Maîtresse de sa maison.
Élodie, tu as encore oublié de couvrir le beurre, soupira Madame Geneviève Morel en ramenant bruyamment une chaise vers elle. Maintenant il a passé toute la nuit à absorber les odeurs du réfrigérateur. Julien, mon chéri, préfère tartiner le fromage frais ; jen ai acheté du tout nouveau hier.
Élodie sentit ses doigts se crisper sur le manche du couteau. En silence, elle continua à trancher le pain, sefforçant de le faire droit, bien que ses mains tremblent légèrement. Derrière la fenêtre, il pleuvait doucement en ce début doctobre ; la pluie dessinait des sillons irréguliers sur la vitre, et la cuisine semblait trop petite pour trois adultes.
Maman, le beurre va très bien, marmonna Julien sans relever les yeux de son téléphone, mâchonnant mécaniquement sa tartine.
Bien sûr, bien sûr. Je dis ça juste parce que je minquiète. À votre âge, vous ne comprenez pas encore que les aliments doivent être stockés convenablement. Après, vous aurez mal au ventre, et qui donc devra vous soigner ?
Élodie posa lassiette de pain sur la table et sassit à sa place. Sa tête tournait dès le matin ; elle avait un goût amer dans la bouche. Elle se versa un thé Lipton, espérant que la chaleur dissiperait les vagues de nausée.
Élodie, tu ne manges presque rien, poursuit la belle-mère, la fixant au-dessus de ses lunettes. Regarde-toi, tu fondes à vue dœil. Julien, tu comptes vraiment fonder une famille avec une femme si maigre ? Un bébé a besoin dune maman forte.
Quelque chose se noua violemment en elle. Élodie but une gorgée de thé brûlant et força un sourire.
Madame Morel, je nai jamais faim le matin. Ça a toujours été comme ça.
Toujours, toujours ! À mon époque, on allait travailler même avec de la fièvre, et personne ne se plaignait. De nos jours, la jeunesse prend un arrêt maladie pour le moindre éternuement. À ton âge, jélevais déjà Julien, seule, je travaillais et gardais la maison en ordre.
Julien leva enfin les yeux.
Maman, ce nest pas comparable. Élodie est restée au bureau jusquà vingt heures hier, ils rendaient les bilans.
Je ne dis pas le contraire, je minquiète pour vous, cest tout. Un jeune couple doit penser à lavenir, à la descendance, et avec une santé pareille…
Élodie se leva, emportant sa tasse à peine entamée vers lévier. Son reflet dans la vitre laissa apercevoir Madame Morel qui resservait tendrement du fromage frais à son fils, une main rassurante sur son épaule, la voix douce, tournée seulement vers Julien :
Mon chéri, noublie pas, tu as une réunion importante aujourdhui. Jai repassé ta chemise bleue, elle tattend sur la chaise.
Élodie serrait sa tasse de thé tiédi, le dos tourné, sentant monter en elle une lassitude épaisse, presque douloureuse, plus lourde quun simple chagrin.
Il ny a pourtant que trois mois, elle sétait sincèrement réjouie de la visite de sa belle-mère.
***
Geneviève Morel était arrivée chez eux à la fin du mois de juillet. Elle avait appelé tard le soir, dune voix affolée, presque en larmes. Un dégât des eaux chez elle, à Chartres, avait abîmé le parquet et plusieurs meubles ; il fallait lancer de gros travaux. Lentrepreneur promettait une semaine, dix jours tout au plus.
Julien, puis-je passer une petite semaine chez vous ? Lhôtel coûte cher, et je me sentirais si seule, suppliait-elle au téléphone. Julien avait tout de suite accepté.
Élodie, elle, sétait réjouie. Les occasions étaient rares de la voir autrement quaux grandes fêtes. Geneviève lui avait toujours semblé énergique, un peu bavarde mais accueillante, et depuis la mort de son mari cinq ans plus tôt, elle vivait seule, employée aux archives municipales, passionnée de violettes.
Ce sera vite passé, dit-elle à Julien, déjà en train de préparer la chambre damis. Ça nous rapprochera un peu.
Julien lavait étreinte, baisant le dessus de sa tête.
Tu es formidable. Ça me rassure aussi, la savoir entourée pendant ce chantier.
Geneviève débarqua gare Montparnasse avec deux énormes valises et un carton ligoté par une ficelle. Élodie et Julien étaient venus laccueillir. Madame Morel, fatiguée, les yeux rouges, les lèvres pincées, laissa tomber sa valise pour serrer sa belle-fille :
Merci, Élodie, daccueillir une pauvre vieille dame. Je ne ferai que passer, promis. Dès la fin du chantier, je repars, je ne veux pas déranger.
Les premiers jours frôlèrent lidylle. Geneviève préparait les repas, nettoyait pendant que le couple travaillait. Les soirs, autour du thé avec des petits-beurre, tout le monde échangeait les nouvelles. Julien plaisantait plus que dhabitude, heureux de revoir sa mère.
Mais à la fin de la deuxième semaine, lambiance se transforma.
Au début, ce furent des broutilles. Geneviève avait changé la disposition des épices dans la cuisine, « pour quon sy retrouve plus aisément ». Ensuite, elle reclassa le linge, repliant tout « à la bonne façon ». Élodie butait parfois sur ses propres vêtements, se demandant si elle devait signaler quelque chose. Après tout, ce nétait rien.
Élodie, jai vu quil y avait un peu de poussière sur les tringles à rideaux, constatait sa belle-mère tout en servant la soupe. On na pas passé un coup de chiffon depuis un moment? Cest mauvais pour les allergies. Jai tout nettoyé, maintenant cest impeccable.
Merci, Madame Morel, murmurait Élodie en sentant ses joues sempourprer. Elle manquait clairement de temps pour la poussière, préférant un roman ou une série le soir après le boulot.
Je te reproche rien, ma fille. Je donne un coup de main, cest pour vous.
Au bout de trois semaines, les ouvriers appelèrent de Chartres : la rénovation traînait, des soucis électriques, dix jours de plus minimum. Madame Morel nen montra rien, mais elle fut peinée.
Désolée, Julien, je ne vous dérange pas ? Il faut encore supporter maman un peu.
Tu nous ne déranges pas, jamais, assura-t-il en lenlaçant.
Élodie observait la scène en silence. Elle tenta de se rassurer : dix jours, ça passerait.
Mais le mois passa. Puis un mois et demi. Geneviève sinstalla insidieusement dans leur deux-pièces. Elle occupait désormais le bureau dÉlodie, aménagé avec canapé-lit et ordinateur; Élodie travaillait alors à la cuisine, ou dans leur chambre, se sentant déplacée mais nosant demander à reprendre son espace.
Chaque soir, Geneviève cuisinait. Certes, cétait bon, mais toujours au goût de Julien: gratin dauphinois, bœuf bourguignon, côtelettes, jamais les salades ou poissons quÉlodie appréciait. Mais elle nosait rien dire.
Élodie, tu ne manges vraiment rien, sinquiétait sa belle-mère. Julien, regarde, ta femme sévanouit. Il faudrait peut-être voir un médecin.
Cest vrai, tu as maigri, murmura Julien avec inquiétude.
Jai juste pas faim, répétait Élodie, et cétait vrai. Elle avait perdu lappétit. Le matin, lenvie de vomir montait, la faiblesse la lestait toute la journée. Mais consulter un médecin revenait à admettre que tout cela provenait du stress et ça, Élodie sy refusait : comment avouer que la présence de sa belle-mère létouffait?
***
Mi-septembre, la pression redoubla au travail: la comptabilité devait fournir durgence des rapports rectifiés, et Élodie, avec ses deux collègues, rentrait parfois à vingt et une heures, épuisée, la migraine au bord des tempes.
La chaleur douce de leur appartement, les senteurs de cuisine, et la voix de Geneviève laccueillaient immanquablement :
Élodie, enfin! On a déjà dîné avec Julien, je tai réservé un peu dans la casserole. Il ne faut pas déplacer la vaisselle, jai tout rangé à ma manière.
Élodie opina, chauffa son plat, quelle narrivait presque plus à avaler. Julien embrassait sa joue, racontait sa journée. Geneviève sinstallait à côté, tricotant ou feuilletant un magazine, omniprésente et lair semblait alors plus lourd.
Julien, tu ne trouves pas que ta mère sinstalle? demanda une nuit Élodie, alors quils étaient couchés dans lobscurité.
Mais tant que le chantier nest pas fini courage, ce nest plus pour longtemps.
Mais cela fait deux mois déjà
Cest ma mère, Élodie. Elle est seule, elle souffre. Un peu de compréhension, non?
Quelque chose la blessa. Élodie se détourna. Julien sendormit presque aussitôt; elle, les yeux grands ouverts, écoutait le moindre froissement dans lautre pièce.
Le lendemain, Geneviève laccueillit avec une nouvelle proposition :
Élodie, tu veux que je taide pour le ménage samedi? On ira plus vite à deux.
Elle neut pas le temps de refuser, Geneviève était déjà armée de seau et serpillière. Ensemble, elles nettoyèrent; et au fur et à mesure, les remarques tombaient:
Oh là, mais derrière le radiateur, cest sale! Il faut passer laspirateur. Et les rideaux, ils sont bons à laver, regarde la poussière. Tu désinfectes ton frigo? Il faudrait toutes les deux semaines, sinon gare aux bactéries.
Élodie écoutait, hochait la tête, frottait et sentait monter une irritation sourde. Mais elle nosait rien répondre : Geneviève aidait, voulait bien faire pouvait-on lui reprocher?
Fin septembre, Élodie comprit quelle se sentait étrangère chez elle. La belle-mère gérait la cuisine, la salle de bain, même la lessive. Elle lavait le linge de Julien, repassait ses chemises à lamidon.
Julien adore le linge croustillant, je lai habitué ainsi quand il était petit, souriait-elle.
Élodie se débrouillait pour laver ses vêtements quand la machine était libre. Elle se surprenait à avancer dans lappartement à pas feutrés, à éviter de faire du bruit, à se rendre invisible.
La nuit, elle rêvait quelle errait dans des couloirs sans fin, sans jamais retrouver sa chambre. Ou bien, elle essayait de cuisiner, mais les ustensiles et les aliments disparaissaient de ses mains.
Elle se réveillait trempée de sueur, le cœur cognant, écoutant la respiration endormie de Julien à côté d’elle. Parfois, elle voulait tout lui déballer, mais les mots mouraient dans sa gorge: comment dire que la sollicitude de sa belle-mère loppressait ?
***
Le 1er octobre, les choses prirent un tournant étrange.
Élodie se réveilla nauséeuse, dut courir à la salle de bain. Penchée au-dessus du lavabo, livide, elle entendit Geneviève de lautre côté de la porte :
Élodie, tout va bien? Je vais appeler le médecin?
Non, ça va, cest sûrement un mauvais plat hier soir.
Un mauvais plat? Jai fait les boulettes moi-même, la viande était fraîche! Julien na rien.
Ce nest pas les boulettes, jai lestomac fragile.
Toute la journée, elle se sentit faible. Au travail, les chiffres se brouillaient, la collègue à côté delle s’inquiéta :
Tu as lair dun fantôme. Prends congé, va chez le médecin!
Mais Élodie ny alla pas. Revenue tard chez elle, elle trouva Geneviève presque hostile.
On sest fait du souci, Julien aussi. Tu réalises? On sinquiète, tu nous fais peur.
Excusez-moi, cest le boulot.
Toujours le boulot. Mais la famille, le foyer? Julien était seul, heureusement que je lai nourri.
Élodie se réfugia dans la chambre et sécroula sur le lit. Dans la pièce voisine, elle percevait les intonations de Geneviève, plaintives, et les réponses de Julien.
Elle voulut crier mais resta muette.
Le lendemain matin, en shabillant, elle découvrit que son chemisier préféré était taché au col. La veille au soir, il était propre. Elle questionna :
Madame Morel, savez-vous ce qui est arrivé à ma blouse blanche?
La belle-mère eut un regard surpris :
Quelle blouse?
Ma blanche, elle était nickel hier
Je nai touché à rien, tu as sûrement renversé quelque chose puis oublié.
Le visage impassible, elle commença à la soupçonner de mentir. Mais elle ne dit rien, enfila un autre haut et partit travailler avec cette pierre sur le cœur.
Dautres bizarreries suivirent. Sa tasse préférée, cadeau danniversaire de Julien, disparut. Interrogée, Geneviève haussa les épaules :
Je nai rien vu, tu las sûrement cassée sans faire attention.
Bientôt, la bouteille de shampoing dÉlodie se vida comme par magie, du jour au lendemain. Même réaction de Geneviève:
Peut-être que le bouchon nétait pas bien fermé.
Élodie cessa de poser des questions. Elle sentait langoisse monter chaque jour, travaillant en pilote automatique et le soir, devant son ordinateur à la cuisine, nayant plus la force dentrer dans « sa » chambre.
Julien se referma, sirritait plus vite; leurs échanges devenaient tendus.
Élodie, tu es à cran, cest le boulot?
Non.
Alors?
Elle le regarda, voulant lui dire la vérité: quelle étouffait, se sentait exclue chez elle. Mais, comme toujours, les mots ne vinrent pas.
Je suis seulement fatiguée. Pardon.
Il lenlaça, lembrassant sur la tempe.
Patiente encore un peu. Maman part bientôt, le chantier touche à sa fin.
Mais les semaines senchaînaient, les « bientôt » seffaçaient. Geneviève, chaque semaine, recontactait les ouvriers, revenant inquiète.
Ils posent les plinthes cette semaine, dans dix jours cest fini.
Mais les jours sétiraient.
***
Fin octobre, Élodie sombra dans linsomnie. Certes, elle dormait, mais se réveillait dévastée, des cernes bleuâtres sous les yeux, les mains tremblantes.
Une nuit, un bruit la réveilla. Un léger frottement, un murmure, provenant de la chambre de Geneviève. Élodie tressaillit, se redressa, écouta puis le silence.
Le matin, elle osa demander :
Vous avez entendu du bruit, cette nuit?
Non, rien; je dors comme une souche.
Peut-être quil ma semblé Je suis un peu tendue, il faudrait que je voie un médecin.
Quelques jours plus tard, Élodie sentit dans lappartement une odeur étrange cireuse, sucrée, comme à léglise. Elle renifla, constata que le parfum provenait surtout du seuil de la chambre de Geneviève.
Madame Morel, vous brûlez des bougies le soir?
Des bougies? Non, pourquoi?
Il y a une drôle dodeur de cire.
Je ne sais pas ; ça doit sûrement venir des voisins, par la ventilation.
Mais le parfum réapparaissait, chaque nuit, tenace. Élodie en venait à se réveiller, allongée dans la pénombre, sentant la peur se glisser dans ses veines.
Un après-midi, profitant de labsence de Geneviève, elle entra dans la pièce quelle occupait. Tout semblait normal : le canapé bien replié, une pile de magazines, ses violettes alignées sous la fenêtre. Elle ouvrit larmoire : les vêtements de Geneviève soigneusement pendus, au sol ses valises et le fameux carton lié de corde.
Élodie se pencha, voulut ouvrir, mais la porte dentrée souvrit soudainement. Elle sursauta, ressortit aussitôt. Geneviève venait de rentrer des courses.
Tu es là ? Je croyais que tu travaillais.
Je suis rentrée plus tôt, je me sentais mal.
Oh, ma pauvre chérie, va donc te reposer, je te prépare un thé.
Le soir même, lodeur de cire réapparut. En allant à la salle de bain, Élodie remarqua la photo de leur couple posée, insolite, sur létagère, alors quelle se trouvait dhabitude dans la chambre. Elle sen saisit le visage dÉlodie était tout griffé, tailladé de fines rayures, comme faites à lépingle.
Elle resta figée, la photo entre les mains, la poitrine secouée par un affreux pressentiment.
Julien surgit, intrigué.
Quest-ce que tu fais?
Regarde.
Il examina le cadre de plus près.
Cest un défaut dimpression, non ?
Non, cest délibéré. Quelquun
Qui ferait ça ?
Silence. Ils savaient tous les deux qui occupait encore lappartement, mais le dire à voix haute aurait franchi une barrière interdite.
Je me suis peut-être trompée. Désolée.
Cette nuit-là, Élodie ne dormit pas. Fixant le plafond, elle entendait le souffle délicat de Julien et le frottement sinistre provenant de la chambre voisine.
***
Novembre tomba avec le froid. Élodie grelottait partout, même chez elle, enfermée dans un gros gilet de laine. La nausée du matin ne la quittait plus. Elle grignotait à peine, se limitant à du thé et à quelques biscottes dès que Geneviève avait le dos tourné.
Élodie, tu es vraiment maladive, répéta la belle-mère, affichant une inquiétude qui, aux yeux dÉlodie, ressemblait à une secrète satisfaction.
Au bureau, la cheffe la convoqua.
Élodie, vous accumulez les erreurs dernièrement. Un mauvais chiffre dans létat dhier, la date erronée avant-hier. Ce nest pas dans vos habitudes.
Pardon, je ferai attention.
Vous êtes sûre que tout va bien? Un peu de repos vous ferait de leffet.
Repos. Élodie frissonna à lidée de rester chez elle, prisonnière de la présence omnipotente de Geneviève.
Je préfère continuer.
Elle allait de plus en plus mal. Pendant la journée elle travaillait machinalement, puis seffondrait dans la cuisine en rentrant ; Julien sinquiétait, mais se heurtait à ses réponses évasives.
Jai peur quil tarrive quelque chose. Maman dit que tu ne manges presque rien.
Ta mère parle beaucoup, tu sais.
Quoi ?
Rien dimportant.
Elle se leva et senferma dans leur chambre. Julien ninsista pas.
Quelques jours plus tard, tout bascula.
Un soir, Élodie rentra tôt. Lappartement était inhabituellement silencieux. Madame Morel ne tenait-elle pas dhabitude son feuilleton ou son téléphone à cette heure? Un malaise sinsinua.
Elle se dirigea vers la salle de bains. Cest là quelle perçut le murmure, ce souffle de voix monotone qui filtrait de la chambre de sa belle-mère.
Élodie retint son souffle. Elle sapprocha doucement. La porte entrebâillée laissa entrevoir le bord dune table, où brûlaient deux grosses bougies déglise.
Le cœur battant, Élodie entra.
Geneviève était penchée au-dessus de la table, dos tourné. Devant elle, la grande photo duniversité de Julien… et, à côté, celle d’Élodie, barrée dun trait noir au marqueur.
La belle-mère murmurait, main levée sur le cliché, une longue aiguille brillante entre les doigts. Elle sapprêtait à piquer la photo lorsquÉlodie balbutia, rauque:
Madame Morel…
Geneviève sursauta. Son visage blême reflétait la panique.
Élodie tu tu mas surprise
Quest-ce que vous faites?
Geneviève dissimula vivement laiguille.
Rien ! Ça ne te regarde pas.
Les bougies. Les photos. Expliquez-moi.
Ce nest pas tes affaires! Quitte ma chambre!
Alors, tout bascula. Ce qui était resté tu si longtemps, la tristesse, la peur et la colère, jaillit hors dÉlodie.
Votre chambre?! sécria-t-elle. Cest MA maison! MA chambre où vous vivez depuis trois mois! Trois mois!
Ne crie pas, Élodie
Je vais crier! Vous brûlez ces bougies, vous griffez mes photos, vous abîmez mes affaires, vous envahissez ma vie!
Je nai rien abîmé, rétorqua sèchement Geneviève, droite et froide. Cest toi qui détruis tout. Mon fils serait heureux, déjà père avec une autre femme. Toi, tu ne sais que travailler! Tu nes pas une épouse, tu es un poids mort.
Les mots frappaient plus fort que des gifles. Les larmes perlèrent aux yeux dÉlodie.
Comment osez-vous
Jose parce que je lai mis au monde, élevé seule! Et toi, qui es-tu? Une inconnue qui le détourne.
Détourné? suffoqua Élodie. Nous sommes une famille, nous nous aimons!
Une famille? Ricana Geneviève avec amertume. Tu narrives même pas à lui donner un enfant. Regarde-toi, sèche, malade. Tu ne lui corresponds pas.
Alors, définitivement brisée, Élodie renversa les bougies dun geste ; lune séteignit, lautre roula au sol. Elle arracha en deux sa photo barrée.
Sortez. De suite. Je ne veux plus vous voir chez moi.
Tu nen as pas le droit!
Je viens de le prendre! Je suis chez moi et je vous demande de partir. Immédiatement.
La porte dentrée claqua, Julien rentrait. Alerté par les éclats, il accourut.
Quest-ce qui se passe ici?
Geneviève, effondrée sur son fils:
Julien, ta femme me met à la porte, elle mhumilie!
Il regarda les bougies, les photos, laiguille. Le trouble, puis la stupeur, enfin leffroi passèrent sur son visage.
Maman quest-ce que cest ?
Rien, mon chéri; je priais pour toi
Avec une aiguille et des photos raturées? Tu plaisantes?
Je voulais taider, elle nest pas faite pour toi!
Tais-toi! tonna Julien. Il navait jamais élevé la voix contre elle. Tais-toi, cest clair!
Calmement, il alla chercher la valise du placard et la jeta sur le canapé.
Prépare-toi. Je te conduis à la gare ce soir.
Julien
Ce soir, ça suffit!
***
Une heure plus tard, Geneviève quittait les lieux, le visage fermé. Julien, impassible, laida à descendre les bagages ; Élodie restait debout, incapable de bouger.
Au moment de passer le pas de la porte, Geneviève lança à sa belle-fille, glaciale :
Tu vas le regretter.
Aucune réponse. Julien ferma la porte après elle.
Élodie se retrouva seule.
Le silence brutal emplit lappartement. Elle arpenta la pièce où la belle-mère logeait, ramassa bougies et photos, tout jeta sur le balcon, puis ouvrit toute grande la fenêtre au froid de novembre. Elle resta là, à regarder lobscurité mouillée sur les toits, retrouvant enfin son souffle.
Julien rentra bien après minuit, épuisé.
Je lai laissée à la gare. Elle rentre à Chartres.
Élodie sassit à côté de lui, prit sa main.
Pardon
De quoi?
Tout sest mal passé.
Non, cest à moi de mexcuser. Je nai rien vu, pas voulu voir. Je croyais que tu étais juste fatiguée, énervée. Je nimaginais pas
Il se tut, se frottant les yeux.
Elle a perdu la tête. Je naurais jamais cru ça.
Julien, elle est seule, elle a perdu ton père. Tu es tout pour elle.
Ce nest pas une excuse. Ce quelle a fait cest impardonnable.
Ils restèrent ainsi, en silence. Julien la serra contre lui, tremblant presque.
Javais peur de te perdre. Tu étais si loin, si absente. Je me croyais déjà quitté.
Non. Cest juste que je suffoquais.
Tu ne suffoqueras plus. Je te le promets.
Le lendemain matin, Élodie séveilla, baignée de lumière. Aucune trace de la présence matinale de Geneviève: pas de pas en cuisine, pas de casseroles. Elle traversa lappartement, pénétra dans ce qui était redevenu son bureau enfin vide.
Julien préparait le café.
Bonjour.
Bonjour.
Ils déjeunèrent tous deux dans le calme, chose rare. Élodie mangea une tartine de beurre sans nausée pour la première fois depuis des semaines.
Élodie, il faudrait que tu voies un médecin, insista Julien. Je prends rendez-vous ?
Daccord.
Le rendez-vous fut fixé au lendemain, chez un généraliste. Élodie retourna travailler, soulagée, presque légère comme si on lui avait ôté un énorme poids.
Le soir, Julien la prit dans ses bras sur le canapé.
Je nai pas eu de nouvelles de maman.
Tu crois quelle est fâchée ?
Sans doute. Mais Élodie, je ne veux pas couper les ponts avec elle complètement, cest ma mère. Mais toi, je ne veux surtout pas te perdre. Jamais.
Je comprends.
Lorsquelle voudra revenir, ce sera pour une visite, pas pour sinstaller. On posera des conditions.
Élodie acquiesça. La blessure restait, vive, mais elle savait quelle ne pouvait imposer à Julien une rupture totale: cest sa mère.
***
Le lendemain, le médecin interrogea Élodie sur ses symptômes, puis se pencha, familière :
Vos dernières règles?
Élodie hésita, narrivait plus à sen souvenir. Tant de choses sétaient passées Elle fit un test.
Il était positif.
Félicitations, sourit le médecin. Environ six semaines. Les nausées et la fatigue, cest normal. Vous allez voir le gynécologue pour commencer le suivi.
Sous le choc, Élodie sassit dans le couloir, les larmes coulant, mi-soulagement, mi-joie, mi-crainte.
Le soir, elle raconta tout à Julien. Il la prit dans ses bras dun geste fou.
Cest vrai?
Six semaines.
Cest magnifique. Incroyable.
Ils restèrent enlacés longtemps, se raccrochant à cette nouvelle vie.
***
Trois semaines passèrent sans nouvelles de Geneviève. Elle répondit laconiquement à un message de Julien: « Vivante, tout va bien. Ne tinquiète pas. »
Élodie se remit doucement, lappétit revint, la force aussi. Avec Julien, ils rendirent à sa pièce la vivacité davant, déménageant souvenirs et vestiges du passage de Geneviève.
La lumière sembla revenir dans lappartement. Ensemble, ils cuisinaient des plats plus légers, riaient enfin, comme avant.
Un soir, blottie contre Julien, Élodie devint sérieuse.
Elle voudra sûrement venir quand le bébé naîtra.
Probablement.
Je ne veux plus jamais quon lui confie les clés ni quelle dorme ici. Ce sera MA règle.
Daccord.
Je nai pas envie dêtre dure. Mais plus question quelle envahisse notre vie. Je veux un climat serein pour notre enfant.
Cest fini, Élodie. Il y aura des limites, claires. Ma mère les acceptera ou non. Mais notre paix ne sera pas négociable.
Elle ferma les yeux, paisible, contre lui. Dehors, la pluie battait, mais il faisait chaud dedans.
Tu crois quon va y arriver?
Oui. Parce quon est ensemble. Et quon sait ce quon ne veut plus jamais vivre.
Élodie sourit. La peur existait encore, mais elle se sentait plus forte. Elle avait su dire non, défendre sa maison, sa vie, son droit dexister.
Julien, souffla-t-elle, posant une main sur son ventre où grandissait leur enfant. Promets-moi que si les choses redeviennent lourdes, tu mécouteras. Que tu ne feras pas semblant.
Je te le promets. Je técouterai, toujours.