Oh Paul, sil te plaît ! Je ten supplie ! Je suis totalement dépassée, leau jaillit de partout, je vais inonder les voisins, et tu sais bien que Madame Chausson du dessous ne me pardonnera jamais ! Mes mains tremblent, je ne trouve même pas le robinet darrêt ! La voix perçante et angoissée résonnait si fort dans le combiné que même sans le haut-parleur, on entendait chaque mot distinctement à lautre bout de la cuisine.
Camille reposa lentement sa fourchette sur lassiette. Le tintement de la porcelaine, au cœur de la douce chaleur de la cuisine, eut la résonance dun gong annonçant un nouveau round dans ce combat sans fin quelle menait depuis maintenant trois ans. En face, son mari Paul lançait un regard contrit, passant de la blanquette refroidie au smartphone luisant sur la table.
Calme-toi, Solange, soufflait-il au combiné. Le robinet darrêt, tu sais où il est ? Sous lévier ou dans les toilettes peut-être ? Il faut couper larrivée principale.
Mais je ny comprends rien ! Paul, viens, je ten prie ! Jai peur, et puis si cest de leau bouillante ? Je suis seule, cest la panique complète !
Paul leva les yeux vers sa femme. Camille y lut ce mélange usé de supplication et de résignation qui, hélas, navait rien de nouveau.
Tu entends, Camille ? Elle va tout inonder, Solange ne sait vraiment rien faire de ses mains, cétait pareil au lycée… Il faut bien que jy aille.
Bien sûr que tu dois y aller, répondit Camille dun ton égal, dissimulant la tempête intérieure. Qui songerait à fêter un anniversaire de mariage ce soir ? Ou à apprécier ce repas quon attendait depuis deux semaines, que jai préparé tout laprès-midi ? Vas-y, Paul, sauve Solange, elle serait perdue sans toi.
Oh Camille, commence pas, veux-tu ? lança-t-il, attrapant ses clés avec agitation. Solange est dans la galère, on se connaît depuis toujours. Je répare le joint, je rentre aussitôt, garde le plat au chaud.
La porte dentrée claqua. Camille demeura seule, entourée des parfums dun dîner soigné et dune amertume persistante. Elle se leva, sapprocha de la fenêtre, observa la voiture de Paul séclipser dans la nuit.
Solange. Ce prénom était devenu lintruse dans leur histoire. Lamie denfance, la copine du lycée Paul la décrivait toujours comme « une fille simple, une vraie bonne copine ». Elle était réapparue juste après son divorce et sétait fermement installée dans leur quotidien. Ses demandes, dabord sporadiques déménager un buffet, dépanner lordinateur étaient devenues rapidement des urgences récurrentes. Une roue crevée, une étagère effondrée, une armoire à monter Et toujours, pile au moment où Camille et Paul avaient prévu leur propre programme.
Camille nétait pas du genre jalouse ou hargneuse. Mais linstinct, ce sixième sens féminin, murmurait quil sagissait de tout sauf de plomberie. Solange, toujours apprêtée, regard languissant, talentueuse dans lart de traiter les hommes comme des demi-dieux, jouait à merveille la carte de la jeune fille perdue, ravivant chez Paul des élans de chevalier-servant.
Elle rangea le repas au frais, nayant plus faim. Paul revint trois heures plus tard, fatigué et barbouillé, mais tout content de lui.
Cétait infernal ! Le siphon avait sauté, la salle de bain transformée en piscine. Jai dû courir à lépicerie de nuit pour acheter un nouveau joint. Solange était tétanisée, elle a pris du valériane !
Elle taura au moins proposé un thé, ton héroïsme méritait bien ça ? lança Camille, feignant la lecture.
Oui, oui, et même une part de tarte aux pommes. Elle a cuisiné cet après-midi. Elle te passe le bonjour, et sexcuse davoir gâché la soirée.
« Tiens donc, fit Camille mentalement. Donc pendant quelle « narrivait pas à trouver le robinet », son gâteau dorait tranquillement au four Cest à se demander »
Elle ne dit rien. Paul, à la moindre remarque, soffusquait, laccusant de sécheresse et de jalousie déplacée. Camille comprit quil lui faudrait agir autrement la prochaine fois : elle ne resterait pas seule. Désormais, elle accompagnerait Paul et sa chère Solange.
Loccasion ne tarda guère. Un samedi matin de mai, alors quils sapprêtaient à partir chez la famille à la campagne, le soleil brillait, les victuailles pour le barbecue attendaient dans le coffre, le portable de Paul se mit à vibrer. Camille, entendant la sonnerie spécifique dédiée à Solange, devint soudain tendue.
Oui, Solange ? Comment ça, des étincelles ? Une odeur de brûlé ? Ne touche à rien, coupe le courant ! Oui Jarrive tout de suite.
Il raccrocha, gêné, et expliqua à Camille, un sac de pétunias entre les mains.
Un souci avec les fusibles Ça sentend, elle panique Le court-circuit, cest sérieux, surtout un samedi où les électriciens font la grasse matinée.
Je vois, répondit Camille dun air résigné. Donc pas de week-end à la campagne ?
Non, non, ça prendra une heure. On passe chez elle, je regarde, on file ensuite chez les cousins. Promis.
Parfait, conclut calmement Camille. Je viens avec toi.
Paul hésita.
Pourquoi ? Tu ny connais rien en électricité.
Peu importe, dit-elle. Jen profiterai pour saluer Solange, cela fait longtemps. Nous devions passer un week-end ensemble, non ?
Désemparé, Paul dut céder. Ils prirent la voiture. Camille demeurait impassible, toute tension rentrée, tandis que Paul tapotait nerveusement sur le volant.
Solange les reçut dans un déshabillé de soie court, le maquillage impeccable. Sitôt quelle aperçut Camille sortir de la voiture, son sourire se crispa avant de se recomposer.
Camille ! Quelle surprise ! Jen suis toute gênée, regarde-moi, décoiffée, terrifiée Venez, entrez. Paul, mon sauveur, cest lapocalypse dans lentrée !
Ils entrèrent. Une légère odeur de plastique chaud flottait, mais rien dalarmant. Paul saffaira immédiatement sur le tableau électrique, outils en main.
Camille, pourquoi ne viens-tu pas en cuisine prendre un café ? lança Solange, papillonnante.
Non merci, répondit fermement Camille. Je reste ici, sil faut passer une lampe à Paul.
Une lampe ? gloussa Solange. Oh, Paul pourrait réparer les yeux fermés
Dis-moi Solange, pourquoi nappelles-tu pas la maintenance ? Il y a bien une astreinte 24h/24
Les ouvriers sont odieux, sales, et puis, je préfère le coup de main dun ami. Paul, lui, a les mains en or !
Justement, ses mains en or devaient tenir aujourdhui des brochettes. Nous partions tous les deux à la campagne.
Oh, pardon, jai encore tout raté ! Je suis perdue sans homme à la maison, tout seffondre Toi tu as de la chance, Camille, bien protégée derrière ton roc.
En quinze minutes, Paul régla le problème.
Juste un contact à resserrer. Mais tu devrais changer ce fusible, il est ancien.
Tu pourrais ten occuper, Paul ? demanda Solange en minaudant.
Non, répondit Camille. Nous avons notre week-end prévu depuis longtemps. Paul notera sur un papier la référence pour que tu voies cela avec un professionnel.
Solange darda un regard froid sur Camille, mais insista :
Un petit café au moins ? Jai acheté des éclairs !
Non, nous devons partir, trancha Camille, tirant Paul par le bras. Notre emploi du temps est serré.
Une fois dehors, Paul gronda doucement :
Tu as été un peu dure, tu sais. Solange ne fait pas ça par malveillance.
Elle pompes toute ton attention, Paul. Tu ne vois rien ? Ces œillades, cette robe Elle ne cherche pas un service, elle veut se sentir importante.
Mais ce nest que de lamitié ! On se connaît depuis toujours !
Franchement tu te considères comme son frère, mais un frère qui doit tout réparer, écouter, rassurer Cest commode, un frère comme ça.
Le week-end se passa, mais Camille savait bien que Solange nabandonnerait pas si facilement. Elle aurait tôt fait de trouver un nouveau prétexte.
Et de fait, deux semaines plus tard, while Paul était en séminaire à Lyon, Camille préparait le dîner de retour quand Paul appela :
Camille, je vais rentrer un peu plus tard Solange ma appelé, il y a problème.
Quel genre de problème cette fois une météorite sur le balcon ?
Non, juste un tringle à rideau en fer forgé quelle a essayé dinstaller. Elle la reçue sur le pied, il est enflé, elle ne peut plus marcher. Elle a besoin quon soulève la tringle et quon passe à la pharmacie pour de la pommade. Je nen ai pas pour longtemps.
Camille ferma les yeux, inspirant longuement.
Paul, écoute-moi. Vas directement à la maison. Je passe chez Solange. Je suis une femme, je trouverai bien la bonne crème, et je sais prodiguer un pansement. Toi repose-toi, je moccupe delle.
Ah Bon, daccord. Seulement, sois gentille avec elle, elle souffre.
Camille raccrocha, et au lieu daller chez Solange secourir son orteil, elle passa sur internet : elle trouva un service Monsieur à tout faire, choisit le plus efficace daprès les avis, puis commanda la livraison dune pommade et dun bandage à ladresse de Solange.
Elle fila ensuite dans le quartier résidentiel de Solange, et, arrivée sur place, croisa le livreur de pharmacie à lentrée, prit le colis et monta.
La porte était entrouverte. Solange devait sattendre à y voir paraître Paul. Camille entra, sans tambour ni trompette.
Dans le salon plongé dans la pénombre, des bougies, une bouteille de vin et deux verres attendaient sur la table basse ; Solange, dans son peignoir, était allongée sur le canapé, le pied allongé avec une mine défaite mais exagérément dramatique.
Paul, cest toi ? Jai tellement mal Tu as pensé à la pommade ?
Camille alluma la lumière dun geste sec. Latmosphère romantique en fut immédiatement dissipée, révélant la vraie nature de la scène.
Solange bondit, oubliant sa douleur.
Camille ? Mais où est Paul ?
Chez nous, en train de dîner. Japporte la crème et laide.
Mais Jattendais Paul ! Pour la tringle, il fallait de la force !
Cest un professionnel qui la posera, répondit calmement Camille.
On sonna à la porte. Camille ouvrit sur un homme en bleu de travail, caisse à outils en main.
Monsieur à tout faire. Pour une tringle à rideaux ?
Cest ici. Allez-y, la pièce est là-bas.
Le technicien entra, évalua la situation.
Béton, il me faut des chevilles de six. Jai tout, il faut juste un escabeau, Madame.
Solange, écarlate, lança à Camille :
Pourquoi tu as fait ça ?!
Je te rends service, non ? La crème, la tringle, cest réglé. Paul nest ni bricoleur à louer, ni ton psy, ni ton distraction du samedi soir. Si tu as un souci technique, lève le téléphone ; si tu tennuies, appelle tes amis. Quant à nous, notre famille, elle reste chez elle.
Solange, furieuse, cria presque :
Mais il va sennuyer, Paul, avec toi ! Tu fais la morale, tes une vraie institutrice !
Peut-être, répondit calmement Camille. Mais Paul rentre toujours chez moi, et toi, à force de pleurnicheries, tu nattires que la pitié. Tu pourrais, vraiment, trouver quelquun de libre, non ?
Va-ten !
Le monsieur finira en vingt minutes, cest déjà payé. Bonne soirée, Solange. Ménage ton pied, tu remues bien vite pour une blessée.
Camille sortit plus légère quelle ne lavait été depuis longtemps. Sans éclat de voix, sans jalousie théâtrale, elle venait de résoudre le fond du problème.
Paul laccueillit à la maison, hésitant :
Alors, cétait grave ? Tu crois quelle va sen remettre ?
Camille sassit, versa du thé.
Pas plus mal quune actrice ratée. Son pied va bien ; la tringle, cest un professionnel qui la pose.
Mais enfin je laurais bien fait !
Paul, regarde-moi. Tu as vraiment cru à tous ces appels à laide ? Les bougies, le vin, ce peignoir Elle voulait quoi ? Ma tristesse ou ton attention ?
Rougissant, Paul baissa les yeux.
Jaurais dû comprendre plus tôt.
Tu voulais être gentil, mais tu oubliais jusquà notre couple. Solange avait juste besoin dun théâtre pour répéter son numéro de demoiselle en détresse. Tu as servi de décor et de figurant ; ça suffit. Dorénavant, elle a un Monsieur à tout faire. Cest fini, nest-ce pas ?
Oui, cest fini, promit Paul. Jétais bête. Merci davoir tout réglé à ta façon.
Solange ne rappela plus jamais. Pas un message, pas un appel. Peut-être la fierté lempêchait-elle de revenir.
Six mois plus tard, Camille laperçut au centre commercial, bras dessus bras dessous avec un homme un peu plus âgé, des sacs de boutiques chics à la main, le visage épanoui. Leurs regards se croisèrent. Solange releva le menton, fit mine de ne pas reconnaître Camille, et passa son chemin. Camille, elle, sourit simplement. Enfin, Solange avait trouvé quelquun qui monterait ses étagères avec raison.
De leur côté, Paul et Camille retrouvèrent enfin la paix de leur foyer, sans appels de détresse ni urgences bricolage. Les soirs dhiver, ils partageaient désormais un thé chaud, parlaient projets de vacances, et planifiaient leurs escapades à la campagne en sachant quils iraient cette fois jusquau bout.
Car, dans la vie, il faut savoir dire non à lintrusion, même quand elle se glisse sous les traits dune éternelle victime.
Et si mon histoire vous a touché ou que vous aussi, vous avez dû protéger les frontières de votre couple, nhésitez pas à partager, à liker. Dites-moi, en commentaire, ce que vous auriez fait à la place de Camille.