La Maîtresse de Mon Mari Mila était assise dans sa voiture, l’œil rivé sur l’écran du GPS. L’adres…

La maîtresse de mon mari

Camille se trouvait assise dans sa petite Twingo, contemplant fixement lécran flou du GPS qui virevoltait comme une boussole de rêve, indiquant une adresse familière mais irréelle. Il ne lui restait quà rassembler ce qui lui restait de courage et accomplir ce rituel absurde quelle sétait imposé. Inspirant un grand coup, Camille quitta le siège conducteur et savança, flottant presque sur les pavés de Montreuil, jusquà lenseigne miroitante dun minuscule café. « Paradis du Café » sinscrivait, tel un présage, sur la façade brinquebalante. *Un paradis, vraiment ?* pensa-t-elle dans une brume dironie. Elle était censée franchir ce seuil, mais voilà que sa volonté seffritait comme un croissant dans du café au lait. Senfuir loin, redevenir invisible, reprendre la route vers Saint-Malo ou Strasbourg Non, Camille ne fuirait pas. Elle était venue pour comprendre, ou du moins pour voir.

La porte grinça doucement alors quelle entrait. Elle allait apercevoir CELLE, la maîtresse de son mari, linconnue qui avait détraqué la mécanique de leur vie. Que savait-elle de cette fille ? Très peu, sinon quon la surnommait « Minette » nom doux choisi par Hugo, son mari et quelle apportait les cappuccinos ici, dans ce café-fantôme. Camille choisit une table sous la pluie de lumière dune fenêtre, sappliquant à fondre dans cet univers de biscuits mous et de tasses ébréchées. Bientôt, une serveuse savança. Ce devait être elle. Camille la reconnut daprès une photo clandestine : silhouette effondrée, cheveux en bataille comme si elle venait de sortir dun tableau impressionniste, lair absent. Les secondes devinrent molles et gluantes. Les pensées de Camille se multiplièrent, formant une pâte compacte, indéchiffrable.

Bonjour ! lança la serveuse dune voix claire qui semblait provenir dun autre plan. Le badge épinglé à sa poitrine révélait : « Chloé ». Donc, pas besoin dimagination de la part de son mari pour surnommer Chloé “Minette”. Chloé, ignorante du cyclone mental de Camille, poursuivit :

Je vous apporte la carte ? Appelez-moi dès que vous êtes prête.

Camille lui adressa son plus éclatant sourire une grimace en rêve tout en détaillant lautre avec une intensité de scientifique étudiant une nouvelle espèce. *Comment ai-je pu atterrir dans cette scène absurde ?* se demanda-t-elle. La genèse de ce cauchemar était simple. Depuis dix ans, Camille partageait sa vie avec Hugo. En vérité, elle croyait au bonheur, ou du moins elle croyait en une routine rassurante. Ils avaient une fille, Adèle, huit ans. Hugo ladorait, la couvrait de cadeaux inutiles. Quand Camille soupirait à propos de la énième peluche, il haussait les épaules, sourire indéchiffrable. Parfois, Camille sentait même quAdèle préférait son père Quimporte. Camille était psychologue, dans le privé à Vincennes. Elle savait combien lamour paternel comptait pour une enfant

Elle et Hugo parlaient beaucoup, tiraient au clair les discordes, ne laissaient pas pourrir les problèmes. Une famille comme tant dautres : appartement acheté à crédit, Peugeot décrépite, maisonnette en Bourgogne à quarante bornes de Paris. Et puis, tel un fruit tombé dun arbre, la maîtresse. Camille avait trébuché dessus par hasard. Trois jours plus tôt, Hugo chantonnait dans la douche lorsque son téléphone vibra sur la console du salon. Il cria, la voix résonnant comme un corbeau au réveil :

Ça doit être papa ! Tu peux répondre ?

Camille, dordinaire respectueuse de lintimité numérique, consentit à prendre lappel. Elle vit sur lécran : « Minette » et une photo, étrangère et souriante, blottie contre Hugo. Le monde bascula, les murs du salon se mirent à onduler. Devait-elle répondre ? Accrocher au nez de linconnue ? Le téléphone se tut.

Camille aurait aimé fuir cet appareil comme une vipère. Mais une bulle surgit : un message. « Mon Hugot, je bosse la semaine prochaine, tu passes au Paradis du Café à la fin de ma journée ? Jai envie de te préparer un café rien quà toi. Bisous, tu me manques ». Des emojis flottaient, incongrus, dans ce rêve amer.

Électrisée, Camille recula. La vérité sexhibait : son mari partageait ses bras, et ses rêves, avec une serveuse. Depuis combien de temps ? Réalité ou simple passade ? Quimporte, la trahison brûlait. Elle répondit à Hugo quelle navait pas entendu lappel, prétexta une migraine, annonça voler jusquà la pharmacie.

Elle ne sy rendit pas. Elle sassit sur un banc lépreux du petit square, la tête envahie de souvenirs déformés avait-il déjà trahi avant ? Par où leau était-elle entrée dans leur barque ? Mais Camille nétait pas une femme à se voiler la face. Elle nallait pas ramer au milieu des abysses dun navire en perdition. Pas de scène de jalousie, pas son style. Elle préférait discuter les pires vérités avec lucidité, même si leur goût ressemblait à du vinaigre sur un éclair au chocolat. Aller le confronter ? Non, pas ainsi. La priver de lanniversaire prévu dix ans de mariage. Adèle dans lexpectative, les grands-parents invités, des plans qui fondaient comme neige au soleil Renvoyer Hugo à sa « Minette » ? Peut-être, mais Adèle ? Le prêt immobilier ? Les parents de Camille ? Et voilà quelle se rendait compte quelle aimait encore Hugo un peu. La migraine devint réelle.

Camille se souvint soudain du nom de létablissement, du planning de « Minette », du visage étrange de la serveuse. Elle se sentit engloutie par le besoin daller la voir. La nuit devint un manège où sommeil et appétit disparaissaient, où Hugo et Adèle lisaient linquiétude sur son visage. Elle inventa une surcharge de travail, un dossier difficile qui la rongeait. Adèle la serrait dans ses bras, Hugo lobservait avec la méfiance dun chat. Et un matin, Camille se répéta : il faut. Il FAUT aller la voir, sinon le rêve ne finirait jamais.

***
Un café crème et un dessert, sil vous plaît, commanda Camille, sa voix résonnant dans léther. Une suggestion ?

Notre millefeuille est pas mal, proposa Chloé.

Alors, millefeuille.

Quand la “maîtresse” amena le plateau, Camille toucha à peine à la tasse le sucre semblait fondre, le café goûtait loubli. Le millefeuille était quelconque. Peu de monde dans ce café suspendu dans la matinée. Cétait voulu : Camille voulait parler, échanger quelques phrases sur un ton rêveur. Dix minutes plus tard, Chloé sapprocha, douce comme une ombre :

Vous navez presque pas touché à votre dessert. Il ne vous plaît pas ? Je peux le changer ?

Non, ce nest pas le gâteau. Je nai pas faim, mon esprit est ailleurs.

Désolée, je vous laisse tranquille.

Non, Chloé, cest vous qui mintriguez. Je me demande ce que je dois faire : finir ce millefeuille ou bien demander le divorce ? Si vous deviez choisir ?

La serveuse eut un sursaut, prise dans ce théâtre fou.

Je nai jamais eu à choisir comme ça

Mais imaginez ! Si vous découvriez que votre mari vous trompe.

Chloé garda le silence, plongeant dans les limbes. Camille, soudain lasse, fit dévier la conversation.

Vous travaillez ici depuis longtemps ?

Presque un an, souffla Chloé.

Étudiante ?

Oui à la Sorbonne Nouvelle, filière arts du spectacle.

Alors votre imagination doit être très fertile?

Je ne comprends pas

Par exemple, pouvez-vous vous imaginer dans la peau dune femme trompée ? Ou dune maîtresse ?

Chloé se tassa, visiblement mal à laise. Camille coupa court. Elle comprit, dun éclair, labsurdité de sa démarche. Venir ici, et après ? Se jeter sur Chloé ou la gifler avec une tasse tiède ? La douleur partirait-elle? Certainement pas. Dans lair suspendu, elle murmura, fatiguée:

Laddition, sil vous plaît.

Quand Chloé revint, Camille avait disparu. Sur la table, des billets quatre-vingts euros pour une addition de quarante, et un fil de regrets. Chloé regarda la rue, un soupir flou séchappant de sa bouche.

***

Au Paradis du Café, Camille prit une décision flottante. Lanniversaire serait fêté. Adèle préparait une affiche, les parents seraient là ; impossible de voler cela à sa fille. Juste après, elle parlerait à Hugo.

Et voilà : dîner à trois, sous les ombres mobiles de leur brasserie favorite à Bastille. Quelle noce célèbre-t-on à dix ans ? Noces détain ? De bois ? *De verre, sûrement, prêtes à éclater mais je souris, je joue le jeu* pensait Camille. Alors que le repas glissait vers la fin, Hugo fit un clin dœil à Adèle. « Il manque le gâteau, quelle fête sans gâteau ? »

Adèle bondit : « Gâteau ! Le plus gros morceau, pour moi, maman daccord? »

Un signe, et le personnel apporta un gâteau. Mais cétait Chloé qui le poussait, fragile, avec sa frange en désordre, sa nonchalance surréaliste. Hugo lui sourit, puis sadressa à Camille :

Joyeux anniversaire, chérie. Ce gâteau, cest pour toi.

Un animateur surgit soudain, entraînant Adèle à un jeu denfant sur une autre planète. Camille resta muette, sidérée. Hugo expliqua :

Je sais que tu connais déjà Chloé.

La serveuse fit un signe poli.

Notre amour résistera à tout, Milla. Merci dêtre toi il se pencha pour lembrasser. Elle détourna la tête.

Cest une blague ou quoi? demanda-t-elle enfin.

Camille, cétait une farce. Jai contacté une agence spécialisée. Ils créent des scénarios incongrus pour des anniversaires, engagent des acteurs. Pour nous, jai imaginé mon infidélité. Mais tu as été incroyable, tu es la femme la plus sage et admirable que je connaisse!

Il tenta de la prendre dans ses bras. Elle lesquiva.

Donc pas de maîtresse?

Aucune, affirma Hugo, rayonnant.

Chloé, actrice?

Japprends encore, confia la jeune femme. Je fais des extras ici, et du théâtre avec lagence. Vous avez été élégante, madame dautres mont arrosée de café, insultée devant tout le café. Pas vous.

Camille le fixait, abasourdie, puis la colère jaillit.

Tu trouves ça drôle, HUGO ? Cest approprié? Pourquoi minfliger ça ?

Chloé tenta de fuir, Camille la retint dun signe glacial. Hugo, qui navait jamais vu sa femme crier, semblait rétrécir. Camille se leva, prise dune fureur surréaliste.

Tu veux du piquant, HUGO? Tiens! Elle saisit le gâteau et lécrasa sur le visage de son époux. Voilà pour le piquant, et pour la garniture! Ensemble, tout!

Hugo, abasourdi, grattait la crème sur ses joues en vain.

Tu es folle ou quoi ?

Mais non, mon cher minauda Camille. Javais juste envie de pimenter notre histoire Et, sans un mot de plus, elle sortit.

Tu ne vas pas me laisser, hein? Jai pas trompé!

Elle sarrêta sur le trottoir, se retourna, le regard vif:

Jaurais préféré que tu me trompes, tu sais.

Elle rejoignit Adèle, la prit par la main et disparut. Lair du soir sur Paris fouettait son visage. Camille rit soudain.

Maman, quest-ce qui tarrive? Pourquoi tu souris ?

Oh, rien. Je viens de penser à une blague.

Tu me la raconteras?

Oui, mais dabord, il faut quon parle. Tu sais, il va falloir quon vive un temps sans papa

Sans papa? Pour toujours ?

Je ne sais pas. On verra. Tu es avec moi? Adèle hocha la tête.

Et, silencieuses, elles avancèrent sur les pavés magiques dune nuit parisienne.

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