Sa mère la serrait fort contre elle, lembrassait, et pensait, le cœur serré : « À qui ressemble-t-elle donc ? » Puis elle soupirait longuement. Les proches sétonnaient, murmuraient la même question. Était-ce un ami qui avait semé la zizanie chez son mari, une intuition maternelle, ou bien François avait-il lui-même du mal à croire en la fidélité de sa femme ? Un soir, il rentra du travail, le visage fermé.
François, quest-ce quon va faire ? Ce nest pas le moment Clémence na même pas encore trois ans, elle vient tout juste de quitter les couches. Et moi je nai même pas eu le temps de souffler.
Jai limpression de passer dun congé maternel à un autre, murmurait Marianne. Clémence est encore toute petite, elle réclame mes bras. Comment vais-je la porter avec mon ventre qui sarrondit ?
Bientôt, on sera quatre, et tu es le seul à travailler. Tu ne crois pas quon devrait attendre pour le deuxième enfant ? demanda Marianne, effrayée davoir formalisé tout haut sa pensée.
Quest-ce que tu as derrière la tête ? Oublie ça, la coupa sèchement François. Pardon cest ma faute, mais on sen sortira, dit-il finalement, attendri. Je trouverai un petit boulot en plus.
Si cest encore une fille, ça ne posera pas de souci Elle pourra récupérer tous les habits de Clémence, même la poussette
Lécart dâge est minime, elles seront proches, continua-t-il. Et si cest un garçon (il esquissa un sourire) Je ferai une demande pour avoir un logement plus grand.
Cest ainsi quils prirent leur décision. Marianne adorait Clémence, la couvait de tendresse. Sa première fille, tant attendue Impossible de résister à la tentation de la prendre dans les bras, de la serrer fort contre elle, même quand le ventre devenait trop visible.
Une petite voix coupable lui soufflait parfois despérer que cette deuxième grossesse sarrêterait, que ce bébé trop pressé ne viendrait pas troubler leur équilibre. Mais elle nosait même pas savouer ce désir.
La nature en décida autrement. La grossesse se déroula sans complication, et le moment venu, au sein de la famille Durand, une autre petite fille vint au monde.
Au premier allaitement, Marianne nota avec surprise le fin duvet blond sur le crâne du bébé ; elle et François étaient tous deux bruns. Clémence elle-même avait eu des cheveux presque noirs à la naissance, ils sétaient juste éclaircis en grandissant. Peut-être quavec le temps, les cheveux de la petite fonceraient eux aussi, se rassura Marianne.
Ses yeux dun bleu limpide, sa peau diaphane lui valurent ladmiration de tous ceux qui la découvraient. Pour le prénom, ils ne cherchaient pas très loin et la baptisèrent Apolline. Un prénom rare, qui commençait comme celui de sa sœur : un clin dœil dont ils seuls comprenaient la signification secrète.
Mais comment deux petites filles si différentes avaient-elles pu naître dans la même famille ? Personne ne le comprenait. Apolline ne ressemblait ni à Clémence, ni à leurs parents. Et plus elle grandissait, plus la différence se voyait. Comme si un vent inconnu lavait déposée ici par hasard.
Au fil du temps, ses cheveux blondirent doucement, tirant sur le châtain clair. Cétait une enfant douce et rondelette, qui observait le monde de ses grands yeux azur. Sa mère la cajolait, lembrassait, et pensait toujours : « Mais à qui donc ressemble-t-elle ? » Et elle soupirait.
Les gens sinterrogeaient et posaient la même question. Quavait-on insinué à François ? Ou Marianne lavait-elle intrigué par on ne sait quel geste ? Ou alors François, tout simplement, avait-il laissé le doute sinstaller ? Un soir, il rentra encore plus sombre que dhabitude.
Il garda le silence, inquiéta sa femme, puis linterrogea brutalement, laccusant de lavoir trompé.
Tu te souviens du blond, le séduisant, qui tentourait dattentions ? Tu as peut-être couché avec lui, tout simplement par nostalgie.
Enfin, il insinua que peut-être les enfants avaient été échangés à la maternité.
Jamais je ne tai trompé ! Cest notre fille, personne ne la échangée ! sanglotait Marianne, blessée par tant de soupçons injustes.
Dès lors, le couple se disputait sans cesse. La rupture semblait inévitable. Marianne décida de partir ; elle commença à faire ses valises. Cest là que François fut saisi de peur.
Il aimait sa femme. Elle partirait, prendrait les enfants, il se retrouverait seul. Il voulait seulement comprendre, connaître la vérité. Mais il se sentait humilié par toutes ces remarques : « Comme elle est pâle ! Ce nest ni toi, ni sa mère »
Il avait limpression que tout le monde le voyait affublé dune couronne de cornes. Il supplia Marianne de rester, lui annonça quil allait faire un test de paternité. Marianne éclata de nouveau en sanglots.
Comment pourrais-je rester si tu ne me fais pas confiance ? Tu veux faire un test ? Autant tester aussi Clémence, tant quà faire, au cas où je laurais trompée elle aussi ! Mieux vaut en finir tout de suite !
François préleva lui-même la salive dApolline, arracha un cheveu à Clémence, apporta les échantillons au laboratoire.
Il harcela les techniciens de questions : pouvaient-ils intervertir les prélèvements ? Y avait-il des erreurs ? Des risques de falsification ? On lui assura que cétait impossible. François fut soulagé.
Les petites filles, bien trop jeunes, ressentaient les tensions. Apolline navait que quatre ans, mais elle avait compris que ses parents se disputaient à cause delle.
Clémence, moins diplomate, déclara simplement :
Tu nes pas ma sœur, on ta trouvée. Cest à cause de toi que papa et maman se disputent, quils veulent divorcer.
Apolline éclata en pleurs. Même sa mère, qui la serrait contre elle, eut du mal à la consoler.
Clémence réfléchissait à la meilleure manière de se débarrasser de sa sœur. Sans elle, les adultes cesseraient de se quereller.
Un jour, alors que Marianne sabsentait pour quelques courses et que François travaillait, Clémence habilla Apolline et lui proposa daller jouer. Elle lentraîna toujours plus loin de la maison.
Quand Marianne rentra, affolée de ne pas trouver les petites, elle fila dehors, interrogea les voisins. Une dame du rez-de-chaussée les avait vues partir, mais, pressée de rejoindre sa série préférée, navait rien demandé.
La mère parcourut les rues en hurlant leurs prénoms. François, alerté, partit à leur recherche. La nuit tombait, pas de trace des filles. Finalement, ils alertèrent la police.
Une heure plus tard, une inconnue appela le commissariat : une gamine pleurait seule dans la cour de son immeuble. On retrouva Apolline. Clémence, elle, sétait perdue, incapable de retrouver son chemin.
Le soulagement des parents fut tel quils ne grondèrent même pas leurs filles. Clémence navoua jamais son intention de se débarrasser de sa sœur.
Les disputes reprirent. François accusa sa femme de négligence ; elle lui reprochait dêtre toujours absent.
Et si une voiture les avait renversées ? Et si quelquun les avait enlevées ?…
François finit par recevoir les résultats : il était bien le père des deux. Aucune tromperie. On lui expliqua que de tels traits pouvaient sauter des générations, les gènes cachés réapparaissant soudain. Même les femmes très pâles accouchent parfois denfants métissés, comme un étrange héritage familial.
Peu à peu, la paix sinstalla à nouveau dans leur foyer. Mais Apolline ne se sentait jamais tout à fait à sa place.
Les sœurs ne sentendaient pas ; Clémence naimait pas la cadette. Quand elles se disputaient, Clémence lançait : « On ne taime pas, tu nes pas ma vraie sœur. »
Moi jai de belles robes neuves, toi tu portes toutes mes vieilleries, parce que tu nes pas vraiment de la famille.
Apolline pleurait, mais ne se plaignait jamais à sa mère. Clémence laccusait systématiquement de ses propres bêtises.
Pourquoi tu es comme ça ? Prends exemple sur Clémence, elle est calme, elle ! soupirait leur mère.
Après de telles remarques, Apolline avait compris quil ne servait à rien de se plaindre ; sa mère naimait que Clémence. Alors la petite sasseyait dans un coin, fermait les yeux, imaginant quelle nexistait pas, se soustrayant au jugement maternel, à lhostilité de sa sœur.
Clémence finit le lycée la première mais refusa de poursuivre ses études, préférant séduire quapprendre. Lors dun bal, elle rencontra un garçon quelle épousa vite : il avait son propre appartement, travaillait dans le commerce de voitures doccasion avec son père.
Marianne aimait certes Apolline, mais ne pouvait sempêcher de citer Clémence en exemple. Toute sa jeunesse, Apolline sentit quon la comparait sans cesse à son détriment. Les paroles assassines de Clémence restaient ancrées en elle : oui, elle finissait les vêtements de la grande.
Regarde Clémence, quelle chance elle a eu, lui disait sa mère. Toi, tu passes tes journées à rêvasser, à dessiner. Tu ferais mieux de sortir
En terminale, lorsquun garçon lui manifesta de lintérêt, Apolline répondit à ses sentiments avec candeur. Elle avait tant besoin de se sentir aimée Un peu plus tard, elle découvrit quelle était enceinte. Terrifiée, elle le confia au garçon, qui sembla touché et promit de parler à ses parents. Cest ainsi que leur relation, jusque-là secrète, devint publique.
La mère du jeune homme se présenta chez les Durand pour quon convainque Apolline davorter, afin de ne pas nuire à lavenir de son fils. Marianne resta silencieuse, mais cest François qui prit la défense de sa fille, peut-être pour se repentir de ses doutes passés, ou par simple compassion.
Elle gardera lenfant, trancha-t-il. Personne ne détruira sa vie, elle a assez souffert. Si vous nen voulez pas, nous lélèverons, nous.
Les parents du garçon lenvoyèrent finir ses études à Strasbourg, chez des proches. Apolline, elle, passa à lenseignement à distance.
Lécole tenta détouffer laffaire pour éviter les remontrances de lAcadémie : après tout, on aurait accusé les profs de négligence. Elle passa même ses examens à la maison, surveillée par des enseignants. La prof danglais prit pitié, laida, et Apolline obtint une très bonne note.
Mais à quoi bon ? Elle allait bientôt devenir mère, lavenir scolaire semblait seffacer.
Un drame inattendu frappa la famille : le père, usé par le travail et les soucis, succomba à une crise cardiaque, paisiblement, devant la télévision. Panique à la maison, cris, arrivée du SAMU, transport du corps. Lémotion provoqua chez Apolline un accouchement prématuré.
Le même jour où son père séteignit, Apolline donna naissance à un garçon. Comme elle, il avait du duvet blond et des yeux dun bleu pur.
Elle ne put pas assister à lenterrement, restant à la maternité. Sa mère, bouleversée, lui reprocha à mots couverts dêtre responsable du chagrin qui avait emporté François. Mais elle sattacha à son petit-fils.
Comment ne pas aimer ce bébé blond, presque angélique ? Pourtant, elle sinquiétait : qui voudrait dApolline et de son enfant, désormais ?
Je nai besoin de personne, répondit Apolline. Mon propre père doutait de moi Un autre homme naimera jamais mon fils.
Le petit garçon, prénommé Gabriel, grandissait vite ; éveillé, doux, sûrement trop calme pour son âge. Il avait cinq ans lorsque le destin, une nouvelle fois, permit à Clémence dintervenir dans la vie de sa sœur.
Contrairement à Apolline, Clémence ne pouvait avoir denfant. Ses beaux-parents rêvaient dun héritier et lencourageaient à divorcer, à chercher un autre mari. Son époux la trompait ouvertement, mais elle restait : hors de question de retourner vivre dans la précarité avec sa mère. Surtout quà la maison, il y avait maintenant linsupportable Apolline et Gabriel. Apolline, après une formation, travaillait comme coiffeuse.
Clémence décida une nouvelle fois de se débarrasser delle. Trop grande pour la mener au hasard dans la rue, elle résolut de lui trouver un mari.
Régulièrement, un jeune informaticien venait réparer leur ordinateur. Il était mignon, encore célibataire. Clémence aurait volontiers tenté sa chance avec lui, mais il lavait rejetée sèchement. Elle décida alors de larranger avec sa sœur, persuadée quApolline ne lui plairait pas et quil reviendrait vers elle. Et si jamais le courant passait, sa sœur quitterait leur appartement, lui laissant de la place. Gagnant dans tous les cas.
Elle invita linformaticien, Pierre, à un rendez-vous dans un café, prétextant vouloir lui présenter sa sœur. Elle assura à Apolline quil était temps de refaire sa vie, quun enfant avait besoin dun père.
Apolline shabilla avec soin, arrangea délicatement ses cheveux, mais refusa de se maquiller : « Autant quil me voie telle que je suis. »
Au café, elle reconnut Pierre assis, absorbé par son portable.
Vous êtes Pierre ? demanda-t-elle.
Oui, et vous ?
Je suis la sœur de Clémence. Apolline.
Surpris, Pierre lui proposa un café.
Les éclairs au chocolat sont délicieux ici, vous en prenez ?
Comment le savez-vous ? répondit-elle.
Je viens souvent ici pour mes rendez-vous professionnels répondit Pierre en consultant son téléphone, tentant de joindre Clémence.
Apolline observait lhomme à la barbe naissante, les yeux fatigués, les cheveux en bataille quelle rêvait de couper. Elle ne savait comment réagir, lui ne la regardait guère.
Je vous dérange ? demanda enfin Apolline.
Non, pas du tout, répondit-il. Votre sœur ne vient pas ?
Je ne comprends rien Elle a dit que cétait vous qui mattendiez. Peut-être que je devrais partir.
La serveuse arriva avec le café et les gâteaux.
Restons, au moins pour le café, proposa-t-il.
Non merci, répondit-elle, éloignant lassiette.
Vous avez peur de grossir ? Vous êtes très jolie, vous savez, ça vous va très bien, dit Pierre.
Mais les hommes naiment que les femmes minces.
Qui vous a raconté ça ? Quest-ce que vous connaissez aux hommes ?
Rien, avoua-t-elle. Jai un fils, il a cinq ans. Clémence ne vous en a pas parlé ?
Et alors ? Ça change quoi ?
Malgré sa gène, Apolline comprit que sa sœur lavait une fois de plus manipulée. Pourtant, Pierre insista pour la raccompagner.
Ils marchaient, échangeaient. Pierre parlait beaucoup, Apolline écoutait attentivement. Au pied de son immeuble, il lui demanda son numéro.
Pourquoi ? sétonna-t-elle.
Jaimerais continuer à apprendre à vous connaître. Je vous ai tout raconté sur moi, presque rien sur vous. Je vous appellerai.
Il ne le fit que la semaine suivante.
Désolé, jétais débordé au boulot. Ce soir, je suis libre, on se retrouve ?
Cela lui parut étrange : toute sa vie tournait autour de Gabriel ; soudain, Pierre la mettait devant le fait accompli, sans se demander si elle était disponible. Elle accepta, décidant de se laisser porter.
Assise au café, Apolline se confia peu à peu, évoquant son enfance, les disputes parentales. Cest en racontant, sous ce regard nouveau, quelle comprit bien des choses sur son parcours étrange.
En sortant, un chien errant les suivit. Dans une épicerie, Pierre acheta du pain, de la saucisse pour le chien. À la caisse, une vieille dame peinait à compter ses pièces. Pierre régla pour elle, ajoutant une tablette de chocolat, de la charcuterie, et même une glace.
Et la glace, pourquoi ? sétonna Apolline.
Quand jétais petit, ma grand-mère adorait la glace, mais elle sen achetait rarement
Tu fais pareil avec moi, cest de la pitié ? demanda Apolline.
Non. Tu mattires beaucoup, tu es lumineuse, franche. Jai juste de la compassion pour les animaux et les personnes âgées ; jai assez dargent pour faire plaisir, alors pourquoi pas ?
Le chien engloutit tout, puis sen alla.
Alors ? commenta Clémence au téléphone, curieuse.
Très bien, répondit Apolline calmement.
Quoi de bon ?
Pierre et moi, on a prévu de se revoir. Merci pour cette rencontre.
Vraiment ? Il te plaît ? Je ne le supporte pas, ce rustre.
Il est très gentil, et si intéressant. Il ma dit quil maimait bien.
Clémence marmonna dans sa barbe, puis raccrocha. Peu après, elle débarqua chez elles.
Après avoir couché Gabriel, Apolline surprit la conversation à la cuisine :
Cette idiote a encore de la chance. Je voulais ridiculiser Pierre, me venger parce quil ma repoussée et il tombe amoureux de cette cruche !
Arrête, tu as un mari ! sindigna Marianne.
Un mari qui cherche déjà à me remplacer. Le divorce ne serait quune formalité Quest-ce que je fais, maman ?
Tu timagines des choses, tu te fais des films, soupira-t-elle.
Non maman Pourquoi ça tourne toujours en sa faveur ? Elle est bête, grosse, tripote les cheveux des autres et même elle a réussi à avoir un enfant Alors que moi, rien. Pierre aurait dû tomber amoureux de MOI ! Je la déteste, jaurais mieux fait de lécarter pour de bon ce jour-là
Mais quest-ce que tu racontes Maman, ça va ?
Sur ce cri, Apolline courut dans la cuisine : Marianne suffoquait, la main sur sa poitrine, le regard perdu. Les secours arrivèrent à temps : lAVC fut léger.
Deux mois plus tard, Apolline, mariée à Pierre, déménagea avec Gabriel, mais continuait de rendre visite à sa mère presque chaque jour. Clémence, fâchée avec tous, disparut à la recherche dun bonheur hypothétique
Les parents pensent que les enfants ne réalisent rien, mais ils voient, ils entendent, ils retiennent. Les rivalités, la jalousie chez les frères et sœurs pour une part damour ou dattention, sont parfois terribles. Et la vengeance nengendre que le malheur de celui qui la fomente.
« Les enfants nécoutent jamais les adultes. Mais ils ne se trompent jamais en les imitant. »
James Baldwin
« Les mots quentend une fille porteurs de soutien et de tendresse ou, au contraire, dhumiliation sancrent en elle, deviennent vérités sur elle-même et sur la manière dont fonctionnent les liens humains. »Gabriel jouait sur le tapis, ses cheveux dorés illuminant la pièce. Apolline le contemplait, tandis que Pierre la rejoignait, deux tasses de thé fumant entre les mains. Un rai de soleil filtrait à travers la fenêtre, réchauffant la petite famille. Rien nétait parfait, elle le savait désormais nulle part, jamais. La jalousie de Clémence, les regrets de sa mère, les années de doute et dombre tout cela lui avait longtemps pesé. Pourtant, ici, dans cet appartement modeste, elle se sentait enfin vue non pour ce quelle nétait pas, mais pour tout ce quelle était.
Elle repensa aux silences blessés, aux jugements, à lamour quelle avait tant cherché enfant, persuadée quil fallait ressembler à une autre pour le mériter. Elle caressa la joue de Gabriel, toute en douceur : il leva ses grands yeux bleus vers elle, confiant. Elle comprit que le cycle pouvait sarrêter là, quelle navait plus à reproduire les anciennes blessures ni les vieilles rivalités. À son fils, elle transmettrait autre chose.
Dans la chambre, elle prit un carnet, écrivit dune main hésitante mais ferme :
« Personne nest de trop sur cette terre, pas même les invisibles. Même ceux qui surgissent par surprise, porteurs de mystère, apportent la lumière là où nul ne pensait la trouver. »
Pierre lenlaça alors, déposant un baiser dans ses cheveux. Le passé, avec ses drames et ses secrets, séloignait peu à peu. Désormais, la tendresse avait trouvé sa place, et Apolline, pour la première fois, sautorisa à croire quelle la méritait.
De lautre côté de la ville, Clémence errait dun appartement à lautre. Un soir, sur un banc, elle sortit son téléphone, hésita à composer le numéro de sa sœur, puis renonça et le glissa dans sa poche. Elle observa de loin une mère qui riait avec son enfant, les joues rosies par la course, et sentit monter en elle un regret confus. Peut-être quun jour
Dans lair du soir, Apolline ouvrit la fenêtre, laissa entrer le parfum dune vie nouvelle. Gabriel accourut, grimpa sur ses genoux et tous deux regardèrent le ciel sassombrir avec douceur.
Apolline ferma les yeux un instant, sentit contre elle le poids léger et chaud de son fils, et sut quenfin, le bonheur simplement, humblement était entré dans leur maison.