La Locataire

LOCATAIRE

Par un soir dhiver étrange, dans les allées silencieuses dune banlieue de Lyon, marchait une très grande femme, toute droite, enveloppée dune majestueuse fourrure de vison. Lheure demeurait indécise, entre clair et sombre, et la rue baignait dans la lumière irréelle dun soleil froid qui caressait encore les flocons givrés dun éclat doré. Chaque pas dAugustine Dubois résonnait doucement contre le trottoir, comme si la ville flottait dans un rêve cotonneux.

La météo lui plaisait. Même à soixante-deux ans, Augustine avançait à son rythme, savourant chaque inspiration glacée. La marque du temps neffaçait rien de sa prestance ni de laltitude de ses sourcils, sinon y ajoutait ce détachement des reines déchues. Coquette comme autrefois, toujours consciente de sa valeur, elle nétait plus jeune, mais elle connaissait la saveur de vivre.

Veuve depuis dix ans le deuil sétait écoulé comme du vin renversé sur la nappe dune vie partagée. Son fils, élevé avec amour, avait filé vers Bordeaux pour ses études et nen était jamais revenu, trop absorbé par son métier, par sa famille. Deux petits-enfants, quAugustine ne voyait pas souvent. Néanmoins, elle sen accommodait. On sappelle, on se voit en vidéo. Deux appartements à son nom, une retraite modeste compensée parfois par quelques virements dAntoine, son fils même si elle repoussait fermement ces petits gestes.

Son dernier séjour familial datait du Nouvel An, une fête où son fils lui avait offert comme une couronne cette somptueuse fourrure qui valsait autour de ses mollets dans la lumière étrange du soir. Augustine marchait fièrement, croisant ses reflets dans les vitrines closes, convaincue doffrir une image parfaite de grand-mère chic de la ville.

Mais ce soir, elle ne flânait pas sans but. Une mission lappelait : recueillir le loyer de sa locataire. Deux appartements : elle habitait son propre trois-pièces et louait son studio à un jeune couple avec enfant. Ils étaient arrivés deux, et voilà quils avaient fabriqué un petit bonhomme potelé de deux ans, prénommé Jules. Dans son sac élégant, Augustine avait glissé une tablette de chocolat pour lenfant, devenue au fil du temps une sorte de rituel.

Dur de trouver des locataires sans histoire, elle en savait quelque chose. Plusieurs déboires loyers impayés, dégâts, promesses oubliées. Maintenant, elle vérifiait chaque mois la propreté des lieux, la pile des quittances. Cependant, avec cette locataire-là, Augustine lâchait un peu la bride. La jeune femme sappelait Maëlys Lefèvre, douceur fluette, la vingtaine à peine franchie, yeux clairs, silhouette dalouette, et pourtant déjà mère dun Jules grassouillet.

Maëlys gérait tout à la perfection, toujours polie, toujours ponctuelle. Quant au conjoint, Augustine ne le croisait quen ombre, allongé devant la télé ou absent, monosyllabique, rarement sobre, du moins le pensait la propriétaire, sans sy attarder. Tant quil ny avait pas de souci, elle fermait les yeux.

Arrivée devant limmeuble de neuf étages, Augustine monta dans l’ascenseur en rêvassant à des plaisirs minuscules : avec cet argent de loyer, soffrirait-elle des coquillages, un pavé de saumon ou pourquoi pas un peu de foie gras pour napper ses soirs de solitude ? Un sourire flotta sur son visage : il fallait profiter ! Après tout, à son âge, on ne sait plus combien de couchers de soleil il nous reste à savourer.

Tandis quelle hésitait entre la poissonnerie ou la charcuterie encore ouverte, ici tout soudain, les lois du rêve devinrent floues : la sonnette tinta, mais personne ne répondait. Au bout dune attente sans fin, la porte finit par souvrir sur une scène presque spectral.

Maëlys, les yeux rougis, le visage bouffi, mains tremblantes, se tenait devant elle comme une apparition. Augustine sinquiéta, franchissant le seuil, le monde autour delle semblant chavirer, les bords des murs vibrants dune étrange lumière.

Maëlys, quest-il arrivé ? Tu nas pas lair en forme Tu veux un thé ? murmura Augustine, aspirée dans lappartement.

La jeune femme secoua la tête et seffaça dans le salon, laissant tomber sur la table une liasse froissée de quittances. Lappartement, dordinaire impeccable, semblait bouleversé par la tempête : vêtements sur le sol, armoires éventrées. Là, au centre, Jules jouait, insouciant, parmi le chaos silencieux.

Je ne pourrai pas payer ce mois-ci, dit Maëlys dune voix blanche. Je nai plus rien. Nous partons demain, Jules et moi. Je suis désolée, Augustine.

Pas de larmes, juste un visage défiguré par une tristesse épuisée. Ce nétait pas lalcool, non. Cétait des nuits entières à pleurer, avait deviné Augustine. Elle sassit sur le canapé, au bord de labîme, devant une Maëlys brisée.

Mais enfin Que sest-il passé ? Et ton compagnon ?

Jai découvert que je suis malade, vraiment malade, répondit Maëlys, la voix brisée, disloquée comme un vieux disque. Cancer, le mot tomba, irréel, comme une bulle de savon gelée sur la moquette. Il part. Il ne supporte pas. Je nai plus dargent. Tout part dans les charges, le lait, les couches. Je dois partir, retourner chez ma grand-mère à la campagne. Elle ma élevée, elle. Je devais rentrer demain. Je nai pas le choix. Jules ne peut pas rester ici seul, personne ne maidera à la ville

Il y eut un silence cotonneux, la pièce semblant tourner sur elle-même. Et soudain, Augustine, très droite sur le canapé, sentit quelque chose bouillonner sous sa fourrure.

Écoute-moi bien : il faut que tu te soignes. Tu iras à lHôpital au plus vite, tu comprends ? Je moccuperai de Jules. Ici. Le temps quil faudra. Oublie le loyer, oublie la poisse, tout ! Je suis vieille, mais jai du cœur et du temps. Ton petit, tu lui es tout.

Maëlys releva la tête, sidérée, cherchant à déchiffrer la vérité derrière la générosité de cette femme, pensant à tous ces jugements silencieux davant. Mais non, voici la main ferme dAugustine sur lépaule fine : « Allons, pas de larmes, jeune fille, nous avons un avenir à inventer. »

Augustine repartit ce soir-là, la neige tombant en silence derrière elle. Elle nacheta ni poisson, ni pâté fin, mais du poulet, du riz, quelques légumes, à la supérette du coin, payant en euros, la monnaie glissant entre ses doigts comme des flocons. Elle arriva chez Maëlys à six heures du matin, bras chargés, cœur prêt, décidée.

Jules se révéla un enfant facile, aimant, avide de câlins. Maëlys partit à lhôpital, la ville tremblait sous la lune, tout semblait flotter.

Trois jours de suspens, dattente dilatée sous le plafond blanc du rêve, puis un appel la voix vibrante, cassée par lespoir :

Augustine, je suis rentrée ! Première phase seulement, ils disent quon peut me guérir, une opération suffira peut-être

De nouveaux rires jaillirent dans le petit studio, et la vie reprit, simple, étonnamment légère. Un mois plus tard, Maëlys habitait de nouveau là, Jules dans son berceau, Augustine veillant, sans plus réclamer un centime, partageant désormais plus quun appartement.

Le temps fila. Un an et demi plus tard, un restaurant baigné de lampions dorés accueillait une noce. Augustine, costume écru, sassit à la table dhonneur, tous la prenaient pour la mère de la mariéeet cest ainsi quelle se sentait, la poitrine vibrante dun amour maternel, noué dangoisse et de triomphe.

Maëlys était radieuse. Elle épousait ce jeune médecin qui lavait sauvée, lair grave, mais amoureux. La vie leur souriait, improbable mais vraie. Augustine, amusée, rapprocha vers elle une assiette de saumon fumé, savourant chaque bouchée comme si elle dévorait le temps.

Le rêve sétirait, touche finale : au moment du dessert, Maëlys se leva, diadème scintillant dans la lumière lunaire de la salle, et sa voix résonna, floue de larmes :

Je voudrais remercier une femme sans qui rien, ce soir, naurait eu lieu. Quand je pensais navoir plus de famille, vous avez été ma maman, Augustine, celle qui veillait sur ma solitude. Merci. Merci dexister dans mon destin.

Et soudain, toutes les lois du réel reprirent leur danse : Augustine pleura à son tour, discrètement, au milieu dun rêve qui était devenu vie.

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