La moche m’est échue

Une violente explosion Un bruit assourdissant Puis lobscurité Lobscurité totale

Peu à peu, les ténèbres commencèrent à se dissiper. Une voix résonna :

Sophie Laurent, cest un secouriste, il y a eu une explosion sur place.

À travers la douleur, il perçut le contact dune main sur son cou. Il tenta dentrouvrir les paupières, ce qui lui demanda un effort considérable. Devant lui apparut un pendentif rectangulaire orné de signes du zodiaque gravés… Les yeux dune femme en blouse blanche

Au bloc opératoire ! sécria une voix juste à côté.

Les parents rentrèrent du travail. La mère se rua tout de suite vers la cuisine, après avoir jeté un œil dans la chambre où son fils faisait ses devoirs. Pierre, en pénétrant dans la pièce, remarqua immédiatement que lhumeur de son fils nétait pas au beau fixe.

Antoine, quest-ce qui tarrive ? demanda le père en lui ébouriffant les cheveux.

Rien du tout, marmonna le fils, élève de CM1.

Allez, raconte un peu !

Cest bientôt le 8 mars. Linstitutrice nous a retenus aujourdhui et nous a dit de préparer des cadeaux pour les filles.

Et où est le problème ? sourit le père.

Il y a autant de garçons que de filles dans notre classe. Elle a décidé qui offre à qui, soupira lourdement Antoine. Moi, je suis tombé sur la moins jolie, Sophie Laurent.

Toutes les filles veulent un cadeau pour le 8 mars, même celles qui ne sont pas très belles, essaya le père de raisonner son fils comme un adulte. Et comment a-t-elle distribué ? Par ordre alphabétique ?

Non, selon les signes du zodiaque.

Comment ça ? Pierre ne put sempêcher de sourire de nouveau.

Par compatibilité. Sophie est Vierge, et pour les Vierges, le Taureau est le plus compatible. Et moi, je suis Taureau, justement.

Cest plutôt bien si vous êtes compatibles ! En grandissant, tu pourrais même finir par tomber amoureux delle.

Le père ne résista pas et éclata de rire. La mère entra aussitôt en trombe :

Quest-ce qui se passe ici ?

Marie, va à la cuisine, dit le père dun ton sévère. Nous avons une conversation sérieuse avec notre fils.

Une fois la mère sortie, Antoine demanda dune voix triste :

Papa, quest-ce que je dois faire maintenant ?

Préparer un cadeau !

Quel genre ?

Demain au travail, je fabriquerai le cadeau pour ton élue.

Papa, quel cadeau pourrais-tu faire ? Tu travailles à lusine.

Oui ! Mais je suis dans le service de galvanisation. Nous réalisons tous les types de revêtements pour métaux.

Papa, je ne comprends pas.

Tu verras par toi-même demain !

***

Le lendemain, le père apporta un pendentif sur chaîne, rectangulaire, qui semblait en or. Sur une face étaient gravés deux signes du zodiaque, le Taureau et la Vierge, et sur lautre, en petits caractères mais joliment écrits :

« À ma camarade de classe Sophie pour le 8 mars ! Antoine ».

Quelle beauté, ce bijou ! Une fois emballé par maman dans son petit sac en plastique transparent, il avait lair encore plus spectaculaire.

***

Cétait le 7 mars. Linstitutrice navait pas lintention de faire cours. Dabord, les élèves lui offrirent son cadeau. Elle remercia longuement. Puis elle annonça que les garçons pouvaient donner leurs cadeaux aux filles.

Ce fut le chaos ! Tous les garçons se précipitèrent vers leurs « élues ». Antoine sapprocha aussi de Sophie Laurent et déclara, comme son père le lui avait appris :

Sophie, je te souhaite une bonne fête du 8 mars ! Peut-être que le destin réunira un jour le Taureau et la Vierge.

Après avoir récité sa phrase apprise par cœur, Antoine retourna à sa place et, bien sûr, ne remarqua pas combien le cœur de cette fille, quil trouvait peu jolie, sétait mis à battre.

Bientôt, les parents de Sophie déménagèrent dans un autre quartier, et elle commença à fréquenter une autre école à partir de la sixième.

***

Antoine ouvrit les yeux. Le plafond blanc de la chambre dhôpital. Il essaya de bouger les bras et les jambes. Seule la main gauche répondait.

Où suis-je ? demanda-t-il à personne en particulier.

On entendit un bruit de béquilles et un blessé sapprocha de son lit, lexamina attentivement et demanda :

Tu es revenu parmi nous ? Tu es au service de chirurgie durgence.

Jai encore mes bras et mes jambes ? demanda Antoine dune voix faible.

Tout est à sa place, apparemment, annonça le voisin avec une bonne nouvelle. Mais tu es entièrement bandé, de la tête aux pieds.

Cest déjà bien si tout est intact.

Une infirmière sapprocha alors et demanda avec sollicitude :

Comment te sens-tu ?

Quest-ce qui mest arrivé ? répondit Antoine par une autre question.

Ta vie nest pas en danger. Tes bras et tes jambes fonctionneront. Mais il te restera beaucoup de cicatrices, dit-elle en lui tendant un téléphone allumé. Ta mère a demandé quon lappelle dès que tu te réveillerais.

Mon fils, fit la voix de la mère, brisée par les larmes.

Maman, tout va bien, répondit-il en essayant de paraître le plus enjoué possible. Ils ont dit que seules de petites cicatrices resteront. Je serai bientôt sorti.

On ne ma pas autorisée à rester avec toi cette nuit. Mon fils, jarrive tout de suite.

Maman, ne tinquiète pas trop !

Il posa le téléphone à côté de lui et tenta de sourire à linfirmière :

Merci !

Tu ne seras pas sorti si vite, sourit-elle en retour. Tu resteras couché trois semaines au moins. Cest certain !

Que sest-il passé ? demanda le voisin quand linfirmière fut partie.

Je suis secouriste. À lusine, des bouteilles doxygène ont commencé à exploser, se remémora Antoine. On nous a appelés. Nous sommes arrivés avant les pompiers. La salle était immense, il y avait trois blessés à lintérieur. Nous sommes entrés, les bouteilles étaient éparpillées, il y avait du feu par endroits. Nous avons commencé à évacuer les blessés Je suis sorti le dernier Quand jétais près de la porte, une autre bouteille a explosé Je ne me souviens de rien après.

Oui, tu as pris cher.

Antoine Dubois, appela linfirmière. Un collègue de travail est venu te voir.

Salut, Antoine ! Comment ça va ?

Les bras et les jambes sont entiers ! répondit optimiste le blessé. Mais je ne peux serrer la main quavec la gauche pour linstant !

Allons, ne ten fais pas !

Que sest-il passé ensuite ?

Nous sortions déjà quand ça a explosé. Nous sommes retournés immédiatement, nous tavons tiré dehors tu étais couvert de sang les médecins étaient déjà là

Merci !

Antoine, de quoi tu parles ?! Une soudaine sourire apparut sur le visage de son ami. On veut nous proposer pour des médailles, il me semble.

À ce moment-là, je serai sorti.

Bon, je men vais. Il y aura la visite des médecins bientôt. Linfirmière a dit de ne pas rester longtemps.

Lami neut pas le temps de partir que le médecin entra, un homme dune quarantaine dannées :

Alors, comment va le héros ? sapprocha-t-il du lit.

Ça va.

Puisque tu parles déjà, ça veut dire que tu vivras. Allons, je vais texaminer !

Cest vous qui mavez recousu ? demanda Antoine.

Non, cest Sophie Laurent. Elle viendra après-demain.

***

Deux jours passèrent. Antoine essayait déjà de se lever. La douleur dans les jambes était encore forte, la main droite était lacérée. Et il y avait au moins une dizaine de blessures sur tout le corps. Deux sur le visage, quand lexplosion a eu lieu, il a heurté le portail, heureusement quil avait eu le temps davancer la main droite. Il se regarda dans le miroir. Le visage était encore gonflé.

Aujourdhui, la visite devait être faite par le médecin qui lavait recousu pendant cinq heures daffilée en salle dopération. Antoine était même un peu nerveux.

Et voilà quelle entra. Jeune, élancée, avec des lunettes certes, mais qui ne la défiguraient pas du tout, et la blouse blanche lui allait parfaitement. Antoine, à vingt-sept ans, était déjà marié. Mais après six mois, ils avaient divorcé incompatibilité de caractères, comme il était écrit dans la demande, mais en réalité, lancienne épouse naimait pas le salaire dun secouriste.

Bonjour ! dit la médecin en se dirigeant vers son lit.

Bonjour ! Cest vous qui mavez recousu ?

Oui, sourit-elle. Quelque chose ne va pas ?

Laissez-moi vous examiner !

Et elle se pencha sur lui Devant ses yeux, le pendentif avec les signes du zodiaque qui se balançait à son cou :

Sophie Laurent !!! sexclama-t-il.

Elle examina attentivement son visage gonflé.

Excusez-moi ! dit-elle, sans le reconnaître.

Je suis Taureau, et il indiqua le pendentif.

Antoine Dubois ? Ses lèvres se mirent à trembler. Tu te souviens encore de moi ?

Mais oui, Sophie ? En voyant les larmes aux yeux de la femme, il posa sa main sur la sienne.

Pardon ! Elle sortit un mouchoir et sessuya les yeux. Je naurais jamais pensé que nous nous reverrions comme ça.

Ce jour-là, Sophie ne revint plus dans sa chambre. Mais Antoine avait déjà compris quelle avait un emploi du temps comme le sien : un jour, une nuit et deux jours de repos.

Il ne voulait pas paraître impuissant devant elle. Toute la journée suivante, il essaya de marcher dans la chambre en sappuyant sur les lits, et deux ou trois fois, en se tenant au mur, il sortit dans le couloir.

Le soir. Le médecin de jour était parti. La nouvelle équipe arriva on le sentait aux conversations dans le couloir. Bientôt la visite

Soudain, des cris, des pas précipités dans le couloir. Cest comme ça quand on amène un nouveau blessé.

Il était déjà dix heures. Linfirmière entra et éteignit la lumière dans la chambre. Mais il narrivait pas à dormir. Bien après minuit, des pas se firent entendre dans le couloir, ils sarrêtèrent, et dans ce silence, Antoine sentit plutôt quil nentendit que quelquun pleurait dans le couloir. Il se leva et sortit prudemment.

Derrière le bureau de garde, assise, la tête dans les mains, pleurait son ancienne camarade de classe. Il sapprocha et posa sa main valide sur son épaule :

Quest-ce qui tarrive, Sophie ?

Elle se leva et se blottit contre son épaule :

Jai opéré une femme, elle a été renversée par une voiture, commença-t-elle à raconter en sanglotant. Jai fait tout ce qui était possible et même impossible Elle est en réanimation maintenant, mais elle ne sen sortira pas. Elle a deux enfants son mari est avec elle en ce moment dans la chambre

Calme-toi, Sophie !

Ça fait trois ans que je suis chirurgienne et je narrive toujours pas à mhabituer au fait que les gens meurent.

Calme-toi, calme-toi ! Cest comme ça dans nos métiers à toi et à moi. En cinq ans, jai vu beaucoup de morts moi aussi, mais nous avons sauvé pas mal de vies tout de même, soupira profondément Antoine. Cest pour ça que ma femme ma quitté. Elle disait que je rentrais à la maison pas dans mon état normal et que je ne gagnais pas assez dargent. Mais moi, jai toujours mes quarante mille euros, on peut vivre avec ça.

Moi aussi, cest la même chose, dit-elle en le regardant dans les yeux. Les garçons me regardent comme si jétais folle. Je ne suis toujours pas mariée, je vis chez mes parents comme une gamine.

Allez, nous navons que vingt-sept ans, toute la vie est devant nous.

Non, Antoine, nous avons déjà vingt-sept ans.

Sophie Laurent, son pouls disparaît, cria linfirmière en sortant en courant.

Pardon ! Et Sophie se précipita vers la réanimation.

Cette nuit-là, Antoine ne parvint pas à sendormir. Le matin, linfirmière vint comme dhabitude lui faire une piqûre.

La femme quon a opérée cette nuit, elle est vivante ? demanda-t-il, même à sa propre surprise.

Elle est vivante, mais son état est extrêmement grave.

***

Trois semaines passèrent. Les blessures sur le corps dAntoine avaient cicatrisé. Avec Sophie, ils se voyaient lors de ses gardes, et de plus, il se sentait de plus en plus attiré par elle. Mais le service de chirurgie durgence nétait pas lendroit pour parler de choses très personnelles.

Et voilà que lors dune des visites du matin, le médecin homme annonça :

Aujourdhui, je te sors, sourit-il et ajouta. Du moins de lhôpital. Tu iras directement à ton centre médical, et là on décidera combien de temps tu resteras encore en arrêt maladie.

Je peux préparer mes affaires !

Oui, oui ! Ne te presse pas trop. On va te préparer ta sortie maintenant.

Quand le médecin fut sorti, Antoine se rasa. En se regardant dans la glace, il nota avec satisfaction que les deux cicatrices restantes ne gâchaient pas du tout son visage, elles ajoutaient plutôt du caractère. Pour les autres cicatrices, ce nétait pas la peine de sen préoccuper.

Il shabilla, sortit dans le couloir. En face, en se tenant au mur, une patiente marchait.

« Elle sest quand même remise ! » pensa-t-il avec joie.

Linfirmière sortit et lui remit sa sortie :

Au revoir, Antoine ! Ne reviens plus nous voir !

***

Il avait son propre appartement dune pièce, mais il alla chez ses parents. Après tout, sa mère lattendait tant et sinquiétait. Elle avait même pris des congés.

Mon fils ! sécria-t-elle en se jetant dans ses bras.

Tout va bien, maman ! Comme tu vois, je suis vivant et en bonne santé.

Viens, je tai préparé à manger. Tu es devenu tellement maigre.

Oh, comme la nourriture maison ma manqué !

Tant que tu ne seras pas remis et marié, tu vivras à la maison. Ta chambre est toujours libre, et elle cria comme à un enfant. Va te laver les mains !

***

Jusquau soir, Antoine passa chez le coiffeur. Il entra dans son appartement. Il prit quelques vêtements. Sa mère se mit aussitôt à les ranger.

Le soir, le père rentra du travail. Ils sassirent, comme autrefois, tous ensemble et parlèrent jusquà la nuit.

Il alla se coucher dans sa chambre, où sétaient écoulés son enfance et sa jeunesse, mais ne sendormit pas tout de suite :

« Demain, il faut aller au centre médical. Ensuite au travail. Et le soir »

Cest avec cette pensée du soir suivant quil sendormit bien après minuit.

***

Le lendemain, Antoine alla le matin au centre médical. Jusquà midi, il passa de bureau en bureau. Après le déjeuner, il se rendit à son travail, cétait justement son tour.

Tu vas où ? senquit le père.

Papa, tu te souviens il y a longtemps, quand jétais encore en CM1. Tu mavais fait un pendentif pour le cadeau à ma camarade de classe ?

La moche Sophie Laurent ? Je men souviens.

Tu te rappelles, tu avais aussi dit : « En grandissant, tu pourrais peut-être tomber amoureux delle. »

Et je men souviens.

Papa, Sophie est chirurgienne maintenant. Cest elle qui ma opéré. Et elle porte toujours ce pendentif autour du cou.

Eh ben, dis donc !

Papa, tes paroles se sont réalisées. Je vais la retrouver !

***

Vingt-sept ans, ce nest pas si vieux pour commencer une vie avec la personne quon aime.Une violente explosion Un bruit assourdissant Puis lobscurité Lobscurité totale

Peu à peu, les ténèbres commencèrent à se dissiper. Une voix résonna :

Sophie Laurent, cest un secouriste, il y a eu une explosion sur place.

À travers la douleur, il perçut le contact dune main sur son cou. Il tenta dentrouvrir les paupières, ce qui lui demanda un effort considérable. Devant lui apparut un pendentif rectangulaire orné de signes du zodiaque gravés… Les yeux dune femme en blouse blanche

Au bloc opératoire ! sécria une voix juste à côté.

Les parents rentrèrent du travail. La mère se rua tout de suite vers la cuisine, après avoir jeté un œil dans la chambre où son fils faisait ses devoirs. Pierre, en pénétrant dans la pièce, remarqua immédiatement que lhumeur de son fils nétait pas au beau fixe.

Antoine, quest-ce qui tarrive ? demanda le père en lui ébouriffant les cheveux.

Rien du tout, marmonna le fils, élève de CM1.

Allez, raconte un peu !

Cest bientôt le 8 mars. Linstitutrice nous a retenus aujourdhui et nous a dit de préparer des cadeaux pour les filles.

Et où est le problème ? sourit le père.

Il y a autant de garçons que de filles dans notre classe. Elle a décidé qui offre à qui, soupira lourdement Antoine. Moi, je suis tombé sur la moins jolie, Sophie Laurent.

Toutes les filles veulent un cadeau pour le 8 mars, même celles qui ne sont pas très belles, essaya le père de raisonner son fils comme un adulte. Et comment a-t-elle distribué ? Par ordre alphabétique ?

Non, selon les signes du zodiaque.

Comment ça ? Pierre ne put sempêcher de sourire de nouveau.

Par compatibilité. Sophie est Vierge, et pour les Vierges, le Taureau est le plus compatible. Et moi, je suis Taureau, justement.

Cest plutôt bien si vous êtes compatibles ! En grandissant, tu pourrais même finir par tomber amoureux delle.

Le père ne résista pas et éclata de rire. La mère entra aussitôt en trombe :

Quest-ce qui se passe ici ?

Marie, va à la cuisine, dit le père dun ton sévère. Nous avons une conversation sérieuse avec notre fils.

Une fois la mère sortie, Antoine demanda dune voix triste :

Papa, quest-ce que je dois faire maintenant ?

Préparer un cadeau !

Quel genre ?

Demain au travail, je fabriquerai le cadeau pour ton élue.

Papa, quel cadeau pourrais-tu faire ? Tu travailles à lusine.

Oui ! Mais je suis dans le service de galvanisation. Nous réalisons tous les types de revêtements pour métaux.

Papa, je ne comprends pas.

Tu verras par toi-même demain !

***

Le lendemain, le père apporta un pendentif sur chaîne, rectangulaire, qui semblait en or. Sur une face étaient gravés deux signes du zodiaque, le Taureau et la Vierge, et sur lautre, en petits caractères mais joliment écrits :

« À ma camarade de classe Sophie pour le 8 mars ! Antoine ».

Quelle beauté, ce bijou ! Une fois emballé par maman dans son petit sac en plastique transparent, il avait lair encore plus spectaculaire.

***

Cétait le 7 mars. Linstitutrice navait pas lintention de faire cours. Dabord, les élèves lui offrirent son cadeau. Elle remercia longuement. Puis elle annonça que les garçons pouvaient donner leurs cadeaux aux filles.

Ce fut le chaos ! Tous les garçons se précipitèrent vers leurs « élues ». Antoine sapprocha aussi de Sophie Laurent et déclara, comme son père le lui avait appris :

Sophie, je te souhaite une bonne fête du 8 mars ! Peut-être que le destin réunira un jour le Taureau et la Vierge.

Après avoir récité sa phrase apprise par cœur, Antoine retourna à sa place et, bien sûr, ne remarqua pas combien le cœur de cette fille, quil trouvait peu jolie, sétait mis à battre.

Bientôt, les parents de Sophie déménagèrent dans un autre quartier, et elle commença à fréquenter une autre école à partir de la sixième.

***

Antoine ouvrit les yeux. Le plafond blanc de la chambre dhôpital. Il essaya de bouger les bras et les jambes. Seule la main gauche répondait.

Où suis-je ? demanda-t-il à personne en particulier.

On entendit un bruit de béquilles et un blessé sapprocha de son lit, lexamina attentivement et demanda :

Tu es revenu parmi nous ? Tu es au service de chirurgie durgence.

Jai encore mes bras et mes jambes ? demanda Antoine dune voix faible.

Tout est à sa place, apparemment, annonça le voisin avec une bonne nouvelle. Mais tu es entièrement bandé, de la tête aux pieds.

Cest déjà bien si tout est intact.

Une infirmière sapprocha alors et demanda avec sollicitude :

Comment te sens-tu ?

Quest-ce qui mest arrivé ? répondit Antoine par une autre question.

Ta vie nest pas en danger. Tes bras et tes jambes fonctionneront. Mais il te restera beaucoup de cicatrices, dit-elle en lui tendant un téléphone allumé. Ta mère a demandé quon lappelle dès que tu te réveillerais.

Mon fils, fit la voix de la mère, brisée par les larmes.

Maman, tout va bien, répondit-il en essayant de paraître le plus enjoué possible. Ils ont dit que seules de petites cicatrices resteront. Je serai bientôt sorti.

On ne ma pas autorisée à rester avec toi cette nuit. Mon fils, jarrive tout de suite.

Maman, ne tinquiète pas trop !

Il posa le téléphone à côté de lui et tenta de sourire à linfirmière :

Merci !

Tu ne seras pas sorti si vite, sourit-elle en retour. Tu resteras couché trois semaines au moins. Cest certain !

Que sest-il passé ? demanda le voisin quand linfirmière fut partie.

Je suis secouriste. À lusine, des bouteilles doxygène ont commencé à exploser, se remémora Antoine. On nous a appelés. Nous sommes arrivés avant les pompiers. La salle était immense, il y avait trois blessés à lintérieur. Nous sommes entrés, les bouteilles étaient éparpillées, il y avait du feu par endroits. Nous avons commencé à évacuer les blessés Je suis sorti le dernier Quand jétais près de la porte, une autre bouteille a explosé Je ne me souviens de rien après.

Oui, tu as pris cher.

Antoine Dubois, appela linfirmière. Un collègue de travail est venu te voir.

Salut, Antoine ! Comment ça va ?

Les bras et les jambes sont entiers ! répondit optimiste le blessé. Mais je ne peux serrer la main quavec la gauche pour linstant !

Allons, ne ten fais pas !

Que sest-il passé ensuite ?

Nous sortions déjà quand ça a explosé. Nous sommes retournés immédiatement, nous tavons tiré dehors tu étais couvert de sang les médecins étaient déjà là

Merci !

Antoine, de quoi tu parles ?! Une soudaine sourire apparut sur le visage de son ami. On veut nous proposer pour des médailles, il me semble.

À ce moment-là, je serai sorti.

Bon, je men vais. Il y aura la visite des médecins bientôt. Linfirmière a dit de ne pas rester longtemps.

Lami neut pas le temps de partir que le médecin entra, un homme dune quarantaine dannées :

Alors, comment va le héros ? sapprocha-t-il du lit.

Ça va.

Puisque tu parles déjà, ça veut dire que tu vivras. Allons, je vais texaminer !

Cest vous qui mavez recousu ? demanda Antoine.

Non, cest Sophie Laurent. Elle viendra après-demain.

***

Deux jours passèrent. Antoine essayait déjà de se lever. La douleur dans les jambes était encore forte, la main droite était lacérée. Et il y avait au moins une dizaine de blessures sur tout le corps. Deux sur le visage, quand lexplosion a eu lieu, il a heurté le portail, heureusement quil avait eu le temps davancer la main droite. Il se regarda dans le miroir. Le visage était encore gonflé.

Aujourdhui, la visite devait être faite par le médecin qui lavait recousu pendant cinq heures daffilée en salle dopération. Antoine était même un peu nerveux.

Et voilà quelle entra. Jeune, élancée, avec des lunettes certes, mais qui ne la défiguraient pas du tout, et la blouse blanche lui allait parfaitement. Antoine, à vingt-sept ans, était déjà marié. Mais après six mois, ils avaient divorcé incompatibilité de caractères, comme il était écrit dans la demande, mais en réalité, lancienne épouse naimait pas le salaire dun secouriste.

Bonjour ! dit la médecin en se dirigeant vers son lit.

Bonjour ! Cest vous qui mavez recousu ?

Oui, sourit-elle. Quelque chose ne va pas ?

Laissez-moi vous examiner !

Et elle se pencha sur lui Devant ses yeux, le pendentif avec les signes du zodiaque qui se balançait à son cou :

Sophie Laurent !!! sexclama-t-il.

Elle examina attentivement son visage gonflé.

Excusez-moi ! dit-elle, sans le reconnaître.

Je suis Taureau, et il indiqua le pendentif.

Antoine Dubois ? Ses lèvres se mirent à trembler. Tu te souviens encore de moi ?

Mais oui, Sophie ? En voyant les larmes aux yeux de la femme, il posa sa main sur la sienne.

Pardon ! Elle sortit un mouchoir et sessuya les yeux. Je naurais jamais pensé que nous nous reverrions comme ça.

Ce jour-là, Sophie ne revint plus dans sa chambre. Mais Antoine avait déjà compris quelle avait un emploi du temps comme le sien : un jour, une nuit et deux jours de repos.

Il ne voulait pas paraître impuissant devant elle. Toute la journée suivante, il essaya de marcher dans la chambre en sappuyant sur les lits, et deux ou trois fois, en se tenant au mur, il sortit dans le couloir.

Le soir. Le médecin de jour était parti. La nouvelle équipe arriva on le sentait aux conversations dans le couloir. Bientôt la visite

Soudain, des cris, des pas précipités dans le couloir. Cest comme ça quand on amène un nouveau blessé.

Il était déjà dix heures. Linfirmière entra et éteignit la lumière dans la chambre. Mais il narrivait pas à dormir. Bien après minuit, des pas se firent entendre dans le couloir, ils sarrêtèrent, et dans ce silence, Antoine sentit plutôt quil nentendit que quelquun pleurait dans le couloir. Il se leva et sortit prudemment.

Derrière le bureau de garde, assise, la tête dans les mains, pleurait son ancienne camarade de classe. Il sapprocha et posa sa main valide sur son épaule :

Quest-ce qui tarrive, Sophie ?

Elle se leva et se blottit contre son épaule :

Jai opéré une femme, elle a été renversée par une voiture, commença-t-elle à raconter en sanglotant. Jai fait tout ce qui était possible et même impossible Elle est en réanimation maintenant, mais elle ne sen sortira pas. Elle a deux enfants son mari est avec elle en ce moment dans la chambre

Calme-toi, Sophie !

Ça fait trois ans que je suis chirurgienne et je narrive toujours pas à mhabituer au fait que les gens meurent.

Calme-toi, calme-toi ! Cest comme ça dans nos métiers à toi et à moi. En cinq ans, jai vu beaucoup de morts moi aussi, mais nous avons sauvé pas mal de vies tout de même, soupira profondément Antoine. Cest pour ça que ma femme ma quitté. Elle disait que je rentrais à la maison pas dans mon état normal et que je ne gagnais pas assez dargent. Mais moi, jai toujours mes quarante mille euros, on peut vivre avec ça.

Moi aussi, cest la même chose, dit-elle en le regardant dans les yeux. Les garçons me regardent comme si jétais folle. Je ne suis toujours pas mariée, je vis chez mes parents comme une gamine.

Allez, nous navons que vingt-sept ans, toute la vie est devant nous.

Non, Antoine, nous avons déjà vingt-sept ans.

Sophie Laurent, son pouls disparaît, cria linfirmière en sortant en courant.

Pardon ! Et Sophie se précipita vers la réanimation.

Cette nuit-là, Antoine ne parvint pas à sendormir. Le matin, linfirmière vint comme dhabitude lui faire une piqûre.

La femme quon a opérée cette nuit, elle est vivante ? demanda-t-il, même à sa propre surprise.

Elle est vivante, mais son état est extrêmement grave.

***

Trois semaines passèrent. Les blessures sur le corps dAntoine avaient cicatrisé. Avec Sophie, ils se voyaient lors de ses gardes, et de plus, il se sentait de plus en plus attiré par elle. Mais le service de chirurgie durgence nétait pas lendroit pour parler de choses très personnelles.

Et voilà que lors dune des visites du matin, le médecin homme annonça :

Aujourdhui, je te sors, sourit-il et ajouta. Du moins de lhôpital. Tu iras directement à ton centre médical, et là on décidera combien de temps tu resteras encore en arrêt maladie.

Je peux préparer mes affaires !

Oui, oui ! Ne te presse pas trop. On va te préparer ta sortie maintenant.

Quand le médecin fut sorti, Antoine se rasa. En se regardant dans la glace, il nota avec satisfaction que les deux cicatrices restantes ne gâchaient pas du tout son visage, elles ajoutaient plutôt du caractère. Pour les autres cicatrices, ce nétait pas la peine de sen préoccuper.

Il shabilla, sortit dans le couloir. En face, en se tenant au mur, une patiente marchait.

« Elle sest quand même remise ! » pensa-t-il avec joie.

Linfirmière sortit et lui remit sa sortie :

Au revoir, Antoine ! Ne reviens plus nous voir !

***

Il avait son propre appartement dune pièce, mais il alla chez ses parents. Après tout, sa mère lattendait tant et sinquiétait. Elle avait même pris des congés.

Mon fils ! sécria-t-elle en se jetant dans ses bras.

Tout va bien, maman ! Comme tu vois, je suis vivant et en bonne santé.

Viens, je tai préparé à manger. Tu es devenu tellement maigre.

Oh, comme la nourriture maison ma manqué !

Tant que tu ne seras pas remis et marié, tu vivras à la maison. Ta chambre est toujours libre, et elle cria comme à un enfant. Va te laver les mains !

***

Jusquau soir, Antoine passa chez le coiffeur. Il entra dans son appartement. Il prit quelques vêtements. Sa mère se mit aussitôt à les ranger.

Le soir, le père rentra du travail. Ils sassirent, comme autrefois, tous ensemble et parlèrent jusquà la nuit.

Il alla se coucher dans sa chambre, où sétaient écoulés son enfance et sa jeunesse, mais ne sendormit pas tout de suite :

« Demain, il faut aller au centre médical. Ensuite au travail. Et le soir »

Cest avec cette pensée du soir suivant quil sendormit bien après minuit.

***

Le lendemain, Antoine alla le matin au centre médical. Jusquà midi, il passa de bureau en bureau. Après le déjeuner, il se rendit à son travail, cétait justement son tour.

Tu vas où ? senquit le père.

Papa, tu te souviens il y a longtemps, quand jétais encore en CM1. Tu mavais fait un pendentif pour le cadeau à ma camarade de classe ?

La moche Sophie Laurent ? Je men souviens.

Tu te rappelles, tu avais aussi dit : « En grandissant, tu pourrais peut-être tomber amoureux delle. »

Et je men souviens.

Papa, Sophie est chirurgienne maintenant. Cest elle qui ma opéré. Et elle porte toujours ce pendentif autour du cou.

Eh ben, dis donc !

Papa, tes paroles se sont réalisées. Je vais la retrouver !

***

Vingt-sept ans, ce nest pas si vieux pour commencer une vie avec la personne quon aime.

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