LOCATAIRE
Par un soir dhiver étrange, alors que la lumière pâle baignait encore les rues dun arrondissement paisible de Lyon, une grande femme avançait, à pas tranquilles, sur les pavés lustrés. Dans lair flottait un froid délicat presque léger , tandis que le soleil couchait déversait ses dernières gouttes dorées dans les flocons givrés, scintillants comme tant de diamants perdus dun collier répandu.
La femme, elle, se délectait de cette soirée automnale. Elle marchait lentement, majestueuse. Grande, raffinée, le visage marqué par le temps et par une beauté passée la soixantaine bien sonnée , elle traversait le crépuscule emmitouflée dans de splendides bottines et une cape dhermine offerte récemment. Un soupçon dorgueil flottait sur son visage, une lueur qui disait : « Je sais ce que je vaux, et la vie na pas fini de mappartenir. »
Il y avait longtemps que les vendredis étourdissants, les rires et les amours de la jeunesse sétaient envolés, mais Geneviève Delacroix savait savourer, même aujourdhui, les miettes sucrées de lexistence. Elle avait dit adieu à son mari il y a dix ans un adieu calme et gris. Elle avait pleuré longtemps, naturellement ! Ils avaient été une belle équipe, avaient élevé un fils merveilleux.
Son garçon vivait maintenant à Nantes, où il avait étudié, sétait marié et avait rendu deux petits-enfants à Geneviève. Mais les voir devenait rare son fils travaillait beaucoup, la vie filait, et les visites samenuisaient. Malgré tout, Geneviève refusait de se laisser aller à la solitude. On trouve encore des charmes, même aux cheveux blancs. Elle touchait une pension modeste, deux appartements la maintenaient à flot. Et puis son fils, malgré ses réticences, envoyait toujours un peu dargent pour arrondir les fins de mois ; elle ronchonnait, mais encaissait.
Ce Nouvel An, son fils était passé, et lui avait offert cette cape extraordinaire quelle portait, marchant maintenant avec une lenteur étudiée, se pavanant presque, consciente quà son âge, elle avait belle allure.
Mais la promenade nétait pas gratuite ; la réalité bordait encore les rêves hivernaux. Geneviève allait récupérer le loyer dû par sa locataire : elle louait un petit deux-pièces à une jeune famille. Autrefois, ils navaient pas denfant, mais après cinq années, un petit chérubin était venu égayer la maisonnée. Dans son petit sac de cuir attendait, pour le bambin, une plaque de chocolat Poulain.
Trouver des bons locataires, cest comme dénicher un flocon différent sous une loupe Geneviève en avait fait lexpérience maintes fois. Parfois on laissait des ardoises, parfois de la casse ; alors, de guerre lasse, elle passait chaque mois voir si tout allait bien et si les factures délectricité et deau étaient réglées. Mais avec ces locataires, elle pouvait souffler : ils étaient jeunes, mais carrés, surtout Camille la jeune femme dont Geneviève avait la préférence.
Camille, tant frêle quelle semblait composée dombre et de lumière, paraissait à peine majeure et pourtant, la carte didentité montrait vingt-quatre ans. Sa peau pâle, ses yeux clairs, son petit garçon potelé appelé Augustin tout avait un air irréel, doux ; Geneviève se demandait parfois si tout cela existait vraiment, ou si elle rêvait cette famille silencieuse.
Camille gardait lappartement en bon ordre, toujours polie, réglait tout dans les temps. Le mari, François ? Discret, presque une brume dans le salon, rarement présent lorsque la propriétaire passait. Un mot, un salut ; point. Parfois, Geneviève croyait sentir lalcool planer, mais elle ne jugeait pas : il payait, il était calme.
La nuit tombait, et limmeuble de neuf étages rêvait en silence. Tandis que lascenseur montait Geneviève au cinquième, elle laissait filer ses pensées vers les plaisirs minuscules du quotidien. Avec le loyer, elle payerait ses propres charges, il resterait de quoi se payer un petit luxe, une queue de lotte ou un peu de saumon fumé, de quoi festoyer sans attendre un lendemain incertain. Pourquoi se priver à son âge ?
Absorbée par lidée dune salade de la mer, Geneviève pressa la sonnette chez Camille. Bien sûr, elle possédait un double des clés, mais la décence lui commandait dattendre. Pas deffet de surprise avec des locataires agréables.
Cette fois, cependant, lattente fut étrange. Un souffle dangoisse passa. Elle allait rebrousser chemin, quand la porte souvrit. Camille sy tenait, méconnaissable : le visage gonflé, les yeux rougis et fendus comme des failles, les mains tremblantes.
Instinctivement, Geneviève pénétra dans le vestibule, où Camille, les bras croisés contre sa poitrine, sefforçait darrêter sa propre rivière de secousses.
Tu vas bien, Camille ? Tu ne sembles pas en forme. Il y a un souci ? demanda Geneviève, refermant la porte derrière elle.
Elle pensa dabord à un excès de vins de fêtes, à une gueule de bois. Mais Camille, fragile créature, secoua la tête et retourna à pas heurtés au salon.
Tout nétait plus comme avant : le désordre avait envahi le nid, des vêtements jonchaient le sol, Augustin y faisait rouler une petite voiture. Larmoire, entrouverte, montrait des étagères effacées.
Tendant le bras, Camille présenta à Geneviève les quittances de charges, de sa main tremblotante.
Voilà, tout est payé. Mais je ne peux pas vous régler le loyer ce mois-ci. Je nai pas un sou. Est-ce que je peux vous devoir ? Demain, on part, Augustin et moi. On sen va.
Sa voix oscillait, comme un fil effiloché prêt à céder ; aucune larme, juste un visage ravagé par le sel ancien.
Mais enfin, quest-ce qui sest passé ? Pourquoi ? Et François, il est où ? sétonna Geneviève, la voix aiguisée dinquiétude.
Camille seffondra sur le canapé, enfouissant sa tête dans ses mains, parlant à voix brisée, comme si chaque mot effilait sa chair.
Je suis malade, madame Delacroix. Depuis six mois, je me sens vidée, épuisée. Je nai pas consulté, à cause du petit, mais dès quAugustin a pu aller à la crèche cest tout récent je suis allée à lhôpital. Les analyses sont tombées, implacables : cest le cancer, madame Le cancer.
Silence épais. Camille tremblait toujours, mains figées.
Mon mari, quand il a appris, il est parti. François a hurlé, comme si javais choisi la maladie. Il ne veut pas souffrir, pas revivre ce quil a traversé avec sa tante elle en est morte, et il ne veut rien voir. Il a pris ses affaires, ma parlé de divorce. Et moi, je nai plus rien, aucun sou. Mon congé maternité, cest des miettes. Tout ce qui restait, jai réglé lEDF, leau Et demain, je pars. Je ramasserai mes forces, et puis on filera chez ma grand-mère à la campagne. Une vieille dame, elle ma élevée. Le centre doncologie voulait pourtant me garder pour une biopsie rapide, mais je nai personne Personne pour garder Augustin, nulle part où dormir.
Un souffle dair glacé flotta entre les murs. Geneviève observa le petit Augustin transformer les chaussures abandonnées en circuit imaginaire ; la scène semblait parfois pivoter sur elle-même, comme si la douleur de Camille faisait vibrer la réalité.
Sen allant sasseoir près de la jeune mère, Geneviève effleura son épaule.
Écoute-moi, Camille. On va arrêter de pleurer. Cest dur, cest lenfer, mais tu as un fils et tu dois tenir pour lui. On fait quoi, là ? Tu as un protocole, un traitement ? Où comptes-tu aller ?
Camille releva la tête, hésita, puis geignit à nouveau.
Le centre voulait mhospitaliser demain matin, juste deux jours pour analyses. Mais je ne peux pas. Je ne peux laisser Augustin, ni à la garde de ma grand-mère trop âgée, ni seule. Selon eux il faut rester proche pour les résultats, mais cest impossible pour moi.
Arrête donc tes histoires ! Tu nes pas seule dans la forêt, ma fille. Des gens peuvent taider. Moi, je peux taider. Va demain à lhôpital, laisse-moi Augustin. Autant que nécessaire, je le garde. Tu reviendras ici. Pour payer le loyer, on verra plus tard ; je nen mourrai pas de rater un chèque ! Alors maintenant, sèche tes larmes, range un peu ce capharnaüm et repose-toi. Je reviens demain matin. Tu me présenteras la crèche, tout ça. Pour le petit, ne tinquiète pas ; je men occuperai.
Camille fixait Geneviève, comme si sa propriétaire se transformait. Elle lavait toujours trouvée distante, presque glaciale, tant elle paraissait soignée, élégante, sûre delle. Jamais la jeune femme naurait cru recevoir une main tendue, du secours réel et spontané.
Eh bien, tu vas me regarder longtemps ? rouspéta Geneviève, un sourire compassé aux lèvres. Tu as un chemin à parcourir, courage. Nous, les vieilles femmes, on sait tenir le cap. Sinon je vais pleurer aussi !
Sans un mot, Camille se pencha contre lépaule de Geneviève, qui sentit sa gorge piquer. Pleurer, ce nétait pas le moment.
Je file, répliqua Geneviève en se levant. Prépare-toi. Je serai là vers six heures, ça va ?
Finalement, ce soir-là, Geneviève entra non pas chez le poissonnier, mais au supermarché : poulet, lentilles, steak hâché tout ce quil fallait pour nourrir Augustin dès le matin.
Garder le petit nétait pas un fardeau. Il était comme un mirage sage ; jovial et doux, même si la maman lui manquait terriblement. Geneviève pensait très fort à Camille, toute la journée. Cétait à croire que la peine empoisonnait lair, tant son cœur restait serré, ému de compassion. Camille était si jeune, si jolie pourquoi fallait-il donc que tout bascule ?
La biopsie fut faite ; Camille revint, et sinstalla là, dans lattente du verdict, fébrile. Quand le téléphone sonna quelques jours plus tard, la joie irradiait la voix de Camille.
Madame Delacroix ! Cest officiel ! Stade un ! Daprès les médecins, une opération suffira, jai toutes mes chances de guérir complètement !
Tu entends ? Et tu voulais tout abandonner François ta quittée trop vite, mais cest tant mieux. Tu nas pas besoin de ces faux soutiens. Quand est prévue lopération ? Pendant ton hospitalisation, je prends Augustin chez moi, jai du mal à dormir dans ton appartement, avoua Geneviève.
Pas avant un mois, il y a des listes dattente. Madame Delacroix, peut-être que je devrais aller à la campagne et vous libérer le logement ? Je ne veux pas profiter
Encore des bêtises ! Reste ici, mange et attends ton opération dailleurs, il vous reste à manger ?
Ce nest pas croyable vous faites tout pour nous je naurai jamais assez de vie pour vous remercier, sanglota Camille.
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Un an et demi plus tard, la vie semblable à un rêve à lenvers, voyageait encore à Lyon, à travers les rivières de lumière et les souvenirs désordonnés.
Dans le meilleur restaurant de la ville, les verres chantaient sous les éclats de voix dune fête fabuleuse : le mariage de Camille et du jeune médecin qui lavait opérée, ce chirurgien quelle navait pas choisi trop jeune, trop nouveau , mais qui était tombé amoureux, humblement, et avait patienté.
Geneviève, habillée dun sublime tailleur crème, occupait la chaise dhonneur, juste à côté de la mariée adorée. Beaucoup de convives la prenaient pour la mère de Camille ; Geneviève sen sentait digne, comme si elle donnait vraiment sa fille en mariage.
Oh, quelle était belle, la Camille, dans sa robe blanche, couronnée dune fine tiare sur ses boucles brunes ! Belle et vivante, marquant sa victoire improbable. Lancien mari fantomatique et sa trahison avaient coulé dans un marécage du souvenir.
Lopération, la rééducation, le retour progressif au travail Geneviève navait plus voulu toucher de loyer, difficile de taxer un membre de la famille. Car Camille était devenue sa propre fille ; et Augustin, le petit-fils de cœur.
Maintenant, Camille habitait chez l’élégant docteur. Geneviève allait devoir chercher dautres locataires. Mais le médecin, lui, aimait Camille, ça se voyait à mille lieues et la fête était gigantesque !
Geneviève ramena discrètement à elle sa petite assiette de saumon. Elle ladorait, qui aurait pu le nier ? Elle sesclaffa intérieurement en se souvenant du soir où elle sétait privée de ce luxe, comptant ses euros alors que Camille navait plus rien. Mais au fond, rien de matériel ne valait ce quelle avait gagné : une quasi-fille, un petit garçon lumineux, une famille nouvelle à inventer.
Geneviève nétait pas du genre démonstrative, mais ses yeux humides la trahissaient tandis que Camille se leva, coupe à la main, pour porter un toast.
Je voudrais remercier aujourdhui une personne sans qui ce mariage naurait jamais eu lieu, souffla Camille, la voix éreintée dune émotion qui sélève. Madame Delacroix, pour moi, vous êtes la maman que je nai jamais eue. Merci au ciel de vous avoir mise sur mon cheminUn silence soyeux enveloppa la salle, comme si le monde retenait son souffle. Tous les regards convergèrent vers Geneviève. Elle sentit ses joues sempourprer ; elle, la fière, tremblait un peu, secouée dune chaleur qui lui montait du cœur. Augustin, sur ses genoux, levait aussi sa petite coupe de jus dorange, solennel avec ses grands yeux pétillants.
Geneviève se leva, bousculée par ce bonheur inattendu. Elle hésita, puis posa une main sur lépaule de Camille.
Camille, chuchota-t-elle, tu as toute la vie devant toi. Mais rappelle-toi qu’on ne choisit pas toujours sa famille parfois on la rencontre. Aujourdhui, je te donne tout mon cœur et aussi un conseil de vieille dame: il faut aimer sans compter, et ne jamais fermer sa porte aux miracles.
Un tonnerre dapplaudissements éclata, couvrant ses derniers mots. Mais Geneviève, dans le tumulte ému, sentit quelque chose changer en elle: une joie furieuse, pure, immense. Quelque part, son défunt mari aurait été fier delle. Au-delà du chagrin, au-delà des années, la vie, décidément, lui appartenait encore.
Elle rit, fort, sans honte, puis se tourna vers Camille et Augustin qui lembrassèrent, radieux. Dans ce petit cercle damours recomposés, la vieille Lyonnaise sentit brutalement que rien dessentiel ne sachète: une rencontre, un geste, une histoire de locataire et voilà quon sort de la solitude pour se retrouver, enfin, chez soi.