La vieille maison “maudite”
On est arrivées ! Descendez vite ! Le chauffeur sarrêta devant une palissade de bois vieillie, le moteur ronronnant trois secondes avant de séteindre.
Claire effleura doucement les cheveux de sa fille, Adèle, qui dormait appuyée sur son épaule.
Ma puce, on est là. Ouvre les yeux.
La petite Adèle se frotta les paupières, perplexe puis curieuse, tentant dapercevoir la maison au travers des vitres sales.
Maman, cest ici quon va habiter maintenant ?
Oui, mon cœur. On y va, il faut décharger les affaires et voir comment ça se présente dedans.
Claire sauta de létroite marche du camion, sa fille dans les bras. Juste derrière, sortant de sa propre voiture, apparut Étienne, lancien mari.
Tout va bien ?
Oui. Tu as les clés ?
Tiens. Étienne lui tendit le trousseau. Les papiers de la maison sont sur la table. Je viendrai chercher Adèle samedi, comme on a dit.
Daccord.
Je taide à tout rentrer puis je file, jai beaucoup de choses à faire.
Claire hocha la tête. Son cœur lui serrait la poitrine, mais elle savait quil ny avait rien à faire. Il fallait avancer, dignement, sans débordement.
Ils avaient vécu ensemble cinq ans. Mais le mois précédent, Claire avait appris quÉtienne avait une autre femme pas juste une aventure, mais une nouvelle histoire, un nouveau projet de famille. Elle sétait sentie propulsée dans une autre dimension, tout lui paraissait flou, gris, privé doxygène. Cétait hier encore sécurité, foyer, promesses tenues et aujourdhui tout sétait évanoui, et avec cela, sa confiance en lhumanité. Si même lhomme quelle croyait connaître lavait trahie, quattendre des autres ? Ils ne se disputaient presque pas, échangeaient tranquillement ; elle navait rien vu venir.
Ce fut pour Claire plus quun choc, un séisme intime qui la laissait hébétée.
Par automatisme, elle poursuivit la routine : Adèle, les repas, le travail, la vaisselle mais impossible de se projeter, dimaginer un pas devant lautre.
Lappartement où ils vivaient appartenait aux parents dÉtienne.
Claire, quant à elle, navait que sa vieille tante, Lucie, dans la petite ville voisine. Depuis un an elle payait sa voisine pour faire les courses à tante Lucie, lui apporter ses médicaments. Lappartement hérité de ses parents, Claire le louait, partageant la location entre elle et le compte de tante Lucie. Elle proposa maintes fois à sa tante de déménager pour plus de confort, mais Lucie refusait.
Quand Étienne avoua son infidélité, il savait quaucun scandale néclaterait : le caractère de Claire nétait pas porté à la colère, mais au repli. Lorsque la vérité fut impossible à cacher, il attendit que leur fille sendorme pour parler.
Tu sais déjà, alors je ne vais pas me justifier. Cest arrivé, voilà. On doit sarranger pour quAdèle souffre le moins possible. Tu comptes faire quoi à lavenir ?
Je nen sais rien… Claire serrait sa tasse dans ses paumes, les yeux rivés à la table.
Elle bouillonnait, mais en apparence, rien dautre que la lassitude. Elle ne voulait pas que son mari lise sa détresse, mais il avait raison, il fallait penser à leur fille.
Tu vas rompre le bail de lappartement alors…
Inutile. Je te dois des excuses, ainsi quà Adèle. Jai parlé à mes parents et voici la proposition : dans la ville voisine, il reste la maison de ma mère, héritée de ses parents. Personne nen veut, mais elle est solide, il suffit dun peu de travaux. Et ta tante Lucie habite dans la même rue. Ma mère est daccord pour la mettre à ton nom, à toi et à Adèle. Tu acceptes ?
Des “dommages et intérêts” ? ironisa Claire, avant de songer que cétait le meilleur choix. Croiser Étienne et sa nouvelle compagne au coin de la boulangerie ? Impossible. Les souvenirs du parc familial Elle devait recommencer, ailleurs, penser à lavenir dAdèle avant tout.
La ville était petite, mais la vie y était agréable. La seule famille proche était là, lécole et le médecin à deux rues, un jardin pour jouer, un environnement sain, et un besoin de travail. Claire acquiesça :
Jaccepte.
Très bien ! Maman tappellera demain pour le rendez-vous chez le notaire. Je dois y aller.
Avant de sortir, il marqua une pause sur le seuil, détournant les yeux :
Pardon. Jaurais voulu que ça se passe autrement.
Claire ne répondit rien. Elle se contenta de refermer la porte, puis, glissant le long du mur, elle mordit la manche de son pull et laissa enfin sortir un hurlement muet.
Ce nétait pas des sanglots, mais un long cri semblable à celui dune louve blessée. Elle resta ainsi jusquà se sentir vidée de tristesse, de rage, de tout. Il ne subsistait plus quun vide béant, et une seule idée qui la griffait : il faut remplir ce vide de quelque chose de bien, sinon il la dévorerait toute entière.
Les semaines suivantes furent un brouillard mêlé de fatigue, occupée entièrement par le déménagement.
Enfin, debout devant la grille penchée de cette maison héritée, Claire contemplait le gigantesque jardin laissé à labandon, qui cachait presque toute la bâtisse. Entre les arbres, seules la lucarne du grenier et un bout de verrière se laissaient deviner.
Adèle tira sur sa main :
Maman ! Quest-ce que tu fais ? Viens !
Elles contournèrent le vieux pommier pour découvrir la maison.
Non, corrigea Claire intérieurement, SON chez elle désormais. Un peu décrépite, certes, mais robuste, avec un petit étage mansardé, une belle véranda et ces verres colorés charmants. Entourée de lautomne, la maison semblait demander à être photographiée. Claire attrapa son appareil et prit quelques clichés. Son avenir ici, elle le voyait soudain autrement : beaucoup de travail, certes, mais peut-être la meilleure des distractions. Adèle bavait dadmiration, un doigt dans la bouche. Claire la taquina gentiment par le pompon de son bonnet :
Enlève ton doigt, poupée ! Elle timpressionne, notre maison ?
Maamaaaan, elle est trop belle !
Je suis daccord. Mais on va voir ce quil y a dedans, pour organiser ta chambre.
Oui, on y va !
Grimpant le perron, elles traversèrent la véranda. Le couloir débouchait sur la cuisine et les pièces. Claire fit le tour, imaginant déjà où mettre chaque meuble.
La maison nétait pas grande : cuisine, deux pièces au rez-de-chaussée, et une sous les combles, plus un vaste salon-salle à manger avec sa grande table ronde et un abat-jour recouvert dun châle au crochet. Lair était humide. Sans doute ny avait-il plus eu de feu depuis longtemps. Pourtant, Claire sentit une chaleur réconfortante lenvahir.
Claire ! Jai tout déchargé et réglé les déménageurs. Je te montre vite pour le chauffage et le chauffe-eau, et jy vais.
Après quelques explications, Étienne partit.
Claire sinstalla dans la cuisine, mit la bouilloire, sortit des boîtes-repas pour Adèle. Lodeur du plat chaud réveilla la fillette, qui se mit à explorer la pièce : petites armoires vieillies, abat-jour aux couleurs pop, et la grande fenêtre sur le jardin.
Soudain, un bruit sec sur le carreau. Adèle sursauta, Claire leva les yeux : sur lappui de la fenêtre extérieure trônait un énorme chat roux.
Alors, bonjour ! Il fallait nous faire une peur pareille ? souffla Claire, soulagée. Adèle, regarde ce beau monsieur.
Le chat contemplait Claire sans ciller.
Tu veux entrer ? Va, viens, si tu veux, je trouverai bien de quoi te régaler.
Le chat bondit au sol, sévanouissant dans le feuillage.
Ah, “qui veut voyager loin ménage sa monture”, rit Claire. Adèle, lave-toi les mains, cest lheure de manger.
Mais déjà, en se retournant, Claire retint son souffle : le chat se tenait assis sur le seuil.
Comment as-tu fait ? Jai fermé la porte !
Le chat était parfaitement à laise, fixant la famille avec de grands yeux jaunes, plissés dans une imitation presque humaine de contentement. Claire, attendrie malgré elle, sortit un morceau de poulet froid, lémietta dans une coupelle :
Allez, cest pour toi !
Solennel, le chat avança pour manger.
En vérifiant la porte dentrée, Claire découvrit une petite trappe, sûrement prévue pour les chats.
Ainsi, le visiteur connaissait bien la maison.
Quand elle revint dans la cuisine, Adèle sétait assise au sol à côté du chat, et bavardait déjà avec lui. Claire, pour la première fois depuis longtemps, se surprit à rire :
On dirait que vous vous comprenez déjà !
Adèle et le chat levèrent ensemble la tête vers elle, et Claire jurerait que la bête haussa les épaules à la manière dAdèle.
On frappa alors à la porte. Claire menaça gentiment Adèle du doigt :
Tu restes ici ! puis elle alla ouvrir.
Bonjour ! Je suis votre voisine, Paulette Girard, mais tu peux mappeler tante Paule. Je vous apporte ceci une bouteille de lait frais de mes chèvres ! Pour commencer la journée !
Bonjour ! Claire, prise de court, se reprit vite. Enchantée ! Waouh, il est encore tiède, merci ! Entrez donc !
Tante Paule, sans façon, la suivit.
Claire posa la bouteille à côté de la cuisinière, tandis quAdèle salua à son tour :
Bonjour, je mappelle Adèle.
Bonjour, moi cest tante Paule.
Dites, vous savez à qui est ce chat ?
Comment !? Mais bien sûr ! Cest mon garnement, il sappelle Gustave. Sil abuse, chasse-le, il est déjà trop régalé à la maison, il finirait par ne plus attraper une seule souris.
Y a des souris ici ? sétonna Adèle.
Bien sûr. Et chez vous aussi. Les vieilles maisons, à lautomne, cest comme ça. Alors…
Maman, il nous FAUT Gustave ! Je veux dire, notre propre chat !
Claire sourit :
On verra, ma puce. Tante Paule, vous connaissez quelquun dans le coin pour maider à nettoyer le jardin et réparer la maison ? Seule, je ny arriverai jamais.
Mais oui ! Tu vas voir Alain, tout le monde lappelle “Alain le costaud”. Il est trois maisons plus bas, portillon vert. Bon travail, bon prix.
Merci ! Vous prendrez bien un thé avec nous ? Je nai que des biscuits et des bonbons, nous venons à peine darriver.
Avec plaisir ! répondit tante Paule avec chaleur.
Autour du thé, Paule raconta la petite ville, son histoire, sa famille. Puis soudain :
Dis, Claire, quest-ce qui ta amenée ici, dans cette maison ?
Héritage Claire avala sa gorgée, esquivant den dire plus.
Tu sais, elle est restée fermée près de vingt ans. Les jeunes lont oubliée, mais les anciens se rappellent : on dit quelle porte malheur, cette maison.
Vous me faites peur Pourquoi ça ?
Oh, pas de quoi sinquiéter ! Simplement, personne ny restait longtemps : maladie, deuil, ou pas de chance La légende veut quun riche négociant lait construite pour sa fiancée, morte de maladie la première année. Il la vendue, est parti et la suite, tu vois. Bientôt cent ans quelle tient debout, retapée parfois, mais personne ny a jamais vraiment trouvé le bonheur ici.
Claire fit tourner sa cuillère, pensive.
Intéressant Bon, on verra bien ! Nous, on na pas peur, hein Adèle ? Il faudra bien que cette maison apprenne à vivre avec nous !
Les mois passèrent.
Claire sacclimata. Adèle entama la maternelle ; Claire trouva du travail au petit atelier photo qui tenait place de commerce. Elle gagnait un peu, photographiant baptêmes et mariages. La photo, longtemps passion discrète, devint métier. Avant même la naissance dAdèle, elle avait suivi des cours et depuis, elle peaufina son art. Aujourdhui, cela lui servait enfin.
Avec Alain le costaud, elle défricha le verger : surprise, quantité darbres fruitiers et de buissons ! Avec un peu de soin, Adèle aurait des fruits tout lété. Ensemble ils réparèrent la toiture, la véranda, le perron. Ce fut long mais cela valut la peine.
Peu à peu, la maison prit vie. Au matin, sur le perron, une tasse de thé fumant entre les mains, Claire caressait la rambarde neuve et sentait la paix en elle.
Elle soccupait de tante Lucie, passant chaque soir la voir en sortant de lécole avec Adèle. Ce choix de venir ici fut le meilleur. Peu à peu, la douleur envers Étienne seffaçait.
Il venait souvent voir Adèle, ce qui apaisait Claire : il noubliait pas sa fille, il aidait comme il pouvait et peut-être nétait-il pas si coupable. Elle même nétait pas parfaite ; parfois, elle ne donnait pas assez de temps à son couple. Elle décida de ne plus ressasser. Elle voulait juste quAdèle sache quelle avait deux parents aimants, même séparés.
Sa tante lappuyait :
Oui, Claire, ne rumine pas. Même un chagrin si on le trimballe trop, devient énorme. Oublie le mal ! Pense à votre bonheur, surtout Adèle ! Cest ça limportant. Le reste, hop, pardonné ! La rancœur découpe lâme en morceaux. Tu dois rester lumineuse pour ta fille, crois-moi. Les enfants voient et entendent tout Dans dix ans, tu veux quelle garde quel souvenir de toi ?
Claire acquiesça.
Peu à peu, Claire fit connaissance avec toute la rue. Les voisines défilaient, lune après lautre, enfants à la main, et Adèle se fit des amis. Les anciennes aussi ne snobaient pas la maison.
Ainsi, Claire rencontra Madame Marthe, une voisine qui linitia à la tradition du pain fait maison, et Adèle ne rechignait plus à finir son verre de lait quand il était accompagné dun croûton chaud.
Puis, elle se lia avec Monsieur Jean, un voisin qui un jour arriva les bras chargés dune bassine de fraises énormes :
Cest une variété anglaise. Si ça t’intéresse, je tapprendrai à les planter plus tard.
Après que Alain lui eut restauré la véranda, Claire y installa une grande table, récurant les vitraux et le vieux sol de bois. Au fond, un fauteuil à bascule devint le fief dAdèle et de Gustave, le chat roux, qui décida de vivre sur deux maisons. Claire sortait avec précaution après avoir un matin trébuché sur une rangée de souris mortes soigneusement déposées par Gustave devant la porte sa façon à lui de payer logement et couvert.
De tous les voisins, seule Lucienne, légèrement plus âgée, lui déplaisait. Trop envahissante, trop bavarde en plus, cétait une vraie reine des commérages. Dabord, Claire ne saisit pas, mais vite elle fuit ses visites, lassée de ses médisances.
Tante Paule, comment je fais pour lui clouer le bec ? se plaignait-elle.
Ma Claire, tu ne peux rien contre elle. Si tu lempêches de rentrer, elle cancanera deux fois plus. Moi, jai des chats, elle est allergique, problème réglé.
Faut peut-être prendre un chat ou un chien
Claire y songea.
Lucienne comprit vite que chez Claire, elle avait une oreille neuve (et polie). Elle sincrusta donc. Claire versait le thé, soupirait et chantonnait mentalement pour ne pas écouter la voisine. Lucienne navait de toute façon pas besoin dinterlocutrice.
Au fil du temps, Claire remarqua un phénomène étrange : chaque fois que Lucienne venait, quelque chose lui arrivait.
Une fois, sa jupe toute neuve saccrocha à un clou inconnu sur la rambarde (Clou que Claire jurerait inexistant Alain avait poncé tout récemment). Lucienne neut rien à redire. Un autre jour, elle tomba du tabouret, là où il ny avait pas de place pour tomber.
Quoi quil en soit, elle venait de moins en moins.
Un matin, alors que Claire taillait ses massifs, elle surprit une conversation entre Lucienne et tante Paule.
Elle vit seule avec sa gamine, tu me feras pas croire quil ny a pas un homme qui vient la voir. Sa maison est nickel, son jardin pareil, cest pas possible autrement !
Tu dis nimporte quoi, Lucienne ! Tout le monde sait quAlain la aidée, et quelle la payé. Pourquoi tu baves comme ça ?
Et la maison ? Tu ignores tout ! Tout le bourg sait quelle est “maudite” ! Cest bizarre quelle y tienne, non ? Et surtout, pourquoi tout le monde veut aller chez elle ? Personne ne vient chez moi, mais chez elle, ça défile Pourquoi ?
Parce que ce nest pas la maison qui compte, cest la personne ! Claire est gentille, cest tout ! Va donc toccuper de ton lait, regarde la casserole qui déborde !
Claire séloigna en souriant. Il y a vraiment des gens drôles
Maman ! Où tu es ? Adèle appelait du perron.
Jarrive ! Tu es debout ? Lavée ?
Pas encore ! Regarde !
Claire suivit le doigt de sa fille. Gustave traversait le jardin en tenant dans sa gueule une petite boule de poils rousse, un chaton. Arrivé à grand-peine, il fixa Claire dun air de reproche, puis déposa le chaton dans ses mains.
Merci, Gustave Tu penses quon devrait ?
Le chat miaula, la gratifia dun regard entendu, puis disparut chez tante Paule. Mission accomplie.
Alors, Adèle, on lappelle comment ?
Gustave ! Cest obligé !
Claire leva le chaton à hauteur de ses yeux :
Bienvenue, Monsieur Gustave Junior ! Bon, tout le monde à la maison, il est lheure du petit-déjeuner !
La petite éclata de rire et ouvrit la porte de la véranda. Une bouffée de chaleur leur sauta au visage.