La mère serrait sa fille contre elle, lembrassait et se demandait : « Mais à qui ressemble-t-elle donc, cette petite ? » Puis elle soupirait. Les amis et la famille sétonnaient pareillement, se posant la même question. Est-ce un pote qui avait mis des idées en tête à son mari ? Sa maman aurait-elle eu quelque soupçon malvenu ? Ou alors, Victor avait-il lui-même commencé à douter de la fidélité de sa femme ? Un soir, il rentra du bureau avec la mine des mauvais jours.
Vic, on fait quoi ? Cest trop tôt, non ? Camille commence à peine sa troisième année, elle vient juste dabandonner les couches ! Et moi, je nai même pas pu souffler entre-temps.
Une grossesse après lautre déplorait Sandrine. Camille est toute petite, elle veut tout le temps quon la porte ! Comment je vais faire avec mon gros ventre pour la trimballer partout ?
On sera bientôt quatre et toi, tu bosses tout seul ! Peut-être quon devrait attendre pour le deuxième bébé ? proposa Sandrine, prise deffroi par ses propres paroles.
Mais quest-ce que tu racontes ? Oublie ça tout de suite ! Victor lui lança un regard sévère, mais se radoucit aussitôt. Désolé, cest de ma faute, mais ten fais pas, on va sen sortir. Je vais trouver un job à côté.
Si cest une fille, ben franchement, cest tout bénéf ! Ya plein de fringues de la grande, même la poussette, on en a pas besoin. Elles auront presque le même âge, elles seront copines. Si cest un garçon… Victor marqua une pause théâtrale. Eh bien, je ferai une demande pour agrandir lappart ! lança-t-il à Sandrine avec un sourire.
Ainsi en décidèrent-ils. Sandrine chérissait Camille et la gâtait volontiers ; première fille, tant attendue Elle ne pouvait sempêcher de la porter plus longtemps, de la serrer fort et de lui déposer mille baisers, même avec un ventre de plus en plus volumineux.
Parfois, Sandrine, à sa grande honte, espérait ne pas mener à terme cette nouvelle grossesse venue trop tôt, mais elle ne se lavouait même pas à elle-même. Hélas, Dame Nature nétait pas du même avis. La grossesse fut dune facilité confondante, et, à la date prévue, une seconde fille débarqua dans la famille Lebrun.
La première fois quon la lui apporta pour téter, le duvet presque blanc sur la tête du bébé la déconcerta. Sandrine et Victor étaient tous deux bruns, et à la naissance même Camille avait des cheveux noir de jais, qui avaient un peu éclairci depuis. Sandrine se rassura : « Celle-ci, cest peut-être le contraire, ça foncera ! »
Bébé aux yeux dun bleu limpide et à la peau de porcelaine fit sensation. Pour le prénom, les parents ne se sont pas compliqués la vie : la demoiselle fut baptisée Apolline. Prénom rare, initiales identiques à la grande sœur, ce qui, pour eux, avait une symbolique mystérieuse mais tenace.
Comment dans une famille pouvaient naître deux sœurs si différentes ? Personne ne savait lexpliquer. Apolline ne ressemblait ni à Camille, ni aux parents ni même, semblait-il, à personne de la famille.
Et plus elle grandissait, plus la différence se remarquait. On aurait cru quune bourrasque inconnue lavait déposée là.
Son blond vénitien fonça gentiment en châtain clair. Elle scrutait le monde de ses grands yeux translucides, tranquille et toute potelée.
Sandrine la couvait, sinquiétait : « Mais à qui ressemble-t-elle ? » Et soupirait encore. Les amis sétonnaient perpétuellement et posaient la question à tour de rôle.
Un jour, Victor rentra du boulot encore plus sombre quun jour de pluie à Dunkerque. Il fit mine dignorer tout le monde, puis soudain, accusa Sandrine, la suspectant dinfidélité. Apparemment, il se souvenait vaguement dun sympathique blond qui avait dragué Sandrine Avait-elle eu une faiblesse avec lui, à tout hasard ?
Et sil ne sagissait pas dune tromperie, alors et si les bébés avaient été échangés à la maternité ? Après tout, ça arrive. Rarement, mais ça arrive.
Je ne tai jamais trompé ! Cest bien NOTRE fille, personne ne la échangée ! se défendit Sandrine, fondant en larmes, touchée par linjustice de laccusation.
Dorénavant, cétait disputes à nen plus finir. Le divorce flottait dans lair comme un couvercle de casserole. Sandrine fit mine de partir, commença à plier bagages. Ce fut là que Victor eut peur.
Il aimait sa femme. Sil la perdait, elle prendrait les filles, il finirait tout seul. Cette idée le terrifiait. Il voulait seulement connaître la vérité.
Sacré coup de blues, quand les copains sesbaudissaient : « Mais elle sort doù cette blondinette ? Elle na rien de ses parents »
Victor avait sans cesse limpression davoir une pancarte « cocu » clignotant sur le front. Il supplia Sandrine de rester, mais annonça solennellement : il allait faire un test de paternité. Larmes à nouveau.
Comment veux-tu que je reste si tu nas pas confiance ? Tu veux pousser jusquau test ? Prends-en un pour Camille aussi, peut-être que je lai eue ailleurs celle-là ! Allez, autant divorcer tout de suite !
Victor préleva méticuleusement de la salive à la petite, un cheveu de la grande, et alla personnellement déposer le tout au labo.
Il harcela tant le personnel de questions (« Vous êtes sûrs de ne pas tout mélanger ? Il ny a pas derreur possible, hein ? ») quon le rassura ferme : ce nétait pas possible, quil arrête de se faire des films.
Les petites entendaient les disputes. Même à quatre ans, Apolline avait compris : Papa et Maman sengueulent à cause delle.
Camille, dailleurs, ne se gêna pas :
Toi tes pas ma sœur, on ta trouvée dans un carton. À cause de toi, Papa et Maman vont divorcer.
Apolline éclata en pleurs. Même sa mère, la prenant dans ses bras, eut du mal à la consoler.
Camille, de son côté, échafaudait un plan pour se débarrasser de sa sœur. Si elle disparaissait, Papa et Maman arrêteraient de se friter.
Un jour, Sandrine fit les courses, laissant les filles seules ; elle traina. Victor, évidemment, nétait pas là. Camille habilla Apolline et lemmena « se promener ». Plus elles marchaient, plus elles séloignaient de chez elles.
En rentrant, Sandrine découvrit lappartement vide. Paniquée, elle dévala dans la rue : les petites ny étaient plus.
Seule la voisine du rez-de-chaussée les avait vues partir, mais elle avait filé sans rien dire lidée de rater « Plus Belle la Vie » étant inconcevable.
La mère courait de cour en cour, en hurlant, Victor arriva en renfort, cétait la panique générale. Bientôt le soir approcha, toujours aucune trace des petites.
Les Lebrun appelèrent la police. Une heure plus tard, on retrouva dabord Apolline, qui pleurait sous un porche ; une voisine compatissante avait donné lalerte. Camille fut localisée peu après, perdue dans la nuit, incapable de retrouver son chemin.
Les parents étaient tellement soulagés quils sabstinrent de toute remontrance. Camille, bien sûr, ne confia rien de son plan machiavélique.
Les disputes reprirent de plus belle à la maison chacun rejetant la faute sur lautre.
Il aurait suffi quun bus passe ou quun barbu louche rode enfin, vous voyez le tableau.
Finalement, Victor reçut les résultats : il était bien le papa, des deux ! Pas de tromperie, pas déchange de bébés. Le laboratoire expliqua que, des fois, les gènes jouent des tours ; même une rousse flamboyante peut donner naissance à un ptit brun (et inversement), tout ça cest les mystères de la génétique.
Peu à peu, la paix revint. Mais Apolline se sentait toujours de trop.
Les sœurs nétaient pas complices ; la jalousie de Camille persistait. À la moindre dispute, elle balançait à Apolline quelle nétait quune pièce de rechange, et quen plus, elle nétait même pas sa sœur.
On machète toujours des robes neuves à moi, toi tu finis mes vieilleries, voilà, tes pas vraiment de la famille, assénait-elle avec la conviction dune avocate plaidant pour un crime passionnel.
Apolline pleurait mais ne se plaignait pas à sa mère. Camille, championne de la fourberie, se faisait passer pour linnocente, attribuant ses bêtises à sa cadette.
À qui ressembles-tu, franchement ? Prends exemple sur Camille, elle est calme au moins ! soupirait Sandrine.
Après de telles phrases, Apolline avait compris quil était inutile de se confier ; sa maman naimait que la grande.
Elle se calait dans un coin, fermait les yeux ; elle était persuadée quainsi, si elle ne voyait pas la pièce, elle nexistait pas. Cétait une façon de se protéger du regard dur de sa mère et de linjustice de Camille.
Comme le veut la tradition, Camille sortit du lycée la première, mais pas question duniversité : à quoi bon étudier quand on a une jolie frimousse ? Cest en boîte quelle rencontra lheureux élu, vite épousé il avait son propre appart, bossait avec son père, concessionnaire en vieilles Renault.
Evidemment, Sandrine aimait aussi Apolline, mais plaçait, sans sen rendre compte, laînée sur un piédestal, comparant sans arrêt ses filles souvent au détriment de la cadette, quelle injustice.
Et puis, elle nhabillait Apolline presque quavec les récup de Camille Les réflexions entendues dans lenfance restaient enfoncées dans la tête dApolline.
Tu devrais prendre exemple sur Camille, quelle chance elle a eu avec son mari. Apolline, toi, tu passes tes soirées à rêvasser, à dessiner Sors un peu voir du monde ! disait la mère.
Quand, enfin, en terminale, un garçon sintéressa à elle, Apolline y vit toute la tendresse dont elle rêvait pour une fois quon laimait pour elle ! Elle ne comprit pas tout de suite quelle était enceinte. En lapprenant, elle prend peur et avoue tout au garçon.
Il laimait aussi ou pensait laimer, il en parla à ses parents. Résultat, le secret fut éventé.
La mère du garçon débarqua chez les Lebrun, tentant de convaincre Apolline davorter, prétextant quil ne fallait pas ruiner la vie de son unique héritier. Contre toute attente, Victor prit le parti de sa fille peut-être pour se faire pardonner ses doutes passés.
Elle gardera lenfant. Je ne la laisserai pas détruire sa vie, elle en a déjà assez bavé. Tant pis si vous naimez pas ma fille, notre petit-fils, nous, on le chérira.
Le futur papa fut expédié par ses parents dans une autre ville étudier chez des cousins, et Apolline poursuivit ses cours à distance.
Le lycée fit tout pour étouffer laffaire, nimpliquant ladministration que le minimum. Elle passa même son bac à la maison, dans la discrétion la plus totale.
La prof danglais prit pitié delle et lui donna un coup de pouce pour loral un bon point au bac, mais franchement, ça allait lui servir à quoi ? Bientôt, Apolline mettrait au monde un bébé, adieu les études !
Et puis, voilà que Victor mourut brutalement dune crise cardiaque. Trop de stress, trop de travail, un quotient cholestérol bien français Il sétait allongé devant la télé après le dîner, et ne se releva pas.
En apprenant la nouvelle, Apolline, choquée, accoucha prématurément. Le soir même où son père partait, elle donnait naissance à un petit garçon, blond comme elle, au duvet doré sur la tête et aux yeux ciel.
Elle ne put assister aux obsèques. Sandrine, effondrée, vient la chercher à la maternité, et, dans un élan dinjustice, laissa échapper que cétait, au fond, Apolline qui avait brisé le cœur de son père. Mais elle devint raide dingue de son petit-fils, un chérubin pareil, ça ne se refuse pas
Anxieuse, Sandrine sinquiétait désormais : plus personne ne voudrait jamais dApolline avec un bébé.
Je nai besoin de personne. Si mon propre père a douté de moi, quel autre homme pourrait aimer mon fils ? dit Apolline.
Son fils, Séraphin, grandit sage comme une image, bavard comme un avocat, curieux comme un chat. Vers ses cinq ans, cest Camille qui refit surface dans leur vie.
Contrairement à sa sœur, Camille ne pouvait même pas rêver davoir un enfant un vrai drame ! Les parents de son mari voulaient absolument un héritier. Résultat, lépoux devint volage, trompant Camille à droite à gauche.
Camille, super accrochée à sa vie confortable, refusait de revenir chez sa mère, allergique à toute forme de précarité où rôdait sa sœur et le gamin. Entre deux crises existentielles, Camille décida quil fallait caser Apolline (pour de vrai cette fois, elle nallait quand même pas la perdre de vue dans la cour !).
Un informaticien passait souvent chez eux pour dépanner les ordinateurs. Pierre, trentenaire, célibataire, pas farouche du tout. Camille aurait bien voulu batifoler avec lui, histoire de se venger de son mari, mais Pierre la repoussa sans ménagement.
Dépitée, elle proposa de le présenter à sa sœur, persuadée que Pierre lui rirait au nez et lui préfèrerait mille fois Camille. Elle lui envoya un message façon : « Rendez-vous à tel café, il faut quon cause ». À Apolline, elle annonça fièrement : « Viens, je te présente un mec. Quitte à être seule, autant tenter, surtout avec un gosse »
Camille était sûre quApolline ferait tâche, pas à laise, empotée Évidemment, Pierre attendrait Camille, pas elle. De toute façon, il ny a pas un homme pour aimer une femme avec un enfant en bonus sil craquait pour Apolline, au moins Camille pourrait la faire déguerpir et regagner sa place chez maman.
Apolline shabilla joliment, coiffa soigneusement ses cheveux, mais ne se maquilla pas. Tant pis, Pierre la verrait telle quelle.
Au café, elle le reconnut tout de suite. Assis seul, plongé dans son téléphone.
Vous êtes Pierre ? demanda-t-elle en sapprochant.
Oui, et vous êtes ?
Moi, cest Apolline, la sœur de Camille.
Pierre, surpris, proposa aussitôt un café.
Les pâtisseries sont délicieuses ici, vous en voulez ? tenta-t-il.
Comment savez-vous ? sétonna-t-elle.
Jy donne régulièrement rendez-vous à mes clients. reprit-il, les yeux rivés à son portable, tentant dappeler Camille.
Apolline le détaillait : cernes, barbe mal rasée, tignasse décoiffée elle avait tellement envie de le coiffer !
Je vous dérange ? demanda-t-elle enfin.
Pas du tout. Votre sœur ne vient pas ? demanda-t-il à son tour.
Je ne comprends rien : Camille ma dit que vous mattendiez, justement ? Je devrais peut-être repartir.
Au même moment, le serveur arriva avec le café.
Restons, puisquon y est !
Je ne prendrai rien, dit Apolline en repoussant le gâteau.
Parce que vous avez peur de grossir ? Mais vous êtes très jolie vous savez, ça vous va bien, répliqua Pierre.
Pourtant, les hommes préfèrent les minces, lança-t-elle.
Qui vous a dit ça ? Que connaissez-vous aux mecs ?
Rien, avoua-t-elle. Jai un fils, il a cinq ans, Camille ne vous la pas dit ? lâcha-t-elle brusquement.
Ce nétait pas à elle de me le dire, répondit Pierre, pas du tout effrayé.
Peu importaient les protestations dApolline, qui comprit la combine de Camille. Pierre la raccompagna quand même chez elle.
Tout en marchant, ils discutaient ; Pierre bavardait, Apolline écoutait, charmée. Arrivés devant chez elle, il demanda son numéro de téléphone.
Pourquoi faire ?
Pour poursuivre cette conversation, jaimerais te connaître davantage. Je tappellerai.
Mais il nappela que une semaine plus tard.
Désolé, taffé non-stop. Libre ce soir ? On se revoit ?
Apolline hésita. Elle avait son fils, toute sa vie tournait autour de lui mais Pierre avait ramené la conversation, pas de question, il voulait la voir elle se laissa tenter.
Au café, Apolline raconta sa vie, lhistoire de sa naissance, les disputes des parents Plus elle parlait, plus elle comprenait sa propre existence, comme si elle la voyait à travers les yeux de Pierre.
En sortant du café, un chien errant les suivit. Pierre entra dans une supérette, acheta du pain et du saucisson pour le toutou.
À la caisse, la vieille dame devant eux fouillait son porte-monnaie, comptant ses euros cent par cent. Pierre paya pour elle, ajoutant gracieusement une tablette de chocolat, du saucisson, et une glace.
Mais pourquoi la glace ? demanda Apolline.
Tu sais, ma grand-mère adorait la glace, elle en achetait rarement, trouvant ça trop cher.
Et tu fais pareil avec moi ? Tu me fréquentes par pitié, comme une mamie ou un chien perdu ? plaisanta-t-elle à moitié.
Mais pas du tout ! Tu me plais vraiment. Tu es lumineuse, sincère. Quant aux vieux et aux animaux, jai de la tendresse pour eux, cest tout. Jai les moyens, alors jaide, voilà.
Le chien, repu, se fondit dans la nuit.
Le soir, Camille appela :
Alors, raconte, ça avance ?
Oui, tout va bien. Je vois Pierre, merci de nous avoir présentés.
Sérieux ? Ce rustre te plaît ?
Il est adorable, fascinant, il a dit quil maimait bien.
Camille grogna dans le combiné et raccrocha. Peu après, elle débarqua chez leur mère.
Apolline, après avoir couché Séraphin, voulut se joindre à eux, mais elle entendit leur conversation derrière la porte et resta figée.
Cette cruche a une chance de malade, râlait Camille. Jai voulu me venger de Pierre parce quil ma envoyée bouler Il tombe amoureux de cette potiche au lieu de moi !
Mais enfin, tu délires ! Tas un mari déjà !
Mari, mari il cherche déjà à me remplacer. Je vais divorcer, cest sûr. Maman, quest-ce que je vais faire ?
Tu te fais des idées, Camille.
Non, maman ! Pourquoi elle a tout ? Grasse, pas futée, coiffeuse Même un fils, alors que moi je peux pas Cétait moi, quil aurait dû aimer ! Je lui en veux tellement, parfois jaurais dû la balancer dans une bouche dégout !
Quoi ? Mais ça ne va pas, tu
Maman, ça va pas ? paniqua Camille, tandis quApolline accourait.
Sandrine, blême, se tenait la poitrine, suffoquant. Apolline appela le SAMU.
Grâce à leur réactivité, lAVC de Sandrine laissa peu de séquelles.
Deux mois plus tard, Apolline épousa Pierre et déménagea chez lui avec Séraphin.
Mais elle allait voir sa mère presque tous les jours. Camille, fâchée avec tout le monde, partit chercher le bonheur ailleurs…
Les parents pensent que les enfants ne voient rien et se chamaillent devant eux. Ils voient, entendent tout, et en tirent leurs propres conclusions.
La rivalité fraternelle pour lamour des parents, lattention des garçons est parfois féroce. La rancune finit toujours par se retourner contre celui ou celle qui la initiée.
« Les enfants nécoutent jamais les adultes mais ils se trompent rarement en les imitant. »
James Baldwin
« Les paroles quentend une fille quelles soient empreintes de soutien ou de reproches constituent, pour elle, des vérités sur qui elle deviendra et sur la façon dont fonctionnent les liens entre les gens. »Avec le temps, la vie se déplia autrement, comme un origami quon croyait raté avant de le retourner pour en deviner la forme. Séraphin grandit, drôle et tendre, sa main dans celle de Pierre quil appela très vite « papa », sans quon sache si cétait par imitation ou conviction. Apolline tricotait des écharpes pour lhiver pour son fils, pour Pierre, et même pour Sandrine, maintenant que les mains de la mère tremblaient trop pour cela. Les agacements dautrefois semblaient lointains, presque inventés.
Un soir, tandis que Pierre regardait Apolline lire une histoire à Séraphin, il murmura : « Tu ne ressembles à personne, Apolline. Et cest le plus beau compliment que je puisse te faire. »
Apolline sourit, enfin apaisée, et se dit que, parfois, il fallait apprendre à ne ressembler à personne pour devenir quelquun.
Dans la maison, une photo trônait sur la cheminée : Séraphin, Pierre, Apolline, et, derrière eux, Sandrine, qui avait repris des couleurs. Le cadre inclinait un peu, comme une promesse que rien ne serait jamais parfaitement droit, ni dans la pose, ni dans la vie.
Quant à Camille, elle envoya parfois une carte postale. « Je crois avoir trouvé locéan, jessaie dy noyer ma jalousie », écrivait-elle depuis une ville dont le nom sonnait comme un poème.
Personne ne lui en voulait vraiment. Le temps avait tricoté autour dApolline et des siens un cocon tissé de patience, de pardon, et dune certitude simple : aimer, ce nest pas compter les ressemblances, cest chérir les différences, peu importe doù souffle la bourrasque qui vous dépose dans une famille.
Alors, Apolline couvrait son fils de baisers, et quand il lui demandait : « Dis, maman, à qui je ressemble ? », elle répondait en riant, les yeux brillants : « À toi. Au merveilleux toi que tu deviendras. »