La Grande Supercherie

Grand divorce à la française

Quatre ans. Voilà exactement la durée de notre mariage avec Olivier. Malgré nos efforts louables pour cultiver lillusion dun amour éternel, rien à faire, aucune racine na pris dans le terreau du bonheur conjugal. Lheure du divorce approchait.

Tu veux dire que vous allez divorcer, comme ça, tout simplement, puis chacun de votre côté ? ma demandé Élodie, ma plus fidèle amie, le jour où, rongée par le stress, je lai invitée à troquer nos soucis contre quelques croque-monsieur bien parisiens.

Oui. On en a discuté, tu sais. Cest finalement mieux pour nous deux

Ce n’est pas le divorce en soi, ma belle, cest l’événement ! Vous nallez pas juste signer des papiers et rentrer vous coucher ! Il faut marquer le coup, tourner la page en beauté !

Tu soulignes encore ce qui fait mal, Élodie Jai les nerfs à vif ces derniers temps, et tu veux célébrer ?

Bien sûr que non, je ne parle pas de toi, mais de ton divorce ! Vous aviez bien organisé un mariage de rêve je rembourse encore le prêt pour votre pièce montée ! Alors pourquoi ne pas faire du divorce une grande fête ? Restaurant, cortège, maître de cérémonie, brûlage de ponts solennel Moi, je suis partante !

Est-ce vraiment possible ?

Plus que ça : cest indispensable !

Jai pas vraiment dargent, tu sais. Il va falloir diviser les meubles, couper le linge de lit en deux

Jai une copine qui peut gérer tout ça pour trois sacs de pommes de terre. Le reste, tu le compenses avec des cadeaux. Mais pour linstant, réfléchissons à lenterrement de vie de femme. Il faut quelque chose de simple, familial, bien français pour dire adieu à la vie conjugale.

En gros, on prévoit de voir les filles et à la fin, on nira nulle part parce que tout le monde a déjà un mari ou des enfants ?

L’idéal, tu vois !

Le lendemain, on est allées voir la fameuse organisatrice Camille. Pour une raison obscure, Camille nous a donné rendez-vous dans une crêperie des Halles où elle faisait la caisse, tout en prenant les commandes.

Tu crois pouvoir nous aider ? demande Élodie, lui expliquant la situation.

Évidemment ! Je visualise déjà La mariée, sublime dans une robe noire de deuil, jure haut et fort que cen est terminé pour toujours ! Le marié, ridiculement fier dans son vieux survêtement quil pourra enfin porter toute la journée, prononce un non retentissant. Puis tout le monde fonce au Mont-de-piété pour vendre les alliances, pendant que les invités scandent Vin sec !, Vin doux !. Bref, j’ai déjà mille idées ! sexclame Camille, avant d’annoncer dune voix de stentor : Commande numéro quarante-sept, prête à emporter !

Étonnamment, Olivier a accueilli lidée avec enthousiasme. Les parents, eux, étaient consternés.

Vous et vos lubies modernes… Nous, à notre époque, on divorçait en silence et après, on se détestait éternellement ! soutrageaient les deux familles. Pas un centime pour votre mascarade !

Une semaine plus tard, tout était prêt. Camille avait orchestré la cérémonie à la perfection. Le départ dOlivier de lappartement se faisait en affrontant une série dépreuves, chansons et défis, aidé par des pot-de-vin pour accélérer la sortie, histoire quil dégage au plus vite. Étant donné quon vivait au sixième étage, il avait droit à lascenseur avec ses sacs et son témoin.

Grâce à loncle gendarme de Camille et son appareil photo, chaque détail fut immortalisé. On se serait cru sur une scène de crime : plein de clichés, neuf personnes fichées pour divorce festif.

Et maintenant, direction la mairie ! a annoncé solennellement Camille, emmenant tout le monde sur le parvis.

Respectant la nouvelle tradition, Olivier et moi avons fait la route ensemble, pour repartir séparément à la sortie. Les autres invités ont reçu des carnets de tickets de métro, quelques pièces en euros pour le trajet, et la voiture du photographe transformée en salon dinterrogatoire avec empreintes digitales et questionnaires humoristiques. On est entrés à la mairie en chantant à tue-tête Je suis libre de Florent Pagny.

Après la suppression officielle du foyer social, tout le monde sest répandu au dehors, où Camille avait prévu une grande cage pour libérer deux pigeons sous les applaudissements. Les gens chantaient, riaient et félicitaient chaleureusement les dé-mariés. Les mecs félicitaient Olivier, l’enviaient même, lui souhaitant longue vie en solo. Leurs femmes, elles, leur faisaient la morale ou attrapaient le bouquet composé de factures EDF.

Ils fêtent fort dis donc ! Ça se voit que ça faisait longtemps quils attendaient cette séparation, a glissé un invité dun autre mariage.

Non, tas rien compris : ils divorcent ! lui a-t-on corrigé.

Après ce spectacle, certains couples ont différé leur propre cérémonie.

Le point final fut posé quand on a scié le fameux cadenas du Pont des Arts, puis vendu les alliances au Mont-de-piété pour réduire les frais de fête. Direction brasserie, où un orchestre un peu ringard, embauché à prix dami par Camille, servait le déjeuner et des crêpes au miel. Cest la Crêperie du Coin, là où bosse Camille, qui sponsorisait lévénement. Même le gâteau était une crêpe géante.

On dirait un enterrement, ai-je soupiré en contemplant lambiance.

Mais cest bien ce quon fait : enterrer le bonheur conjugal, ma-t-elle répondu, se lançant ensuite dans lanimation du dernier slow des plus-si-jeunes mariés.

La Polonaise de Chopin sest élevée. Pendant que nous valsions sous le regard surpris des invités, jai glissé à Olivier :

Tu sais, en fait, cétait plutôt chouette.

Je trouve aussi, ma-t-il répondu. Je nai jamais vu nos familles si soudées

En un tour de piste, jai aperçu mon père et celui dOlivier senlacer, se confier des chansons, les yeux embués, eux qui dordinaire étaient des ennemis jurés.

Le buffet croulait sous les présents : parures de lit une place, places de concerts, haltères, vaisselle pour une personne, bons pour une séance de yoga, salle de sport, strip-tease À la fin, on nous a offert à chacun la clé dune chambre dhôtel différente, des coupons de réduction pour la Crêperie du Coin et un ticket à utiliser dans la voiture de police de loncle de Camille.

Feu dartifice, vente promotionnelle de la crêpe-gâteau… Les gens sont rentrés chez eux, ravis, retrouver conjoints ou enfants ; Olivier et moi, chacun de notre côté.

Trois semaines plus tard, l’album photo était prêt. Olivier est passé chez moi récupérer son coupe-ongles.

Ça rend bien, ai-je constaté, feuilletant les images en noir et blanc où lon voit nos visages heureux, et toutes ces photos criminelles.

Pas mal, en effet, a-t-il ajouté. Tu comptes changer de nom ?

Pas envie. On sy attache, au nom. Puis franchement, Blanchette ou Durand, ce n’est pas franchement mieux…

Je te comprends, sourit-il. Bon, jy vais ?

Oui Enfin, attends !

Olivier ma regardée, surpris.

Et si on allait dîner à la crêperie ? Nos bons expirent ce soir, ce serait dommage de les perdre

Tu sais, la crêpe, c’est le symbole du recommencement. Tu crois quon pourrait retenter quelque chose ? Ça ferait un drôle de rendez-vous après ce divorce mémorable

Tu crois que ce nest pas trop bizarre ? Il paraît quon a fait un sujet sur nous au 20h

Peut-être, mais qui nous empêchera de faire ce quon veut ? On est libres maintenant ! Par ailleurs, tu savais que tes témoins divorcent la semaine prochaine eux aussi ? On est invités, tu veux y aller avec moi ?

Jy réfléchirai, ai-je souri. Justement, jai un set de draps de leur part à offrir !

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