La Fissure de la Confiance

La fissure de la confiance

Madame Lefèvre, vous êtes là ? Cest moi, Jocelyne du troisième ! Il me reste quelques chouquettes, tout juste sorties du four et puis, jaurais bien besoin de discuter Vous ouvrez ?

Anne Lefèvre sétait figée près de la fenêtre, une tasse de thé froid entre les mains. Au-dehors, le novembre parisien sétalait, morne et humide dans la cour, le vent chassant des feuilles arrachées aux platanes entre les immeubles haussmanniens. Elle sétait accoutumée à la solitude, au tic-tac pesant de lhorloge dans le salon, au bourdonnement du réfrigérateur dans la cuisine, aux craquements du vieux parquet sous ses pas. Plus personne ne frappait à sa porte.

Madame Lefèvre, je vois la lumière ! Allez, je ne mords pas, promis !

La voix de Jocelyne, derrière la porte, était forte, pressante, égayée de cette familiarité joviale quon ne refuse pas. Anne reposa sa tasse sur le rebord de la fenêtre, puis traversa le couloir, hésita devant la porte et jeta un œil par le judas. Jocelyne attendait, un sac en papier à la main, sa chevelure auburn bon marché relevée en queue-de-cheval, le visage barré dun sourire immense, la parka fuchsia refermée sur ses joues rondes et fardées dun rose évident.

Allons, vous nallez pas vous barricader encore, poursuivit Jocelyne. Ouvrez, jai les doigts gelés !

Anne ôta la chaînette, ouvrit. Jocelyne déboula dans lappartement comme un souffle de printemps, emportant avec elle une traînée de parfum, lair froid et une note beurrée de pâtisserie.

Jai fait ça ce matin, je me suis dit : Tiens, jen porterai à la voisine. Ça vous réchauffera. Avec du chou, du bœuf, et puis ils sont encore tièdes. Toute seule dans votre coin, vous devez sautiller les repas. Vous avez maigri, non !

Merci, Jocelyne, il ne fallait pas

Mais si, voyons ! Jaime rendre service. Je ne supporte pas de voir la tristesse chez les gens. Buvez-vous un peu de thé, au moins ? Vous navez pas bonne mine.

Jocelyne savança dans la cuisine comme si elle était chez elle, mit leau à chauffer, sortit deux grandes tasses du placard. Anne, interdit, tenait le sac dans ses bras sans bouger. La présence soudain imposée lui paraissait irréelle, presque violente.

Installez-vous, ordonna Jocelyne, on va papoter un peu autour dun bon thé. Je sais ce que cest, hein. Vous avez perdu votre époux, les enfants sont loin, tout devient flou après. Ma tante a fait comme vous après la mort de tonton Louis, elle a cru devenir folle de solitude.

Anne finit par sasseoir. Les effluves chauds des chouquettes vinrent taquiner son appétit. Depuis longtemps, elle ne se cuisinait plus rien de bon : elle achetait des plats tout préparés, avalés sans plaisir devant la télévision.

Croyez pas que je me mêle de tout, Jocelyne versait le thé puis noya le sien de quatre cuillères de sucre, cest juste que je suis comme ça. Quand quelquun dans mon entourage va mal, jy peux rien, il faut que je men mêle. Mon mari me dit : Jojo, tu toublies à force de toccuper des autres. Cest mon défaut.

La voisine parlait sans répit, expansive, vive, ponctuant ses phrases de gestes et déclats de rire. Anne écoutait, sentant la glace intérieure fondre peu à peu. Depuis combien de temps navait-elle pas eu ainsi une simple conversation autour de la table de la cuisine ? Son fils Christophe appelait chaque dimanche, mais toujours rapidement. Comment vas-tu, Maman ? Ça va, mon chéri. Tu as besoin dargent ? Non merci, ten fais pas. Je tembrasse, à la semaine prochaine. Et à nouveau, le silence étouffant.

Vous savez, Anne, ça fait longtemps que je voulais vous inviter, Jocelyne sapprocha, ses yeux pétillant dune tendresse quasi familiale. Avec les filles du quartier, on se retrouve parfois au Petit Marché, le bistrot au coin de la rue Vavin. On boit un café, on prend des nouvelles. Vous devriez venir avec nous un jour, ça vous changerait les idées.

Je ne sais pas, Jocelyne Je ne suis plus très sociable, je pense.

Allez ! Je passerai vous chercher, pas dexcuses ! Rester toute la journée dans lappartement, ça ne pardonne pas. Croyez-moi, cest la source de tous les maux.

Anne acquiesça, incapable de refuser. Jocelyne termina sa tasse, se leva, promena un œil expert sur la cuisine.

Oh, mais cest joli ici ! Et ce service à thé en porcelaine, magnifique ! Elle ouvrit le vaisselier, admirant la blancheur des tasses rehaussée dor fin. Cest du Limoges, non ?

Cétait un cadeau de Paul, murmura Anne. Pour nos trente ans de mariage.

Superbe ! Gardez-le précieusement Bon, jy vais, jai mille choses en route. Ne vous privez pas des chouquettes, et demain, je passe vous voir vers trois heures ?

Jocelyne repartit comme elle était venue, avec fracas. Anne demeura un moment, les yeux sur le sac de pâtisseries, sur les tasses, sur la trace de rouge à lèvres laissée sur lune delles. La quiétude revenue nétait plus tout à fait la même. Elle avait changé de couleur.

***

Ainsi débuta une nouvelle routine. Jocelyne sinvitait chaque jour, tantôt tôt, tantôt tard, avec de nouveaux prétextes : il lui manquait du sel, elle venait demander conseil ou simplement pour bavarder. Elle entraînait Anne dans des discussions, des courses, ces réunions bruyantes et animées au café dangle, en compagnie dautres femmes frondes, adeptes de commérages et déclats de voix.

Au début, Anne sy sentait étrangère. Ces femmes parlaient fort, blaguaient sur des sujets quelle trouvait inconvenants, lançaient des piques qui la mettaient parfois mal à laise. Mais Jocelyne, à ses côtés, disait fièrement : Voilà Anne, une amie, ancienne professeure. Une vraie dame. Et Anne ressentait un regain destime.

Peu à peu, Anne sy habitua. Elle vint à attendre larrivée de Jocelyne, à préparer ces rendez-vous minuscules avec application, à se sentir un peu vivante à nouveau. Cétait un monde différent de celui quelle avait connu avec Paul : les soirées à lopéra, les amis cultivés, les conversations profondes. Mais ce monde-là était révolu. Restait celui-ci : conversations au bistrot dans des gobelets cartons, rires pour rien mais cétait toujours mieux que labsence.

Anne, tu naurais pas cette broche que tu portais la dernière fois ? demanda un jour Jocelyne, alors quelles reprenaient le thé autour de galettes bretonnes. Un superbe camée, non ?

Si, cest de lambre cétait à ma mère.

Oh, tu me la montres ? Jadore les vieilles choses, ça me parle tout de suite !

Anne alla chercher sa boîte à bijoux, en sortit le camée. Jocelyne le tourna sous la lumière, extasiée.

Il est splendide ! Tu me laisserais le montrer à ma fille, Amandine, tu sais, celle qui termine son master ? Elle rêve dun accessoire vintage pour le bal de promo Je lui prête et je te le rends vite, promis !

Anne hésita. Ce bijou avait une valeur sentimentale. Mais le regard de Jocelyne, son empressement, sa chaleur, la désarmèrent.

Daccord, dit-elle en hésitant, mais fais bien attention, sil te plaît.

Merci ! Tu es un ange, je te jure !

Les jours passèrent. La broche ne revint pas. Anne rappela le sujet, mal à laise ; Jocelyne se contenta de sourire : Amandine ladore, je te la rends vite ! Puis une autre semaine défila. Jocelyne finit par avouer : Ma fille la égarée chez une amie, mais tinquiète, on finira par la retrouver !

Les nuits dAnne se firent blanches. Elle rumina sa naïveté, sa confiance trop rapide. Un soir, elle tenta une nouvelle fois dobtenir la vérité et Jocelyne joua lindignée.

Tu ne vas pas croire que je tai roulée, Anne ! Moi, qui te sors de ta coquille ! Si tu me considères encore comme une étrangère, autant quon arrête là.

Non, Jocelyne Ce nest pas ça, balbutia Anne, paniquée à lidée que Jocelyne la laisse retomber dans le silence. Mais cette broche comptait pour moi

Je comprends, je comprends. On va la retrouver.

Anne sefforça de ne plus rien dire. Jocelyne revint, toujours aimable, apportant chouquettes, fleurs ou nouvelles. Mais, soudain, elle se mit à réclamer autre chose.

Anne, tu naurais pas mille-cinq cents euros à mavancer jusquà la fin du mois ? Mon fils est malade, les médicaments sont chers, je te rembourse à la paye, cest promis !

Anne donna. Parce que Jocelyne était devenue plus que sa voisine : sa confidente, presque une sœur, la seule personne qui sintéressait à elle. Mille-cinq cents euros. Deux mille. Largent ne revenait jamais, et chaque rappel timidement émis faisait se lever chez Jocelyne des orages sincères.

Je croyais quon était amies, soupirait-elle dune voix tremblante. Jaurais tout donné pour toi, et tu comptes les centimes !

***

Christophe appela un mercredi soir. Anne shabillait pour dormir, la télévision montrait une émission sur la déco. Elle écoutait peu, noyée dans le ronron.

Salut Maman, la voix de son fils était lasse. Tu vas bien ?

Ça peut aller, et toi ?

Jai beaucoup de boulot. Tu ne veux pas passer ce week-end ? Pauline me parle de ton pot-au-feu, les enfants demandent après toi.

Je ne sais pas Jai des choses à faire, tu sais

Quest-ce que tu fais ? étonnement sincère.

Je ne reste pas enfermée, figure-toi ! Jai une amie, on sort, on va au marché, je ne suis pas si isolée.

Une amie ? Dans le silence de Christophe, une inquiétude insidieuse. Qui donc ?

Jocelyne, la voisine du troisième. Dun réconfort incroyable. Elle veille sur moi.

Maman, tu tu es sûre de bien la connaître ?

Évidemment ! Deux mois quon se voit. Sans elle, jaurais dépéri toute seule.

Christophe garda le silence, Anne perçut un soupir étouffé.

Daccord, maman. Tant mieux si tu vas bien. Mais fais attention à tes affaires. Ne fais pas confiance à nimporte qui.

Ce que tu dis là ! Jocelyne est une sœur pour moi ! Tu la juges déjà…

Je te fais confiance Bonne nuit maman.

Anne resta, le téléphone en main, blessée, une petite colère brûlante au creux du ventre. Même son fils nadmettait pas quelle ait repris goût à la vie grâce à quelquun dautre queux.

Le lendemain, Jocelyne arriva avec un nouveau dessein.

Anne, écoute, je pense à un truc ! Tu te souviens du séjour thermal à Vichy dont je tai parlé ? Ma copine gère les inscriptions, elle peut me faire un tarif. Viens avec moi ! Deux semaines deau minérale, dair pur On y va ensemble en avril ?

Anne resta muette. Ses dernières vacances remontaient à un séjour à Arcachon, avec Paul, juste avant sa maladie. Lidée dun voyage la tentait autant quelle lintimidait.

Cest cher, sans doute

Mais non ! Avec la remise, ça fait deux mille euros par personne. Cest rien pour se refaire une santé ! Jai déjà mis de côté la moitié, fais pareil, daccord ? Pour avril, on sera prêt.

Jai une petite retraite, Jocelyne mille trois cents euros à peine.

Mais tu as bien quelques économies, non ? Ce nest pas une fortune. On na quune vie !

Anne savait que Paul lui avait laissé quelque argent sur un livret, un matelas de sécurité jamais entamé. Mais pour la santé…

Daccord, souffla-t-elle.

Le lendemain, Jocelyne laccompagna à lagence du Crédit Agricole, à dix minutes à pied. Elle parlait fort, égrenant les souvenirs de cures, la liste des affaires à emporter. Au guichet, Anne retira deux mille euros, les remit à sa voisine.

Japporte le reçu de la réservation dès demain, promit Jocelyne.

Le reçu ne vint jamais. Les excuses senchaînèrent. Anne tenta de patienter, nosant réclamer plus. Jocelyne restait charmante, mais bientôt, à la faveur des discussions, elle réclama de nouveaux prêts.

Anne, tu pourrais me confier ton service Limoges, juste pour la réception du mariage dAmandine ? On fait ça chez nous, il me manque de la vaisselle élégante. Je te le rapporte encore plus joli, cest promis !

Le service. Inestimable. Le dernier vrai cadeau de Paul. Anne eut la gorge nouée.

Jocelyne, ce service

Oh, encore des hésitations ! Après tout ce que jai fait pour toi ! Eh bien, si cest comme ça, garde-le. Moi, à ta place, je noserais pas traiter une amie ainsi. Tu sais quoi ? Oublie tout, je men vais.

Attends Prends-le. Mais fais attention je ten supplie.

Jocelyne retrouva le sourire.

Bien sûr ! Entre amies, pas de méfiance. Tu ne le regretteras pas.

***

Trois semaines plus tard, Pauline, la belle-fille dAnne, téléphona, anxieuse.

Bonjour, maman. Christophe est occupé mais tu as retiré de largent de ton livret ?

Comment le sais-tu ?

Christophe a vérifié les comptes tu te souviens, il est co-titulaire à la banque. Deux mille euros envolés. Tu peux nous en parler ?

Ce sont mes économies, je fais ce que je veux.

Bien sûr ! Mais Christophe se fait du souci Cette voisine dont tu parles on craint que…

Que quoi ? Que je sois idiote au point de me faire escroquer ? Vous trouvez que je perds la tête ?

On sinquiète juste. Il y a parfois des personnes qui profitent des aînés, maman ça existe.

Merci de vous soucier de moi, Anne coupa sèchement. Mais Jocelyne, au moins, elle sinquiète pour moi, elle ! Pas comme vous.

Ce nest pas juste, répondit Pauline dune voix triste. On travaille, on élève les enfants. Mais on taime.

Si vous maimiez, vous trouveriez du temps. Là, tout ce que vous faites, cest un coup de fil par semaine. Excuse-moi, Pauline, jai à faire.

Elle raccrocha, tremblante, cœur battant à tout rompre. Elle savait quelle était dure, quils étaient débordés, mais la douleur dêtre ainsi déconsidérée létouffait. Elle nétait pas une pauvre vieille idiote.

Jocelyne débarqua comme dhabitude, enjouée, des biscuits en main, le flot habituel de nouvelles du quartier. Anne affrontait le tumulte de ses pensées la méfiance que Pauline avait installée. Mais nétait-ce pas injuste ? Jocelyne navait-elle pas été là, tous les jours ?

Anne, tu te rappelles du beau service en céramique à la boutique du Petit Marché ? Il est à quinze cents euros en promotion. Si on lachetait pour Amandine ? On partagerait, je te rembourse, je te le promets. On pourrait le prendre à crédit, la gérante fait des facilités !

Jocelyne, ma retraite je tai déjà donné deux mille euros pour Vichy…

Mais ta banque accorde des paiements échelonnés ! Je viens avec toi demain, on soccupe de tout. Fais-moi confiance, comme à une sœur, tu veux bien ?

Anne hésita, puis céda une fois encore. Le lendemain, elles prirent le bus jusquau centre commercial de Montparnasse. Les néons, le brouhaha la mettaient mal à laise ; Jocelyne menait la danse, choisissant le service peint de bleu et de jaune.

Mettez-le au nom de Madame Lefèvre, la demande de paiement différé part ce matin ! glissa Jocelyne à la vendeuse.

Vos papiers, sil vous plaît ? Anne signa les documents, perdue dans la cohue du magasin.

À la sortie, Jocelyne, radieuse, portait le carton. Anne, épuisée, traînait les pieds quand une voix la stoppa.

Maman ?

Pauline déboucha au détour dun rayon, son manteau sur les épaules, bras chargés.

Quest-ce que tu fais là ?

Je on a acheté de la vaisselle.

Qui a signé pour le crédit ?

Moi, mais Jocelyne

Maman, il faut quon parle.

Pauline éloigna Anne, la voix basse, inquiète.

Tu ne comprends pas, maman. Jocelyne est connue des commerçants du quartier. Plusieurs plaintes en mairie. Elle se fait passer pour amie des personnes isolées puis disparaît avec leurs économies.

Ce sont des commérages. Tu es jalouse, Pauline ! Elle, au moins, elle prend soin de moi.

Ce nest pas de la jalousie. On ne veut pas que tu souffres. Où est ta broche ? Et le service Limoges de papa ? Combien lui as-tu déjà donné ?

Elle va tout me rendre, cest juré.

Au fond, tu sais que non. Mais tu noses pas te lavouer

Cette phrase fut comme une gifle. Anne détourna le regard, la voix perdue.

Va-ten, Pauline. Je ne veux plus tentendre.

Pauline hésita, la mine bouleversée, puis séloigna. Anne rejoignit Jocelyne, muette. Elles rentrèrent, chacune emmurée dans ses pensées.

Ta belle-fille voulait des détails ? finit par demander Jocelyne dun ton sec.

Oui. Elle croit que tu me trompes.

Et toi ?

Non.

Jocelyne lui prit la main.

Je taime comme une sœur, Anne. Fais-moi confiance, je saurai te le prouver, tu verras.

Anne voulait y croire. Si fort.

Jy crois, murmura-t-elle.

***

Quelques jours sécoulèrent. Anne, épuisée, refusa dabord de répondre aux appels de Christophe et Pauline ; la solitude sépaississait. Jocelyne venait moins, prétextant mille occupations. Les promesses fussèrent puis plus rien.

Ses nuits sobscurcirent. Pression, vertiges, angoisse. Les pilules ne suffisaient pas à ramener le sommeil.

Le samedi matin, on sonna. Anne crut un instant que cétait Jocelyne, et ouvrit. Cétaient Christophe et Pauline, les bras chargés de courses.

On sinquiète, maman, dit Christophe, direct. Tu ne répondais plus, on nen pouvait plus

Laprès-midi, ils partagèrent un déjeuner. Pauline fit un potage. Anne restait renfermée. Enfin, Christophe posa la question qui la taraudait.

Jocelyne ta déjà rendu quelque chose ? Ta broche, largent du voyage ?

Non, mais elle va le faire

Maman, cest une habituée du commissariat. Elle repère toujours les solitaires On a vérifié.

Non, la voix dAnne tremblait. Cest impossible.

Non, maman, Pauline insista, tu mérites mieux que ça. Lamitié, la vraie, ne sachète pas, ne se réclame pas. Nous, on tient à toi, même si la vie est compliquée On sinquiète. Ne nous ferme pas la porte.

Sortez, Anne se leva, les larmes aux yeux. Je veux être seule.

Ils la laissèrent, bouleversés. Derrière la porte, Anne seffondra, secouée de sanglots. Oui, au fond, elle avait deviné. Mais ladmettre, cétait contempler la béance sous ses pieds.

Jocelyne ne revint quaprès trois jours. Souriante, comme si de rien nétait.

Tiens, ton service, elle déposa la boîte sur le palier, lair fermé. Prends-le, je nai plus besoin de rien. Ne reviens pas pleurer à ma porte.

Elle tourna les talons. Anne ramena la boîte dans la cuisine. Dedans, tout était fêlé, ébréché, sale. Un morceau de sa vie jeté sous vide.

Elle fixa longtemps une soucoupe brisée. Puis elle téléphona.

Christophe ?

Maman. Ça va ?

Viens. Sil te plaît.

Jarrive, maman.

***

Ils arrivèrent peu après. Pauline soigna le thé, Christophe colla, patiemment, les morceaux de porcelaine. Leurs gestes étaient maladroits, mais le silence, pour la première fois depuis longtemps, nétait plus menaçant.

Viens habiter chez nous, maman, demanda Christophe à voix basse. Ou viens plus souvent, au moins. Nous taimons, et cest ce qui compte.

Anne ne répondit pas tout de suite, les yeux noyés.

Plus tard, quand lappartement se retrouva vide, elle prit délicatement les morceaux rapiécés, effleura du doigt la cicatrice dorée du collage. Cétait fragile, imparfait, mais cela tenait malgré tout. Comme elle. Comme la vie, au fond.

Le téléphone sonna.

Maman, comment tu vas ? On vient demain ? Les filles veulent cuisiner avec toi.

Un sourire fugace effleura ses lèvres.

Je vous attends, dit-elle. Je ferai de mon mieux.

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