La nuit où un petit garçon terrorisé a déboulé dans notre bistrot en suppliant quon ne laisse pas la voiture noire dehors lemmener, jai cru dabord à la frayeur dun enfant jusquà ce quil sorte une vieille photo de la poche déchirée de son sweat, et que mon sang se glace.
La pluie martelait les carreaux avec une force telle quon aurait cru entendre des cailloux sabattre. Le bistrot entier était devenu silencieux dès que lenfant avait franchi la porte. Il devait avoir tout juste sept ans. Complètement trempé. Les genoux écorchés. Ses petites mains tremblaient tellement qu’il narrivait presque pas à sagripper au comptoir.
Il leva les yeux vers les hommes assis là six grands motards en cuir noir, du genre que tout le monde préfère éviter sur le trottoir et sanglota :
« Sil vous plaît… ne le laissez pas memmener. »
Personne ne rit. Personne ne bougea. Gaspard, le chauve balafré au visage dur, posa lentement sa tasse de café et se tourna vers lui.
« Assieds-toi. Raconte-moi ce qui se passe. »
Le garçon tenta de parler, mais seul un sanglot brisé sortit de sa gorge. Il jeta un œil en direction de la fenêtre.
Dehors, une voiture noire venait de sarrêter, phares allumés. Le garçon émit un son que je prie de ne jamais réentendre de ma vie. Ce nétait pas un cri. Plutôt le râle désespéré de lenfant qui sait déjà que personne nest venu quand il a supplié la première fois.
Gaspard se leva. Tous les hommes au comptoir tournèrent lentement les regards vers la vitre. La portière du conducteur de la voiture noire souvrit.
Le gamin agrippa la veste de Gaspard à deux mains et murmura, le souffle court :
« Il ma dit que personne ne croirait mon histoire si je fuyais »
Le visage de Gaspard changea. Pas plus doux. Plus dangereux.
« Qui ta dit ça ? » demanda-t-il.
Le garçon ne répondit pas. Il fouilla dans la doublure déchirée de son sweat vert trop grand et en sortit une vieille photo froissée, imbibée de pluie.
« Maman ma dit que si jamais il nous retrouvait il fallait que je trouve lhomme sur cette photo. »
Il la tendit à Gaspard.
Gaspard baissa les yeux, et la colère quitta son visage dun coup, laissant la place à la stupeur glacée. Sur la photo : un Gaspard plus jeune, souriant, le bras passé autour dune femme qui portait un nouveau-né. Au dos, griffonnées à lencre pâlie : cinq mots.
Sil arrive quoi que ce soit, trouve-le.
Gaspard retourna la photo encore une fois, scrutant le visage du bébé puis le garçon debout devant lui. Sa voix devint un souffle.
« Petit » dit-il. « Qui ta dit que ta mère était morte ? »
Le petit garçon, les yeux pleins de larmes et deau de pluie, fixa Gaspard.
Dehors, la voiture noire vrombissait sous lenseigne du bistrot qui clignotait. Les phares jetaient une lumière blafarde à travers les vitres, comme des barreaux.
Les lèvres de lenfant tremblaient.
« Lui »
La mâchoire de Gaspard se crispa.
« Qui ça ? »
« Lhomme dehors. »
Le silence tomba à nouveau sur le bistrot. Même la serveuse derrière le comptoir semblait retenir sa respiration.
Le garçon sessuya le nez du revers de sa manche.
« Il ma dit que maman était tombée malade Ensuite il a dit que jétais à lui maintenant. »
Un motard près du grill pesta à voix basse.
Gaspard regarda la photo quil tenait.
Lui-même. Vingt ans plus jeune. Le bras autour dune femme, Élodie. Et le bébé
Mon Dieu.
Le bébé avait le même regard que lenfant devant lui.
Gaspard murmura avant de pouvoir se retenir :
« Théo »
Lenfant cligna des yeux, stupéfait.
« Comment vous connaissez mon prénom ? »
Ça, cétait de trop.
Gaspard sembla pris dun coup au cœur, comme si on lui avait arracher la poitrine à mains nues.
Dehors, la portière du conducteur souvrit un peu plus.
Un homme grand, manteau noir, gants de cuir. Un visage coupé au couteau, sans chaleur.
Le garçon poussa un cri étouffé et sagrippa plus fort à la veste de Gaspard.
« Cest lui »
Tous les motards se levèrent en même temps. Sans bruit, sans éclat. Mais dans un même mouvement lourd, décidé. Lhomme dehors les vit à travers la pluie. Il sarrêta.
Gaspard tendit la photo au motard à côté de lui, un colosse surnommé Lardon.
« Tu connaissais Élodie ? » demanda Lardon à voix basse.
Les yeux de Gaspard restaient rivés sur lhomme dehors.
« Cétait ma sœur. »
Le silence tomba comme une chape de plomb.
Le garçon releva la tête, abasourdi.
« Quoi ? »
Gaspard se baissa lentement devant lui. De grandes mains, les jointures mutilées, le regard traversé maintenant dautre chose quune simple colère.
Du chagrin.
« Quand as-tu vu ta maman pour la dernière fois ? »
La voix de lenfant hésita.
« Il y a trois nuits. »
« Que sest-il passé ? »
Le garçon recommença à trembler.
« Il sest énervé parce quelle mavait caché »
Le visage de Gaspard sassombrit.
Le garçon souffla, sanglotant :
« Elle ma dit de courir si elle criait »
Un motard abattit son poing sur le comptoir, renversant tout le café. Le garçon sursauta.
Gaspard le remarqua. Ça lui fit plus mal que lhistoire elle-même.
« Comment sappelle-t-il ? » murmura Gaspard.
Le garçon le lui souffla à loreille.
Et tous les motards du bistrot réagirent en entendant ce nom.
Parce quils le connaissaient.
Victor Girard.
Trafic humain.
Femmes disparues.
Enfants.
Témoins introuvables.
Le genre de monstre que même les hommes violents haïssent jusquà la moelle.
Dehors, Girard se remit à marcher vers le bistrot, lentement. Sûr de lui. Comme sil croyait toujours que la peur lui appartenait.
Gaspard se releva. La chaise racla durement le carrelage.
« Ferme à clé, » ordonna-t-il.
La serveuse obéit sans discuter.
Clac.
Le verrou claqua.
Girard sarrêta devant la vitre. La pluie lui ruisselait sur le visage alors quil nous observait avec un sourire glacial. Puis il tapa une fois sur la vitre, de deux doigts, comme pour rappeler quil navait peur de rien.
Gaspard sapprocha de la porte.
Le garçon lui saisit la manche en panique.
« Sil vous plaît, ne le laissez pas memmener »
Pour la première fois depuis larrivée de lenfant, le visage de Gaspard sadoucit. Personne là-dedans ne lavait jamais vu ainsi.
Il plongea la main dans sa veste et sortit un vieux briquet en argent. Un prénom gravé dessus :
Élodie.
Le briquet de sa sœur défunte. Lunique chose quil navait jamais laissé personne toucher.
Il le remit dans les mains du petit garçon, avec douceur.
Puis il articula, calmement, alors que la pluie cognait encore plus fort sur les vitres :
« Écoute-moi bien, Théo. »
Derrière lui, six motards sétaient rangés à ses côtés, formant un rempart devant la porte.
Et la voix de Gaspard devint tranchante, glaciale.
« Personne nemmènera le fils de ma sœur ce soir. »
Dehors, la nuit, la pluie, et la voiture noire attendaient. Mais à lintérieur, plus jamais personne ne toucherait à cet enfant.