La maîtresse de mon mari était superbe. Si j’avais été un homme, j’aurais choisi la même. Vous sav…

La maîtresse de son mari était magnifique. À vrai dire, si elle avait été un homme, elle l’aurait choisie elle aussi.
Il existe des femmes comme cela, vous savez celles qui connaissent bien leur valeur. Elles marchent dun pas assuré, regardent droit dans les yeux, écoutent avec attention, ne sagitent jamais inutilement. Inutile de dévoiler leur dos ou leur poitrine pour attirer les regards : elles rayonnent dune sérénité presque royale et ne se laissent jamais gagner par la panique.
Oui, elle laurait choisie, totalement à lopposé delle-même.
Et puis, qui était-elle, au fond ? Toujours pressée, toujours à crier sur les enfants ou sur son mari, maladroite, tout lui échappait des mains, elle courait sans cesse entre un travail accablant et un patron jamais satisfait. Pantalon et pulls étaient son uniforme quotidien. Repasser une robe ou un chemisier, quelle histoire ! Elle ne se souvenait plus de la dernière fois où elle avait repassé des volants. Heureusement que le sèche-linge, dernier cri dans leur appartement parisien, défroissait efficacement les vêtements sans avoir à toucher un fer à repasser.
Mais la maîtresse, ah, quelle allure ! Silhouette, maintien, jambes, cheveux, regard, tout en elle inspirait le silence.
Depuis quelle avait découvert la vérité, elle retenait son souffle. Plutôt, elle lavait vue, là, sans lavoir prévu. Laffaire sétait passée du côté de Montparnasse, dans un quartier où le travail la menait rarement. Elle était entrée dans le premier bistrot venu, pressée par la faim. Son dossier rendu, elle pouvait enfin manger. Parmi la foule, elle trouva une table libre, s’installa, prit le menu en main et en relevant les yeux, elle le vit. Non, pas de doute. Elle reconnaîtrait ce dos entre mille. Il était là avec elle.
Il lui tenait les mains, embrassait ses doigts. Un vrai cliché, pensa-t-elle. « Vos mains sentent la lavande », aurait-dit un poète. Mais il fallait admettre que la femme était superbe. Objectivement.
À ce moment-là, elle sentait ce drôle de flottement. Un peu comme une brûlure : on sait que la douleur arrive, on anticipe à chaque seconde quelle va exploser. Mais dans lintervalle, on retient son souffle, on tente damortir le choc en soufflant sur la plaie.
Elle sattendait à souffrir, mais au fond, cétait le vide. Rien.
Son mari était rentré pile à lheure. Toujours lhumeur égale, lumineux, rassurant. Elle, elle senflammait au quart de tour, courait, brusquait tout le monde. Lui, bon vivant, posé, solide, avec cette dose dhumour qui manquait tant ce soir-là.
Elle aurait eu besoin de cet humour, mais il ne lui appartenait pas.
La tentation était grande de lui demander, froidement, à brûle-pourpoint : « Alors, ta maîtresse ? Je vous ai vus, à Saint-Germain, bel endroit, je comprends, moi aussi jaurais craqué. »
Elle aurait aimé voir la sueur perler sur son front, regarder ses efforts pour préserver un calme illusoire.
Elle se serait lancée : « Tu la présentes aux enfants ? Une nouvelle maman, ça leur plaira sûrement. Et moi, je vais où ? Elle a un logement, au moins, ou tu la ramènes chez nous ? »
Rien de tout cela ne sortit. Son mari, routinier, la serra contre lui ce soir-là, sendormit vite.
Peut-être que non, ils navaient encore rien consommé… se dit-elle, roulant sur son côté du lit. Peut-être nen étaient-ils quaux prémices, à la synchronisation des souffles et des pensées. Il était fort, son mari, pour jouer le rôle du séducteur secret, impénétrable, impassible.
Elle se tourna et retourna, par bribes de sommeil, rêva de bouquets éclatants ou de femmes étrangères en robe écarlate.
Au réveil, elle avait la tête lourde, se leva lentement, habilla sans stress les enfants pour lécole.
Elle réfléchissait : que fait-on dans ces circonstances ? Quont fait les femmes avant elle, celles qui surprennent leur époux avec une autre ? Chercher sur Internet, peut-être ?
Mais Google ne savait pas. Elle non plus. Continuer à vivre, simplement ? Déjà, elle navait pas arrêté. Tout restait identique : mari rentrant sans taches ni parfum étranger, enfants remuants, séances de cinéma dominicales, la routine. Même le même rythme des ébats conjugaux : deux fois par semaine, parfois trois si on faisait bien attention aux détails.
Peut-être quelle sétait trompée ce jour-là au café ?
Non, elle le savait bien.
Elle lappela ce midi-là ; il ne décrocha pas. Elle monta dans un taxi, inventa au chauffeur quelle attendait « un colis pour le travail ». La voiture de son mari était bien là, garée comme toujours. Lui et sa maîtresse sortirent, montèrent ensemble, repartirent.
Elle sentit le sang quitter son visage, demanda un verre d’eau au chauffeur, fit semblant de téléphoner « Tant pis pour toi et ton fichu colis, jen peux plus dattendre, je file bosser ! »
Elle se souciait tout de même de limage quelle renvoyait.
Savoir quil y a une maîtresse, cela bouleverse tout. Faut-il divorcer ? Peut-être bien. Supporter ? À quoi bon ?
Elle se souvint dun couple damis à Lyon, il y avait quelques années. Lui aussi avait eu une maîtresse, cachée, niée. Scandale, confidences, preuves irréfutables trouvées dans une conversation sur le téléphone. Il niait tout, prétendait à un piratage, accusait la jalousie de rivaux professionnels.
Son mari, à lépoque, avait jugé sévèrement : Jamais je ne mentirais, cest indigne. Si tu as fauté, tu assumes. Tu avoues, tu choisis, mais tu assumes.
Elle avait été fière de lui alors.
Cest facile de donner des leçons, tant quon ne risque rien soi-même.
Mais, lorsquon se retrouve face à la vérité nue, devant femme et maîtresse, le courage et la voix assurée sévaporent aussitôt.
Assise à leur table, ce jour-là, elle avait tiré une chaise, pris place. La maîtresse leva vers elle des yeux surpris. Son mari, blême, gigota sur sa chaise. Aucun mot. Elle, amusée du vaudeville qui se jouait.
La maîtresse avait compris tout de suite qui elle était. Peut-être le savait-elle déjà.
Son mari amorça une explication. Elle le coupa dun geste calme : « Ce nest pas ce que je pense, nest-ce pas ? » souffla-t-elle.
Puis, à voix posée : « Il ny a rien doriginal ici, vous savez. Ce sont des choses qui arrivent. Maintenant, réfléchissez : il y a des enfants, un appartement à Paris, des parents âgés. Vous êtes assez grands pour trouver la solution. »
Elle se leva, traversa la salle. La robe impeccablement repassée lui allait à ravir. Elle regretta de ne pas lavoir sortie plus tôt.

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