La « maudite » vieille maison
On est arrivés ! Tout le monde descend ! cria le chauffeur en arrêtant le vieux fourgon cabossé devant une haute barrière de bois quon aurait dit sortie dune autre époque, puis il coupa le moteur.
Clara tira doucement la manche de sa fille, Eléonore, qui sétait endormie la tête posée sur son épaule.
Mon cœur, cest le moment de te réveiller. Ouvre les yeux, on est là.
Eléonore, encore engourdie du trajet, frotta ses paupières du revers de son poing, puis balaya la rue dun regard intrigué.
Maman Cest là quon va vivre maintenant ?
Oui, ma puce, cest ici. Allez, viens, il faut quon vide le camion et quon aille voir à quoi ressemble la maison.
Clara sauta lourdement du marchepied sur les pavés humides, attrapa sa fille dans ses bras. Un homme surgit de derrière la camionnette, sa voiture garée un peu plus loin cétait Philippe, son ex-mari.
Tout va bien ? demanda-t-il, la voix fatiguée.
Oui. Et les clés ?
Tiens, les voilà. Il lui tendit une lourde trousse en cuir cerclée de métal. Les papiers du notaire sont sur la table du salon. Je viens chercher Eléonore samedi, comme on la dit.
Daccord.
Je taide à porter les cartons et puis je file. Le travail mattend.
Clara acquiesça, le cœur bringuebalant, écorché, mais Que faire dautre ? Il fallait avancer, sans seffondrer. Rester digne, sans trembler.
Cinq ans de vie commune envolés comme une brume dautomne. Et il y a un mois à peine, elle avait découvert que Philippe sétait entiché dune autre femme. À croire quils construisaient déjà autre chose, un nouveau nid
Clara avait eu létrange impression de glisser hors du réel, derrer dans un Paris de rêve noir où tout était voilé dombre sourde. Que faire, comment continuer ? Elle qui croyait tout tenir, se sentait jetée dans le vide. Sa confiance éparse, pulvérisée. Après tout, si même lhomme quelle pensait connaître par cœur lavait trahie Quattendre des autres ?
La nouvelle lavait assommée. Elle opérait en pilote automatique, soccupait dEléonore, cuisinait, faisait ses journées à la librairie, mais sans parvenir à penser plus loin que le lendemain matin.
La location où ils vivaient appartenait aux parents de Philippe. La seule famille de Clara était sa vieille tante Édith, logeant à Reims. Rares étaient les occasions de lui rendre visite, alors elle avait trouvé une voisine aimable, Jeanne, qui passait chez tante Édith pour les courses, gérer les médicaments, veiller sur elle. Lunique bien hérité de Clara, lancien appartement de ses parents, était en location sur Paris, et largent en était réparti à parts égales entre elle et le compte quelle avait ouvert pour sa tante.
Philippe, face à son infidélité découverte, savait que Clara ne tempêterait pas. Il sen remettait à son tempérament, persuadé quelle se renfermerait. Aussi, quand la vérité devint impossible à dissimuler (merci aux ragots du quartier), il lannonça sobrement, un soir, une fois Eléonore endormie.
Je sais que tu as compris, murmurait-il, les mains jointes. Je ne vais pas mexcuser inutilement. Ça s’est passé comme ça. Il faut penser à Eléonore, limiter la casse pour elle Comment vois-tu la suite ?
Je nen sais rien Clara serrait fort sa tasse, le regard naufragé.
En elle, la tempête. La trahison étranglait chaque respiration. Mais il avait raison cétait pour Eléonore quil fallait tenir.
Peut-être faudrait-il résilier ton bail
Non, non. Je me sens responsable envers vous Mes parents lont compris aussi. Dis, ça te dirait demménager ailleurs ?
Où ça ? demanda Clara, levant ses yeux gris vers lui.
Tu sais, à Tours, il reste la maison de maman, héritage de mes grands-parents. Pas neuve, certes, mais solide, et puis tante Édith vit juste dans la rue dà côté. Maman veut te la transmettre. À toi et à Eléonore. Ça tirait ?
Une sorte de compensation ? fit-elle mi-souriante, mi-amère. Mais elle réfléchit.
Cétait sans doute loption la plus sage. Revoir Philippe et sa nouvelle compagne au détour dune avenue parisienne Impossible. Le ballet des souvenirs était trop douloureux. Partir offrait lespoir dun début.
Clara hocha la tête, décidée.
Jaccepte.
Parfait ! Maman tappellera pour le rendez-vous chez le notaire demain. Je men vais.
Philippe franchit le seuil, sarrêta brièvement.
Je suis désolé. Je ne voulais pas que tout finisse ainsi, glissa-t-il.
Clara ne répondit plus. Elle verrouilla la porte derrière lui, glissa le long du mur, le poing sur la bouche pour ne pas réveiller sa fille, et laissa sélever un cri rauque, animal hurlement et non plus larmes.
Elle se rappelait, enfant, avoir vu un documentaire sur les loups. À cet instant, elle se sentait bien plus proche de la louve blessée que de la mère de famille quelle croyait être.
En vidant ses émotions, une fatigue vaste lavait envahie. Désormais, seule la nécessité de remplir le gouffre dun souvenir positif la poussait à avancer. Sinon, elle sy noierait.
Les semaines qui suivirent furent un tourbillon dempilement de cartons, de démarches administratives, de doutes têtus.
Clara se retrouvait plantée devant la clôture branlante de sa « nouvelle vie » à la campagne tourangelle, ses valises à la main, scrutant un jardin sauvage, foisonnant, où le lierre et les pommiers abandonnés dévoraient la lumière. Derrière les arbres, juste un coin de toit coloré séchappait, une véranda ébréchée.
Eléonore lui tira la manche :
Maman, allez viens ! Tu rêves, tu restes plantée
Elles marchèrent sur lallée de gravier, contournèrent un vieux cerisier, et la maison apparut.
Clara en resta suspendue. Ce nétait pas exactement ce quelle rêvait, pensa-t-elle, mais il y avait un charme singulier à cette bâtisse bancale, maison à tourelle, perron et vitraux, douceur pastel sur fond de brouillard tourangeau. Elle sortit sans y penser son appareil photo, immortalisa ce théâtre étrange du hasard.
Ouvre grand les yeux, dit-elle à Eléonore qui, bouche bée, suçotait son pouce.
Maman, la maison elle est magique !
Oui, je crois aussi.
Fais voir ce quil y a dedans ! Viite !
Elles gravirent le perron, traversèrent la véranda. Un couloir large, des portes ouvrant sur la cuisine, deux petites chambres basses, un escalier menant à une pièce mansardée, et un grand salon orné dune nappe brodée restée figée dans le temps, lampadaire surplombé dun châle tricoté. Lhumidité mordait un peu, mais Clara ressentait autre chose un sentiment de chaleur cachée, presque maternelle.
Clara ! Les déménageurs ont tout sorti, jai réglé laddition lui rappela Philippe dans la pièce dà côté. Viens, je te montre comment fonctionne le chauffage.
Rapidement instruite, Clara le vit partir, puis sinstalla dans la cuisine.
Elle mit une bouilloire à chauffer, déballa boîtes et tartes pour nourrir sa fille. Préparant le gratin, elle entreprit de nettoyer la table.
La cuisine était minuscule mais baignée de lumière, deux grandes fenêtres donnant sur le jardin. Un vieux buffet, une nappe à carreaux, tout semblait sortir dun autre temps. Eléonore tapotait le tabouret, fascinée par les placards dépareillés.
Soudain, quelque chose heurta violemment la vitre. Eléonore sursauta, Clara aussi : sur le rebord, un énorme chat tigré aux yeux dorés sétait perché, impavide.
Eh bien monsieur Chat, on fait des entrées fracassantes ? Clara rit, se remettant.
Regarde, Eléonore, quel beau félin !
Le chat ne la quittait pas des yeux, solennel.
Tu veux entrer ? Attends, allons-y
Le chat disparut. À peine le temps de souffler que, déjà, sur le seuil, il était là, assis, impassible.
Mais tu tes faufilé où ? La porte est fermée
Le chat, imperturbable, plissa les paupières. Clara, attendrie, découpa du poulet, servit lanimal sur une vieille assiette en faïence.
« Ah, il devait bien y avoir une chatière, » pensa-t-elle en voyant une petite trappe sous la porte dentrée.
Quand elle revint, Eléonore était assise par terre à raconter au chat les histoires que seule elle comprenait. Le chat écoutait, les yeux mi-clos.
Clara éclata de rire pour la première fois depuis des lustres.
Voilà, ma fille cause aux animaux maintenant ! Heureusement quon ne manque pas de compagnie !
À ce moment, on frappa à la porte. Clara, dun geste, recommanda à Eléonore de rester là et alla ouvrir.
Sur le seuil se tenait une robuste voisine à lallure joviale, portant un énorme pot de lait.
Bonjour ! Je suis Madeleine Giroux, tout le monde mappelle Mamie Mado. Tiens, cadeau cest du lait frais, de mes chèvres ! Régalez-vous.
Merci, madame Mado. Je mappelle Clara, enchantée ! Il est encore tout chaud, quel bonheur ! Venez, entrez donc.
Sans hésiter, Mado sengouffra dans la cuisine.
Bonjour, répondit Eléonore, très polie. Cest vous, la maman du chat ?
Ah, ce brigand-là ? Cest le mien, en effet ! Il sappelle Gustave. Mais chassez-le sil devient trop gourmand. Il faut quil bosse, à chasser les souris !
Il y a des souris ici ?! sétrangla Eléonore.
Oh, toujours dans les vieilles maisons de campagne, tu sais. Surtout à lautomne.
Maman, on doit garder Gustave absolument !
Clara sourit :
On verra, Eléonore. Madame Mado, connaissez-vous quelquun qui cherche du travail ? Je dois défricher le jardin, retaper la maison il me faudrait un peu de bras.
Bien sûr ! Passez voir Monsieur Jacques, le menuisier, au bout de la rue. Portes vertes, il sait tout faire.
Merci ! Dailleurs, je vous sers un thé pour vous remercier ? Je nai pas grand-chose encore mais jai quelques gâteaux.
Avec plaisir, accepta Mamie Mado.
Tout en dégustant le goûter, Mado raconta les histoires de la ville, sa famille, puis simmobilisa.
Dis-moi, Clara, pourquoi cette maison ?
Héritage, répondit-elle, lair de rien, évitant douvrir trop son cœur.
Tu sais Il porte une drôle de réputation ici. Vingt ans quil est resté clos. Toujours des drames : maladie, accidents, personne ny restait longtemps. On raconte quelle porte malheur Cest lancien manoir construit par un riche vigneron pour sa fiancée. Hélas, après la noce, elle est morte foudroyée par la fièvre Depuis, rien nallait plus. Pourtant, la bâtisse est solide plus que centenaire. Mais le bonheur, ici, on lattend encore
Clara fit tourner doucement sa cuillère dans la tasse.
Bon, on verra bien ! On na pas choisi, mais on fera de notre mieux. Avec Eléonore, on na peur de rien ! On apprivoisera peut-être le sort
Plusieurs mois passèrent.
À Tours, Clara sacclimata. Eléonore allait à lécole maternelle du coin, Clara travaillait dans une boutique photo, gagnant bien à couvrir fêtes et mariages. La photo, autrefois passion timide, devint métier. Les mains dans la terre le dimanche, lappareil le reste du temps.
Grâce à Jacques le menuisier (Mado avait vu juste, cétait un ange tombé du ciel), jardin et maison retrouvèrent leur lustre. Les pommiers resurgirent, le toit brilla, la véranda resplendit derrière sa glycine.
Clara prit lhabitude de veiller sur tante Édith à Reims par téléphone aussi souvent quelle pouvait, et rentrait sereine le soir. Loin de Paris, elle tourna la page sur Philippe il venait rendre visite à Eléonore régulièrement, et cela suffisait à Clara : leur fille grandissait entourée, cétait bien là lessentiel.
Tante Édith lencourageait :
Clara, nalourdis pas ton cœur. Les soucis, si tu ty accroches, se changent en orages insurmontables Souviens-toi du bon, oublie le reste. Eléonore ta, cest tout ce qui compte.
La vie reprenait. Les voisins venaient pour le café, les enfants riaient dans le jardin. Clara fit la connaissance de Lucienne, la doyenne du village, qui lui apprit à faire du bon pain. Eléonore, ravie, ne faisait plus dhistoires pour boire son lait il suffisait dune croûte encore tiède, et le mets devenait festin. Les moustaches laitières prenaient toute la place Clara riait de bon cœur.
Un autre voisin, Marcel le jardinier, apparut un matin avec un panier débordant de fraises énormes.
Cest une variété dAlsace. Quand tu voudras, je tapprendrai à les planter !
Et sur la véranda rénovée, le rocking-chair sinstallait, trône dEléonore et de Gustave, le chat devenu résident à mi-temps. Clara évitait chaque matin les trophées déposés par Gustave (les souris alignées !) ; le félin bossait dur, et Eléonore ladorait.
Une seule ombre : Michelle, la commère du quartier, plus âgée, collante et bavarde. Clara, au début, navait pas compris, puis chercha mille stratégies pour écourter les visites pleines de commérages et bile.
Mado, comment faire ? Elle sincruste
Rien à faire, soupira Mado. Cest une manie chez elle. Tu fais comme moi jai pris des chats ! Elle est allergique
Clara songea à adopter un chien.
Michelle semblait trouver un malin plaisir à se plaindre de Clara. Mais elle se heurta plusieurs fois à détranges péripéties en visitant la maison : jupe déchirée sur une latte pourtant lisse, chaise traîtresse Peu à peu, elle vint moins souvent.
Un matin, alors que Clara taillait les buis, elle surprit une conversation entre Michelle et Mado derrière la haie.
Tu ne me feras pas croire quelle vit seule, Clara ! Cette maison va mal, cest connu et voilà quelle la retape, quon vient la voir, tout ça, ça cache quelque chose
Michelle, arrête avec tes histoires. Elle a juste embauché Jacques ! Arrête de jaser.
Nempêche, cette maison tout le monde la sait maudite !
Les gens font la maison, pas linverse. Clara a du cœur cest pour ça quon laime.
Clara recula sur la pointe des pieds. Les gens pensa-t-elle. Toujours là pour raconter des chimères.
Maman ! Tu es où ? appela Eléonore depuis lentrée.
Là ! Tu tes levée ? Brosse-toi les dents !
Pas encore ! Regarde !
Clara tourna la tête. Sur lallée arrivait Gustave, traînant dans sa gueule un minuscule chaton, aussi roux que lui. Il déposa le chaton dans les mains de Clara, puis partit dignement, mission accomplie.
Merci, Gustave ! Tu penses quon en a besoin dun autre ?
Le chaton se mit à ronronner, grimpant dans les bras dEléonore.
On lappellera Gustave aussi !
Clara le tint doucement devant elle :
Bienvenue, Monsieur Gustave Junior ! Allez, tout le monde à lintérieur cest lheure du petit déjeuner.
Eléonore éclata de rire, poussant la porte de la véranda, et toute la maison sembla soudain animée dun souffle tiède.