Es-tu devenue complètement folle ? Jai dit à Lucette que tu viendrais ! Jai organisé tout exprès, pour quelle te réserve le plus beau morceau !
Claire sarrêta net, les bras serrés autour du sac de courses. Sa belle-mère, Madame Geneviève Dubois, se tenait dans lembrasure de la cuisine, les bras croisés, la regardant dun air si perçant quon aurait pensé que sa bru rapportait non pas de la viande du marché, mais le coffre de la banque.
Madame Dubois, je nai pas eu le temps de passer au marché, expliqua Claire, cherchant à garder son calme. Jai filé à la teinturerie chercher votre robe, ensuite à la pharmacie
Et prévenir ? Tu pouvais pas téléphoner ? Lucette ta attendue jusquà la fermeture ! Et ensuite, elle ma appelée, en pleurant une heure dans le combiné : « Geneviève, tu mas trahie ! »
Claire déposa le sac sur la table. Quelque chose en elle se serra.
Elle est très bien, la viande. Fraîche. Regardez, cest du bœuf persillé, découpé le matin
Geneviève détourna le regard avec mépris, puis repoussa le paquet du bout des doigts.
Cette camelote industrielle, pleine de substances chimiques ! Pierre ne mangera jamais ça, son estomac est fragile.
Mais Pierre lui-même a acheté pareil la semaine dernière, lâcha Claire.
Erreur. La belle-mère vira rouge écarlate.
Justement ! Monsieur fait les courses lui-même pendant que Madame fait on ne sait quoi ! Trois ans, Claire, trois ans dans cette famille, et tu ne sais toujours pas cuisiner, tu naides jamais à la maison, tu ne te presses pas de faire des enfants…
Madame Dubois, ce nest pas juste.
Pas juste ? siffla Geneviève. Moi, je baisais presque les pieds de ma belle-mère ! Jamais un mot de travers! Et toi ? Tiraillée, tu ignores mes conseils et fais tout à ta tête
Geneviève passa dans le couloir, attrapa son sac dun geste brusque. Chaque mouvement heurtait les nerfs.
Je dis depuis longtemps à Pierre : « Divorce tant quil en est encore temps. Trouve-toi une fille normale. Qui saura apprécier son mari, pas une »
Elle ne termina pas, claqua ses souliers sans prendre la peine dajuster larrière.
Claire resta dans lencadrement de la cuisine, les doigts serrés contre le chambranle.
Au revoir, Madame Dubois.
Pas de réponse. La porte se referma derrière elle, plongeant lappartement dans un silence oppressant.
Claire glissa le long du mur, sassit sur le carrelage froid de la cuisine. Le bœuf persillé attendait tristement sur la table. Elle ne voulait plus regarder ni la viande, ni cette cuisine étincelante de propreté, ni les photos de mariage sur les murs où Geneviève souriait comme si quelquun lui avait glissé une puna sous le pied.
Trois ans. Trois ans defforts. Elle avait appris les recettes de Pierre, enduré les déjeuners dominicaux où chaque plat venait accompagné dun commentaire : « Pierre préfère ses pommes de terre en cubes, pas en bâtonnets.» Elle souriait, sexcusait de choses dont elle nétait même pas coupable.
Et pourtant, toujours insuffisante. Toujours « mieux vaudrait que Pierre divorce ».
Claire renversa la tête contre le mur. Le plafond aurait bien besoin dun coup de peinture. Il fallait le dire à Pierre.
Quest-ce que ça change maintenant
Deux semaines durant, Claire vécut comme une résistante derrière les lignes ennemies. Pierre répondait aux appels de sa mère, les déjeuners du dimanche annulés pour cause de besogne urgente, une rencontre fortuite réduite à un « bonjour » suivi dune fuite.
Puis ce fut le notaire qui appela.
Le grand-père de Claire, quelle navait rencontré que cinq ou six fois, venait de décéder. Il lui léguait une petite maison de campagne, à quarante kilomètres de Lyon. Un minuscule terrain dans une association horticole joliment nommée « LAube ».
Il faudrait au moins aller voir, suspira Pierre, les clefs ornées dun vieux porte-clés en forme de fraise dans la main. On y va samedi ?
Claire acquiesça. Samedi, pourquoi pas.
Mais elle navait pas prévu une chose.
Pierre, je vous accompagne ! annonça Geneviève sur le pas de la porte, huit heures tapantes, bottes de caoutchouc et panier à la main. On dit que cest une terre à champignons, Lucette me la assuré.
Claire partit en silence préparer la thermos. Une merveilleuse journée, évidemment entre guillemets, sannonçait.
La maison de campagne était exactement comme Claire limaginait.
Un cabanon de guingois, le terrain livré aux ronces, une clôture ne tenant que sur le serment donné et deux clous rouillés. Dedans, une odeur de moisi et de vieux journaux.
Pierre, vendons-la quest-ce quon va faire ici ? Venir chaque week-end, biner les plates-bandes ce nest pas nous.
Pierre ouvrit la bouche mais fut interrompu.
Vendre ? sexclama Geneviève, surgissant derrière eux comme par magie. Mais vous êtes fous ? Cest la terre ! Un terrain à soi ! Jaurais tout donné pour cela
Geneviève porta la main à sa poitrine, les yeux brillants.
Donnez-moi les clefs. Je vais arranger tout ça, planter des fleurs, rafistoler la maison. Dans un an, vous me remercierez !
Claire regarda sa belle-mère dun œil sceptique. Elle senfonçait dans les feuilles mortes, rayonnante.
Madame Dubois, cest un travail de titan
Claire, laissa Pierre en douceur, laisse maman faire. Ça lui fera plaisir. Tu ne perds rien, non ?
Ce nétait pas de la perte. Plutôt étrange. Mais lenvie de discuter encore moins. Claire tendit les clefs à Geneviève.
…Deux mois passèrent, dans un brouillard étrange, presque irréel. Geneviève nappelait que pour des choses précises, ne venait plus sans invitation, et miracle plus un mot sur la viande du marché, labsence denfants, ou la façon de couper les pommes de terre. À lautre bout du fil, son ton était vif et gai : « Pierre, tout va bien ! Je suis tellement occupée, on se rappelle ! »
Claire ne comprenait plus rien. Un piège ? Le calme avant la tempête ? Ou était-elle gravement malade et le cachait-elle ?
Elle va bien, maman ? interrogea Claire un soir.
Parfaitement, répondit Pierre. Elle séclate avec la maison de campagne. Elle dit quelle a tellement à faire quelle dort à peine.
Le vendredi, Geneviève appela elle-même.
Demain, venez à la campagne ! On fera des grillades, je vous montrerai tout. Jai tellement avancé ! Vous verrez par vous-mêmes !
Pierre, je nen ai pas envie, dit Claire lorsque son mari transmit linvitation. Deux mois de répit, et là ça recommence
Elle aura du chagrin si on ne vient pas.
Elle a toujours du chagrin.
Sil te plaît
Le regard de chien battu de Pierre vainquit ses dernières résistances. Très bien, samedi alors.
Et ce samedi-là, Claire ne reconnut pas sa belle-mère.
Geneviève les attendait devant la grille, cheveux relevés, bras nus, sourire franc sur le visage marqué dun joli hâle. Plus de grimace, mais une vraie joie lilluminait, rajeunissant ses traits dune décennie.
Enfin ! Je vous attends depuis ce matin ! sécria-t-elle, ouvrant les bras, et Claire sy laissa happer, surprise par la chaleur de laccolade.
Geneviève exhalait la terre, laneth, et quelque chose comme le miel.
Le terrain était méconnaissable. Des rangées de légumes bien alignés longeaient la nouvelle clôture, solide comme jamais. Les jeunes groseilliers bourgeonnaient, et sous les fenêtres poussaient des œillets dInde.
Venez, je vais vous montrer ! senthousiasma Geneviève. Là, la fraise, une variété que la voisine ma donnée, les premières mûrissent en juin. Ici, les tomates, les concombres. Je fais des conserves à lautomne tout pour vous, je ne garde que deux bocaux.
Pierre et Claire se regardèrent, aussi déconcertés lun que lautre.
Maman, tu as tout fait seule ? demanda Pierre, embrassant du regard le terrain.
Bien sûr ! ria Geneviève dune voix souple et claire. Jai mes mains, ma tête Les voisines aident un peu. Cest fou comme les gens sont agréables ici. Rien à voir avec la ville.
Elle leur fit visiter la maison. À lintérieur, tout était changé : des rideaux neufs, des fenêtres éclatantes, une nappe brodée sur la table. Lodeur de moisi avait disparu, remplacée par celle du gâteau et des herbes fraîches.
Voilà, dit-elle, déposant sur la table une jarre de lait et un paquet dans du papier. Chez Sophie, deux maisons plus loin. Du lait de chèvre. Et la viande aussi, elle élève ses propres vaches. Vous prendrez tout ça, jai aussi du fromage frais et de la crème épaisse.
Claire contempla le paquet. De la viande maison. Sans reproches de Lucette ou du marché.
Madame Dubois Vous vous êtes heureuse ici ?
Geneviève sassit sur un tabouret. Un regard tendre, inhabituel, passa dans ses yeux.
Ma petite Claire, appela-t-elle ainsi pour la première fois. Jen ai toujours rêvé. Mon jardin, ma maison, les mains dans la terre, la tête enfin apaisée. En ville, jétouffais sans même savoir pourquoi. Ici
Elle fit un geste vers la fenêtre.
Ici, je vis.
Le retour se fit dans le silence. Pierre conduisait, derrière eux tintaient les pots de lait et de fromage.
Et si on pensait vraiment à avoir des enfants ? Il y a un endroit où les envoyer lété, maintenant.
Claire ricana, mais sourit.
Jai failli la vendre, cette maison. Le premier jour, je voulais men débarrasser. Pourquoi garder cet endroit à moitié en ruine ?
Je men souviens.
Mais cette maison Elle hésita. Elle a tout changé. Entre ta mère et moi. En deux mois, ce quaucun effort na réussi en trois ans.
Pierre ralentit au feu, se tourna vers elle.
Maman était juste malheureuse. Maintenant, elle ne lest plus.
Claire hocha la tête. Les lumières de Lyon sallumaient dehors ; ils rentraient chez eux, dans lappartement aux photos de mariage. Pour la première fois depuis trois ans, Claire se surprit à avoir envie de rentrer.
Il faudra lui rendre visite plus souvent, dit-elle doucement.
Et elle sétonna elle-même de le penser vraiment. Au fond du cœur, sincèrement.