsoir, dit-elle. Désolée pour lheure. Jai préparé à manger, si ça vous tente.

Lun deux, interloqué :

Vous apportez quoi ?

Tourte à la viande, quiches, jarret, pot-au-feu faudra garder au frais celui-là.

Les ouvriers séchangèrent un regard.

Attendez, on va vous aider, fit lun en se levant.

Ils déposèrent plats et casseroles sur la petite table. Lun souleva déjà le film de la tourte, en arracha un morceau, son visage silluminant aussitôt et Camille sentit une chaleur lui monter au cœur.

Du fait maison ! souffla-t-il la bouche pleine. Mamamia, du vrai !

Ma mère faisait pareil, ajouta le deuxième en attrapant une quiche. Pareil, à la lettre.

Vous habitez là ? Cétait une fête ?

On avait des invités ils nont presque rien mangé.

Dommage. Cest super bon.

Je sais, répondit-elle.

Elle resta trois minutes à les regarder manger. Ils se resservaient, simplement et sans chichis, savourant chaque bouchée.

Merci à vous, lança lun.

Merci à vous, répondit Camille, et elle rentra chez elle.

***

Cette nuit-là, impossible de dormir. Allongée sur le canapé du salon, elle fixait le plafond. La chambre était silencieuse ; Pierre dormait sans souci.

Elle songea à vingt-huit ans de vie commune. Cest énorme, presque tout une vie dadulte. Elle repensait à ce « tu fais toujours à ta façon ». Pas « tu te trompes » ou « ce nest pas ce que jaime ». Non, « à ta façon », comme si le simple fait davoir une façon à soi était déjà un défaut.

Elle pensa aux ouvriers qui mangeaient en silence, avec reconnaissance. Qui avaient dit « bonne cuisine » comme on énonce une vérité, pas comme une politesse.

Elle pensa à ce foyer où elle nétait plus à sa place. Pas elle, lindividu. Mais elle, avec ses tourtes, ses courses à six heures chez le maraîcher, ses recettes de famille, sa langue de la cuisine, navaient plus décho ici.

Il y avait dautres priorités désormais.

Vers quatre heures du matin, Camille prit sa décision. Tout bas, sans drame, comme on se décide enfin à consulter un médecin : il est temps.

***

Elle laissa trois mots sur une feuille arrachée à son bloc-notes. Son écriture était large, nette, appliquée.

« Pierre, je pars. Ce nest pas une question de rancune, cest juste que jai compris. Merci pour toutes ces années. Les clés sont sur le meuble. Camille. »

Les deux clés, porte et boîte aux lettres.

Elle prit un petit sac, juste lessentiel : papiers, une tenue de rechange, portable, chargeur, quelques billets dans un porte-monnaie. Même pas un panier avec des restes de cuisine. Cétait symbolique : elle quittait la maison sans sa nourriture, comme si elle laissait derrière une partie delle-même pour partir légère.

À cinq heures, laube grise pointait. Le bitume brillait sous les réverbères, lair frais sentait la fin de la pluie. Camille héla un taxi, demanda à aller chez Claire, son amie de longue date, à lautre bout de la ville.

Claire ouvrit la porte en peignoir, les cheveux en bataille, sans une question. Juste un geste pour laccueillir :

Tu veux du thé ?

Mets-en, sil te plaît.

Assises dans la cuisine, elles burent leur thé en silence. Claire la scruta parfois sans rien presser. Cétait une amie de toujours, de celles qui savent se taire sans malaise.

Tu es partie ? demanda-t-elle doucement.

Oui.

Pour de bon ?

Camille réfléchit.

Oui, pour de bon.

Claire hocha la tête. Rajouta du thé.

***

Les premières semaines furent étranges. Pierre appelait. Dabord bref : « Où es-tu, reviens ? » Puis plus long : « Tu veux quon parle ? » Puis : « Tu te rends compte de ce que tu fais ? » Puis plus rien.

Camille vivait chez Claire. Elles dormaient chambre contre chambre, prenaient le petit déj ensemble, regardaient des films le soir. Claire ne prodiguait aucun conseil, ce dont Camille lui était particulièrement reconnaissante.

À la troisième semaine, Camille lança les démarches : elle avait gardé sa rigueur de comptable, régla seule les papiers du divorce. Lappart avait été acheté ensemble, Pierre proposa de la racheter elle accepta, sans chipoter, ne voulant pas sembourber dans les querelles.

Largent arriva sur son compte. Elle regarda les chiffres, se dit : vingt-huit ans, ça donne ça. Bien ? Pas bien ? Elle nen savait rien. Mais ça suffirait pour tenir un temps.

Elle attendit un mois avant de chercher du travail. Besoin de respirer, tout simplement. Elle marchait longuement dans Lyon, sasseyait dans de petits cafés, prenait des cafés crème en observant les passants. À cinquante-deux ans, elle sautorisait pour la première fois à juste être elle-même.

Un après-midi, elle entra dans un de ces petits cafés de quartier, simple, tables en bois, ardoise griffonnée à la craie, odeur de pain chaud et de café. Lenseigne ? « Au Coin ». Pas de déco tape-à-lœil, mais ça sentait bon.

Elle commanda un thé, un petit chausson aux griottes. La pâte était industrielle, ça se sentait.

Derrière le comptoir, une femme dune soixantaine dannées, rondelette, fatiguée, tablier bleu pastel.

Il est bon ce chausson ? demanda-t-elle.

Un peu sec, répondit Camille honnêtement.

La patronne soupira.

Je sais bien. Notre pâtissier est parti ce mois-ci, on commande à la boulangerie dà côté mais cest du surgelé, on le sent tout de suite.

Camille se tut, puis demanda :

Vous cherchez quelquun ?

La patronne lobserva.

Vous avez de lexpérience ?

Oui, souffla Camille.

***

Elle sappelait Yvette Morel. Elle avait ouvert ce café huit ans plus tôt, tout juste retraitée, incapable de tenir en place chez elle. Cette affaire, cétait tout pour elle. Cahin-caha, le café tenait debout. Yvette décidait vite, au feeling.

Venez demain matin, on verra bien, dit-elle.

Le lendemain, Camille était là à sept heures. Tablier noué, elle prit ses marques. Petite cuisine efficace, tout à portée de main.

Elle confectionna des quiches poireaux-emmental, des brioches à la cannelle, lança une pâte à tarte pour une tarte aux pommes.

Yvette arriva à huit heures, resta dans lencadrement à lobserver.

Vous sortez doù, vous ?

De la vraie vie, répondit Camille.

Les premiers clients goûtèrent les quiches dès huit heures et demie. Une femme en acheta deux, revint dix minutes plus tard en redemander une troisième. Un ouvrier attrapa une poignée de brioches et lança : « Ben ça, cest bon, nom dun chien ! ». Un étudiant hésita longtemps entre la pomme et la poire, finit par emporter les deux.

Yvette comptait, derrière le comptoir.

À midi, elles négocièrent les conditions : Camille accepta de travailler tous les jours, sauf le dimanche. Petit salaire, mais Yvette ajouta : « On verra selon la clientèle ».

La clientèle augmenta.

***

En trois mois, « Au Coin » devint ladresse du quartier. Pas une question de pub le bouche-à-oreille, et rien dautre : « Ty as goûté, les quiches de là-bas ? On dirait la cuisine de grand-mère ! »

Camille créa un menu par jour. Lundi, tourtes poisson-oseille. Mardi, gratins. Mercredi, pain au levain maison, toujours en rupture dès huit heures. Jeudi, crêpes avec confitures maisons et crème épaisse, que raffolaient les dames venues papoter. Vendredi, tourte à la viande, toujours épuisée à midi.

Le week-end, son seul congé, Camille allait au marché pour le plaisir. Elle choisissait ses pommes, respirait les fruits, bavardait avec les mamies qui vendaient leur comté ou leurs œufs, achetait son beurre à la même laitière quelle connaissait désormais par son prénom.

Camille trouva un studio non loin du café. Cosy et sobre, avec une vue sur un petit square, des rideaux en lin à la fenêtre, un pot de géranium sur le rebord. Un nid à elle.

Claire passait deux fois par mois. Elles prenaient le thé ensemble.

Tu as meilleure mine, jure Claire.

Je dors, maintenant.

Ça se voit.

Le soir, Camille lisait quelquefois, visionnait un film, ou restait simplement à regarder le peuplier du square bruisser sous le vent. Cétait précieux : ne plus rien devoir à personne.

***

Un homme, Gérard, vint pour la première fois en octobre, un mercredi, le jour du pain : il arriva trop tard, plus un bout de pain.

Jai loupé lheure ? lança Yvette.

Oui, fit Gérard, bon joueur. Demain alors ?

Le pain, cest mercredi seulement. Demain, tourtes.

Il lorgna le menu, prit un café et une quiche choux-fromage, sinstalla près de la vitre avec un vieux livre râpé.

La semaine suivante, il arriva à 7 h 30, prit deux pains encore tièdes. Camille sortait tout juste sa fournée.

Cette fois, je ne suis pas en retard, lança-t-il.

Il rit, visage doucement marqué par la vie, ces rides au coin des yeux qui appartiennent à ceux qui ont beaucoup marché dehors, ou simplement beaucoup réfléchi.

Faudra que je campe ici dès mardi soir.

Yvette ne vous laissera pas dormir là, elle ferme à huit heures.

Je minstallerai sur les marches.

Voilà comment ils firent connaissance. Par le pain, les blagues et les petites choses où naît le vrai.

Gérard avait cinquante-huit ans, était ingénieur, séparé depuis sept ans, deux grands enfants installés ailleurs. Un homme posé.

Ils échangèrent. Dabord au comptoir, puis autour dun café. Parfois, Camille sortait pendant sa pause pour marcher avec lui un peu dans la rue.

Il sintéressait à son travail, pour de bon, pas par politesse. Elle racontait comment on sait quune pâte est prête, la magie du levain, tout ce que le pain vivant exige de patience. Il écoutait, sans jamais interrompre.

Un jour, elle lui confia :

On ma dit un jour que tout ça, cétait dépassé. Les pâtés, les plats maison. Vieillot.

Gérard réfléchit.

Ça dépend de ce quon appelle dépassé. Moi je trouve que prétendre, ça, cest dépassé.

Elle le regarda, sourit discrètement.

***

Le bonheur des femmes nest jamais linéaire. Camille le savait bien. Le bonheur ne débarque pas tout dun coup : il se verse petit à petit, comme de leau dans un puits après la pluie. Et si on se penche, on saperçoit quavec le temps, il finit par remplir un grand vide.

Avec Gérard, ils se mirent à se voir régulièrement en mars. Doucement, sans discours. Un soir, il linvita au cinéma. Elle accepta. Puis ils mangèrent dans un bistrot. Gérard commanda une soupe, demanda du pain.

Il est bon, leur pain ? demanda Camille.

Il croqua, mastiqua, réfléchit.

Pas aussi bon que le tien.

Simple, factuel, sans flatterie.

Ça lui alla droit au cœur.

Entre-temps, « Au Coin » tournait à plein régime. Yvette élargit la carte, ajouta des plats du jour. Recruta une aide. Évoqua même la location dune seconde salle pour lété.

Camille se mit à rêver de son propre petit café. Rien quà elle, dans une rue calme, embaumant le pain du matin au soir. Un rêve encore flou, aquarelle sous la pluie, mais un rêve quand même.

Elle apprit à ne plus forcer le destin.

***

Pierre revint en avril, sans prévenir.

Elle le vit depuis la vitrine. Il contempla la devanture. Elle mit du temps à le reconnaître, tellement elle ne sattendait pas à le voir. Son cœur tambourina une fois de travers, puis retrouva sa cadence.

Il entra.

Yvette était à larrière, quelques clients attablés. Camille tenait le comptoir.

Salut, dit Pierre.

Il avait vieilli. Ou simplement la fatigue et la raideur de ses traits étaient plus visibles. Le regard moins sûr, comme un promeneur égaré.

Salut.

Je tai retrouvée par Claire. Elle ma dit que tu bosses ici.

Oui.

Il balaya le lieu du regard : tables boisées, ardoise du menu, vitrine fournie. Un éclat traversa son visage, dur à décoder. De la pitié ? De la surprise ?

Un café ? proposa Camille.

Je veux bien.

Elle lui servit, silence. Il but une gorgée.

On ma dit que ça marche bien pour toi.

Oui.

Tout le monde parle de tes tartes, dans le coin.

Tant mieux.

Pierre posa sa tasse.

Je nai pas la grande forme, en ce moment. Dupraz et moi, on sest fâchés, la boîte restructure. Enfin, cest compliqué.

Elle le regardait calmement, sans plaisir ni tristesse. De la simple attention, comme on observe un inconnu quon sent perdu, sans lien avec soi.

Je suis désolée pour tes soucis, dit-elle doucement.

Jaimerais que tu reviennes.

Il sembla que le café tout entier retenait son souffle, ou bien cétait dans sa tête.

On pourrait tout recommencer. Jai des idées. On pourrait aller ailleurs, changer de ville. Nouveau départ.

Pierre.

Laisse-moi finir. Je suis sincère, je sais que jai tout fait de travers. Jy ai beaucoup pensé.

Tant mieux si tu as réfléchi.

Donc tu mécoutes.

Camille posa ses mains jointes sur le comptoir.

Je técoute. Dis-moi : tu te souviens ce samedi-là, quand je suis sortie de la cuisine et que, devant tout le monde, tu as dit : « Tu fais toujours à ta façon » ?

Il baissa la tête.

Oui.

Tu nas pas dit « cest bon », ni « elle a raison ». Juste « encore à ta manière ». Il y avait tout dans ce mot « encore ». Des années entières.

Pierre baissa les yeux.

Jétais stressé. Cétait important, je voulais que tout soit…

Important, répéta Camille. Je me souviens. Mais tu sais, les ouvriers qui ont mangé ma tourte cette nuit-là, ils étaient importants aussi. Sauf que tu ne les connaissais pas.

Il releva les yeux.

Je ne te comprends pas toujours.

Je sais, dit-elle sans amertume. Et cest bien la réponse à ta question.

Derrière, la machine à café gronda. Deux clients nouveaux entrèrent. Camille, professionnelle, se tourna vers eux.

Un instant, et à Pierre : Il faut que je travaille.

Camille.

Pierre. Je ne ten veux pas. Vraiment. Mais je ne reviendrai pas. Pas par rancune, non : je suis à ma place ici. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens à ma place.

Pierre la regarda encore une seconde, acquiesça lentement, comme ceux qui acceptent ce quils ne voulaient pas voir.

Daccord, finit-il par dire.

Il attrapa sa veste, sarrêta au seuil.

Tu as vraiment bonne mine, tu sais. Cest sincère.

Merci.

La porte se referma.

***

Elle servit les deux nouveaux clients. Un demanda du pain et une tourte. Lautre voulait de la soupe : service à midi, expliqua-t-elle.

Camille passa à la cuisine, se versa un verre deau, adossée au four. Il était onze heures moins le quart ; bientôt lheure de mettre la pâte pour le lendemain.

Elle pesa la farine, ajouta son levain, quelle entreposait dans un petit bocal scintillant ce levain vivant, nourri chaque jour patiemment.

Ses mains savaient delles-mêmes quoi faire.

***

Ce soir-là, Gérard passa à trois heures, pile à la fin de son service. Il faisait parfois ça, sans prévenir, comme ça lui venait.

Bonne journée ? demanda-t-il.

Hors du commun, répondit-elle.

Tu me raconteras ?

Ils sortirent. Grande douceur printanière, lumière dorée sur les arbres. Ils longèrent la rue, paisiblement.

Mon ex-mari est venu.

Il marcha sans sarrêter.

Et alors ?

Il voulait que je revienne.

Tu as refusé.

Oui.

Il souffla.

Difficile ?

Camille réfléchit.

Pas autant que je croyais. Je lai même un peu plaint. Honnêtement. Il avait lair dun homme qui a beaucoup marché, pour rien, et se retrouve devant le vide.

Cest son choix.

Oui. Mais cela ma tout de même touchée.

Gérard acquiesça doucement. Ce genre de mouvement qui dit simplement : « Jentends ce que tu ressens ».

Tu sais, commença-t-il, jai toujours voulu te dire un truc ; jamais trouvé le moment.

Dis-le.

Je ne connais personne avec des mains comme les tiennes. Ce nest pas seulement pour le pain. Cest pour autre chose aussi. Tu comprends ?

Elle tourna la tête vers lui.

Je crois, oui.

Tant mieux. Je voulais juste que tu le saches.

Ils continuèrent, traversant les squares, les bancs où des retraités devisaient, les aires de jeux peuplées de cris denfants. Le ciel clair, quelques nuages comme des moutons.

Gérard, lâcha-t-elle.

Oui.

Jai compris quelque chose cette année. Jai longtemps espéré être reconnue, quon me dise « bravo, tu fais bien ». Puis jai arrêté dattendre. Ça a allégé ma vie dun coup.

Tu dois être la première à te reconnaître.

Oui. Jy suis arrivée tard.

Il nest jamais trop tard, répondit-il. Il y en a qui ny arrivent jamais.

Camille eut un petit sourire, pour elle-même.

***

« Au Coin » battait son plein avec le retour des beaux jours. Deux tables de jardin avaient été installées, toujours occupées dès quil faisait doux. Yvette négociait lagrandissement du local. Elle proposa à Camille une part dans le projet. Camille nhésita pas longtemps : elle accepta.

Cétait une sagesse toute simple : ne pas craindre ce quon fait bien. Ne rien cacher, ne pas sen excuser. Trouver lendroit où cest utile, et y rester.

Camille restait.

***

Un soir de juin, fenêtres ouvertes sur la douceur, Camille était assise dans sa cuisine, griffonnant dans son carnet. Pas un journal, simplement quelques pensées, des recettes, des petits mots mêlés.

Dehors, le peuplier bruissait. Le géranium sépanouissait au rebord. Son levain attendait dans le frigo, prêt pour demain matin.

Elle écrivit : « Le plus curieux dans la vie, cest que le meilleur commence quand on croit avoir tout perdu ».

Elle raya.

Puis nota simplement : « Un bon pain se fait sans se presser ».

Un sourire en coin, elle ferma le carnet.

***

Le dimanche matin, Claire appela.

Ça va ?

Oui. Jai dormi jusquà huit heures.

La vache, jusquà huit heures ? Je suis contente pour toi.

Viens. Je fais une tarte aujourdhui.

À quoi ?

Pommes-cannelle.

Jarrive, répondit Claire, puis raccrocha.

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