La fille muette du paysan aisé

Lhiver de 1932, au village de La Source Claire, plus personne ne comptait les jours. Les gens comptaient les poignées de farine au fond des greniers, les bûchettes dans la cheminée et les battements de leur cœur est-ce quil y en avait encore, ou bien sétaient-ils arrêtés? Lannée avait été catastrophique côté récoltes et lhiver sinstallait pour de bon, au point que les vitres restaient givrées toute la journée et que le vent hululait dans les conduits.

Louise Dumont habitait tout au bout du village, dans une petite maison quon lui avait attribuée quand son père, Henri Dumont, fut « déclaré bourgeois » par la municipalité et déporté avec sa femme quelque part derrière les montagnes. Louise avait alors seize ans. Sa mère était morte en chemin tout le monde le disait , et son père, elle ne la plus jamais revu. Louise, de son côté, était restée au village parce quelle était alitée à lhôpital, une pneumonie ravageant ses poumons le jour où lordre est tombé. À sa sortie, elle sest retrouvée seule: sa maison mise sous scellés, puis démolie pour servir de bois de chauffage. En tant que « fille dun bourgeois », elle aurait dû, elle aussi, être envoyée en exil, mais le maire, François Lefèvre, avait insisté : « Cest une fille travailleuse, et puis, on a besoin de bras. » Louise sest donc retrouvée à létable, à traire les vaches, à nettoyer les boxes. Tout ça sans dire un mot.

Elle est devenue muette le jour où on a embarqué son père. On disait : « Cest le choc. » Elle ouvrait la bouche mais il nen sortait quun mince filet de souffle, rattrapé par une poigne glacée quelque part dans sa gorge. Linfirmière locale ne pouvait quhausser les épaules : « Un jour, ça lui passera, allez savoir. » Les années ont passé. Mais Louise, elle, na jamais retrouvé la voix. Tout le monde avait de la peine pour elle, mais on lévitait. Certains murmuraient quelle avait perdu la tête, dautres la traitaient de « sainte innocente », comme si elle appartenait à Dieu. Louise ne soffusquait pas. Elle menait sa petite vie en silence, travaillait avant le lever du soleil et jusquà la nuit noire, ne gênait personne.

François Lefèvre, lui, cétait tout linverse. La voix tonitruante, large dépaules, le regard volontaire et la mâchoire carrée, il était toujours là où ça brassait de lair. Aux réunions, on nentendait que lui, il savait faire taire les bavards dun mot et, sil le fallait, dun grand coup sur la table. À vingt-six ans, il était maire du village et respecté, voire craint. Lui, il venait dune famille de paysans pauvres et il avait compris une chose: lordre était tout. Quimporte la famine ou le froid, lordre devait régner.

Il vivait une vie de militaire: debout avant laube, passage en revue des greniers, vérification des scellés, distribution des tâches. Les villageois râlaient, mais sexécutaient: avec Lefèvre, on ne plaisantait pas. Il fallait livrer le blé? On livrait. Il fallait réparer la route? On sy mettait. Voilà comment François tenait son poste, même dans ces années troubles.

Cet hiver-là, les bruits ont couru que dans les hameaux voisins les gens commençaient à mourir de faim. François, inquiet, allait et venait sans relâche entre La Source Claire et la sous-préfecture pour réclamer du ravitaillement. Il sentait bien que les gens étaient à bout, quun rien pourrait mettre le feu aux poudres, amener vols et révoltes. Mais il savait : si le village sombrait dans le désordre, il courait à la perte. Les dernières semences pourriraient, il ny aurait plus de pain, plus davenir.

Un soir, tard, en revenant de la sous-préfecture, il décida de couper par le petit chemin communal. La lune était basse et la neige brillait sous ses reflets froids. François, gelé jusquaux os, ne rêvait que dune chose: rentrer, boire un bol de tisane bien chaude, et seffondrer sur son lit.

Soudain, le cheval sarrête, renâcle. Sur le bas-côté, une silhouette avec un petit sac à la main.

Hé, qui va là? appelle François.

La silhouette hésite, puis tente de sécarter. François saute du tombereau, marche droit sur elle et reconnaît Louise.

Elle, toute mince, enroulée dans un vieux foulard, le regarde avec dénormes yeux sombres. Il y voit de la peurmais une peur animale, pas la peur honteuse dun voleur pris sur le fait.

Quest-ce que tu caches dans ce sac? demande-t-il, bien quil ait déjà deviné.

Louise ne dit rien. Il ouvre le sac: de la farine de seigle, hivernée, celle qui était gardée sous scellés à la grange du village, réservée aux meilleurs ouvriers. Trois ou quatre kilos rien, mais assez pour envoyer quelquun au bagne, ou pire.

Cest du vol, dit François dune voix égale. Tu sais ce que ça signifie? Dordinaire, cest direct la prison, voire le peloton.

Louise sécroule, à genoux dans la neige, sans supplier ni protester. De sa poitrine sarrache un râle rauque, absurde. Les yeux dans les yeux, François y voit une telle détresse quil en est secoué.

Pour qui? demande-t-il, sans même savoir pourquoi.

Louise, titubant, lui fait signe vers le village, montre cinq doigts, puis trois, puis cinq encore. François comprend : la farine était destinée aux enfants Dubois dont le père est mort la semaine précédente de la fièvre typhoïde. Trois gamins qui navaient pas mangé depuis trois jours, disait la voisine, la tante Clémentine.

Lève-toi, ordonne François, la voix soudain brisée. Viens, allez.

Il la prend par le bras, la relève, lance le sac dans la carriole. Devant lair surpris de Louise, il grogne:

Monte donc. Je te conduis. Mais pas un mot à personne. Tu ne mas pas vu, je ne tai pas vue.

Louise grimpe, toujours silencieuse. Jusquà la ferme des Dubois, ils ne se disent rien. François dépose le sac dans lentrée, revient, sort son casse-croûte un quignon de pain, un morceau de poisson séché et le glisse dans le sac de Louise. Lorsquelle ouvre la bouche, il coupe court :

Pas de discussion. Les enfants auront de quoi tenir, cest déjà ça. Mais ne recommence jamais. Je te le jure.

Elle acquiesce. Il repart, sans se retourner. Et elle, elle reste longtemps figée, à le regarder disparaître dans la neige.

Cette nuit-là, François ne referma pas lœil. Il tourna et retourna dans son lit: pourquoi ne pas lavoir dénoncée? Pourquoi aller contre ce quil croyait essentiel? Il navait pas la réponse. Juste cette douleur étrange au fond du cœur et, devant ses yeux, ceux de Louise.

Le printemps vit revenir la lumière. Les chemins séchaient, les blés verdissaient, les gens retournaient dans les champs. François était toujours débordé préparer les semences, surveiller linventaire, contrôler quon ne tire pas au flanc. Mais dans ce tumulte, un détail sest immiscé dont il ne savait que faire.

Il commença à remarquer Louise. Avant, elle nétait quune fille parmi dautres. Soudain, il allait exprès à létable, sous prétexte de vérifier, pour lapercevoir. Muette, toujours, mais ses gestes étaient doux et sûrs. Elle ne cherchait pas son regard, mais il savait : elle sentait sa présence.

Il luttait contre tout un flot : la gêne, la culpabilité, mais aussi ce quelque chose dinédit, dinterdit. Il avait déjà une fiancée Éloïse, la fille du maréchal-ferrant Paulin. Belle, bossue, blonde et vive, la voix claire. Depuis lautomne, les fiançailles étaient discutées, et Éloïse brûlait dimpatience darrêter une date. Bonne travailleuse, qui apporterait une belle dot.

François se répétait: Éloïse était le bon parti, la famille solide, la vie bien rangée. Louise? Juste une muette, une fille dex-bourgeois, sans héritage. Quelle folie dy penser.

Mais il se surprenait à la guetter, à vouloir la croiser.

Un jour de mai, il la voit retourner la terre de son potager, accroupie devant son logis bancal. Au lieu daller à la forge, ses pas bifurquent vers le portail.

Un coup de main? lance-t-il, sétonnant de son propre élan.

Elle se redresse, remet son foulard et secoue la tête. Mais François a déjà enjambé la barrière, attrape la bêche et retourne la terre, bras maladroits, les joues brûlantes. Louise le regarde, et sous ce regard il se sent plus gauche que jamais.

Tu devrais il hésite tu devrais venir plus souvent chez les autres. Toute seule, cest pas une vie.

Elle reste silencieuse. Alors il laisse la bêche tomber, sapproche, lui prend la main. Sa paume est rugueuse, glacée, mais ses doigts se referment sur les siens, dun geste infime.

Louise, commence-t-il Je

Elle lève les yeux, et dans ces yeux, il lit tout, tout ce quelle na pas pu dire, et il prend peur. Il recule, comme devant une flamme.

Pardon, murmure-t-il. Il ne faut pas. Non, il ne faut vraiment pas.

Et il sort, sans se retourner. Louise reste alors debout, bras ballants, devant la barrière.

Après ce jour, François lévite. Il annonce ses noces pour la Saint-Luc, et Éloïse rayonne déjà parmi les draps de son trousseau. Tout le hameau prépare la fête. Louise, elle, devient encore plus effacée. Elle ne cherche pas à croiser François, mais il devine sa douleur, et cela le brûle lui aussi.

Tout changea en septembre. François travaillait tard à la mairie, rangeant des dossiers. En rentrant, il entend des pleurs dans la grange près de la ferme Dubois. Il aperçoit Louise, assise sur la paille, serrant contre elle la plus petite Dubois Irène, trois ans, au ventre ballonné et au regard éteint. Près delles, deux autres enfants, dont lun respirait à peine.

François se précipite, secoue les mômes: ils sont vivants, à bout de souffle. Louise lève le regard sur lui, et sa détresse le terrifie. Il ramasse Irène.

Il faut les conduire à la sous-préfecture, à lhôpital! Vite!

Louise secoue la tête. Il comprend: pour y aller, il faut de largent, des papiers, une autorisation seul lui peut le faire. Alors il lembarque, les enfants enveloppés dans de vieux manteaux. Toute la nuit, ils cahotent en carriole. François tient les rênes, Louise serre la fillette, et lui sent un étrange mélange dangoisse et de soulagement.

Les enfants sont sauvés. Le médecin assure que, sans eux, ils nauraient pas survécu une journée de plus. François ramène Louise à sa maison, et, alors quelle descend, il lui demande soudain :

Et toi, tu as mangé quelque chose aujourdhui?

Elle baisse les yeux. Il jure, entre, allume le feu, fait chauffer de leau, sort ses dernières biscottes, lui prépare un bol de tisane. Elle boit à petites gorgées. Il la regarde, et il sent que tout est fichu.

Louise, finit-il par lâcher. J’annule le mariage. Je je ne peux pas vivre sans toi.

Elle tressaille, pose son bol, secoue la tête, puis elle saisit soudain sa main pour la porter à sa joue et éclate en sanglots silencieux, juste des épaules secouées de spasmes. Il la serre dans ses bras, sent combien elle est maigre, tremblante mais vivante, si vivante que sa tête lui tourne.

Le scandale explose bientôt. Éloïse l’apprend par les commères avant que François ne puisse lui dire. Elle débarque à la mairie, furieuse, et sécrie devant tous:

Tu nas pas honte! Tu vas épouser cette muette, la fille dun bourgeois? Tu seras chassé de ton poste si on lapprend! Pense à ton honneur au moins!

François se tait, mâchoires serrées. Elle a raison : aimer la fille dun déclassé, en ces temps-là, cest un suicide social. Mais quand il voit Éloïse cracher de mépris devant la maison de Louise, il sent quelque chose se briser.

Va-ten, dit-il calmement. Je ne veux plus te voir.

Cest moi la déshonorée, hein? Je te jure, François Lefèvre, tu ten souviendras!

Une semaine plus tard, une lettre anonyme arrive à la préfecture: le maire protège des bourgeois, vit avec « lennemi », vole les grains du village. François est convoqué. Il raconte tout, sur les enfants comme sur ses sentiments. Le préfet écoute, soupire et conclut:

Tu es bien bête, Lefèvre. Pour une femme, tu perds tout. Je te vire du poste, mais je ne te traînerai pas en justice. Va donc être charpentier, tu comprends mieux le bois que la politique.

Alors François quitte la mairie et devient simple menuisier. Et, à la Toussaint, sans fête ni musique, il épouse Louise à la mairie, devant deux témoins: le vieux palefrenier et la tante Clémentine. Louise porte une robe claire, François une chemise propre, et ensemble ils rentrent chez eux cette vieille maison où il lavait trouvée frigorifiée, des années plus tôt.

Au début, elle ny croit pas. Elle sassied, tâtonne la nappe en silence, le regarde comme sil avait surgi dun rêve. Mais il lui prend la main et souffle:

Voilà, Louise. On est ensemble à présent. Peut-être que la parole te reviendra. Ou bien on vivra sans, jai déjà compris lessentiel.

Elle se blottit contre lui.

En 1934, ils eurent un fils, Pierre, nommé ainsi daprès le grand-père de François. Un beau blondin aux yeux gris, tout le portrait de son père. Louise, en le tenant dans ses bras, sourit enfin à pleines dents, et François comprit ce jour-là quil ne regrettait rien.

Pierre grandit vif et curieux, et le bonheur de ses parents était de le voir courir dans la cour, mener la bande des garnements du quartier et poser mille questions. Louise, muette toujours, trouvait mille façons de se faire comprendre de lui: gestes, regards, sourires. Pierre, lui, la comprenait mieux que quiconque.

François travaillait à latelier du village. Il était respecté pour son talent et sa droiture. Le passé fut peu à peu oublié, malgré la rancœur dÉloïse, qui avait fini par épouser Antoine, le laboureur. Elle vivait toujours là, et lançait à Louise, lors de rares rencontres, des regards de haine, devant lesquels Louise détournait pudiquement les yeux.

Puis arriva la guerre.

François partit sur le front dès les premiers jours de mobilisation. Tout le village laccompagna. Louise attendit au bout du chemin, Pierre de sept ans dans les bras, regardant la charrette séloigner. François se retourna, lui cria « Prends soin de notre fils ! » elle acquiesça dun signe et resta plantée dans la poussière longtemps après que la carriole eut disparu.

Les lettres de François se firent rares. Dabord du nord, puis du sud, puis plus rien. Louise travailla à lhôpital militaire, installé à vingt kilomètres du village. Pierre, lui, resta chez tante Clémentine, qui sen occupait. Louise rentrait deux jours par semaine, cuisait, lavait, puis repartait.

Lhiver 1943 bouleversa tout.

Ce séjour, Louise devait rentrer, mais un train de blessés arrivé à la sous-préfecture la retarda de trois jours. Pendant ce laps de temps, la ligne de chemin de fer fut bombardée. Parmi les victimes, des réfugiés habitant les faubourgs étaient touchés.

Pierre était chez la tante, mais impatient, il supplia un voisin de lemmener à la gare pour voir passer les trains militaires. Cest à ce moment quils ont été bombardés.

Louise, en arrivant sur place, seffondra devant les ruines. Voies retournées, gravats, terre noire éventrée. Elle courut, interrogeant les soldats, demandant de Pierre par signes. On lui indique lhôpital: elle ny retrouve pas son fils.

Au bout de trois jours, on lui annonce : Pierre Lefèvre, né en 1934, figure parmi les morts. Pas retrouvé, enterré dans la fosse commune.

Elle ne cria pas. Sadossa au mur, seffondra, et de sa gorge monta le même râle désespéré, celui que François avait entendu autrefois.

Elle regagna La Source Claire, se claquemura trois jours dans la maison. Puis, au quatrième, elle sassit sur le perron et regarda fixement devant elle. Amaigrie, vieillie, au regard éteint, elle nessaya même plus darticuler un son. Seul le travail lempêcha de sombrer.

Mais Pierre était vivant.

Pris dans les bombardements, il sétait abrité sous un wagon, puis sétait, hébété, enfui de la gare. Cest Éloïse qui la récupéré, elle aussi aide-soignante à ce moment-là. Voyant le fils de François, elle le reconnut immédiatement et, dans sa rancœur ancienne, le couvrit dune cape puis le fit disparaître. Quand il fallut dresser la liste des morts, elle déclara Pierre Lefèvre mort, mais lenvoya secrètement chez sa sœur, dans un village lointain. Elle expliqua que cétait un orphelin sans famille.

Pierre, huit ans, perdu, finit par porter le nom de famille de la sœur dÉloïse Pierre Girard. À force, il oublia presque tout son passé: évaporé comme un rêve au petit matin.

Éloïse revint vivre à La Source Claire, sacharna à regarder Louise sombrer, avec le sentiment de revanche davoir repris ce que Louise lui avait « volé ».

**********

François est revenu en 1945, infirme le bras gauche inutilisable. Il traversa le village, ignorait encore la disparition de son fils. Louise lattendait sur le perron. Il comprit tout à son regard, avant même quelle ne lui tende le papier officiel.

Ils sétreignirent sans un mot. Le vent bousculait leurs cheveux.

Tu nas pas pu le sauver? murmura-t-il.

Silence. Mais il savait: la guerre népargne rien quon puisse retenir. La douleur les submergea.

La vie reprit. François, malgré sa main morte, reprit louvrage réparait les toitures, posait des fenêtres, aidait les voisins. Louise, à létable, comme toujours. Leur maison vivait dans un silence nouveau : non pas celui du bonheur, mais celui dun foyer orphelin de futur.

Éloïse élevait deux filles, son mari tué à la guerre. Elle avait meilleure situation que les autres, gardait une vache, shabillait convenablement et saluait François dun air neutre, mais il sentait que tout cela nétait quapparence.

Dix années passèrent.

Un été de 1955, François réparait une clôture. Le soleil tapait fort et il avait retiré sa chemise. Tout à coup, il entend des voix. Deux jeunes hommes, visiblement citadins, savancent, sacs au dos. Lun brun, petit. Lautre, grand, blond, large dépaules.

François les regarde et sarrête net.

Le blond boite un peu, son visage est la copie du jeune François davant-guerre. Même regard gris, même ossature, même air dailleurs juste un peu plus doux.

Il laisse tomber son marteau.

Eh, toi, héla-t-il, la voix tremblante.

Le jeune homme se retourne, sur la défensive.

Comment tu tappelles? hasarde François, mains tremblantes.

Pierre, répond lautre, surpris. Et alors?

François seffondre presque.

Ton année de naissance? souffle-t-il.

Trente-quatre. Pourquoi?

François se cache le visage.

Je suis ton père, mon garçon.

Pierre recule dun pas. Son copain ricane, mais Pierre ne se moque pas. Quelque chose vibre en lui: le parfum du foin, des bras puissants, des éclats de rires muets, une femme silencieuse au regard lumineux.

Ta mère sappelait Louise, poursuit François. Tu es né à La Source Claire, on ta cru mort à la guerre. Mais tu as survécu.

Pierre pâlit. Il savait quil avait été adopté, sans la moindre photo. On lui disait que sa mère était morte sous les bombes, le père disparu. Il portait ce nouveau nom depuis toujours, sans comprendre.

Viens, dit François, debout maintenant. Viens voir ta mère.

Louise était assise sous le vieux poirier du jardin, passant des carottes entre ses mains. Elle avait lhabitude de rester là, la tête ailleurs, en silence, tout le monde le savait.

François guide Pierre au portail, marmonnant:

Elle ne parle pas. Naie pas peur.

Pierre entre. Il voit une femme fine sous un foulard sombre. Elle lève la tête, leurs regards se croisent.

Louise bondit, laisse tomber ses légumes, se fige, les mains sur la poitrine. Elle touche le visage de Pierre, ses épaules, ses bras, pour vérifier quil est bien là. De sa gorge sélève un son inouï, à la fois cri et chant. Elle lenlace, Pierre se laisse faire, envahi par lémotion.

Maman, souffle-t-il. Un mot étrange, mais juste.

Dans un coin, François essuie ses larmes du revers de la manche.

La rumeur se répand: on a retrouvé Pierre. Éloïse blêmit, se cache. Mais ça ne dure pas: Pierre finit par se souvenir. Larrivée chez sa « tante », le chagrin, les refus de répondre à ses cris. Il revoit le visage de la femme qui lavait enlevé à la gare Éloïse.

La réunion du village est brève. Les anciens, émus, secouent la tête. Éloïse, blanche, se tait. Ses filles pleurent. Le vieux palefrenier senhardit:

Pourquoi, Éloïse? Pourquoi enlever un fils à sa mère? Et ce garçon, pourquoi le lui avoir volé?

Éloïse relève la tête, le feu de la haine toujours là.

Et elle, pourquoi elle a pris mon fiancé? réplique-t-elle. Elle navait quà souffrir autant que moi.

Louise savance, minuscule, sarrête devant Éloïse. Celle-ci tressaille mais ne fuit pas. Louise pose doucement la main sur son épaule. Ce contact, si doux, plein de pardon, émeut tout le monde. Puis elle sen va, vers la maison où lattendent son fils et son mari.

Éloïse reste seule, fond en larmes pour la première fois depuis longtemps.

Pierre ne resta pas tout de suite au village. Il repartait, revenait, reprenait goût aux choses. Il travaillait dans la minoterie à la sous-préfecture. François ne le pressait pas; Louise, elle, lattendait avec ses tartes et sa tendresse muette.

Un jour, Pierre revint avec une petite fille.

Voilà, mamie. Elle sappelle Adèle, dit-il.

Louise la prend dans ses bras, lembrasse, et ses lèvres frémissent.

A-dèle, murmure-t-elle. Un son rauque, maladroit, mais un son.

Pierre simmobilise, François se redresse. Louise répète:

Adèle.

Et fond en larmes, serrant sa petite-fille.

1980, La Source Claire

Louise Henriette Dumont sassied sur sa vieille banquette, sous le poirier. Larbre na plus donné de fruits depuis longtemps, mais on ne lavait pas coupé: il était la mémoire du jardin la nuit où François était venu, les pleurs, les rires, les soirées calmes, sans paroles, pleines de tendresse.

Aujourdhui, Pierre a quarante-six ans. Il vit enfin au village, a construit une maison à côté de celle de ses parents, travaille comme charpentier, le savoir transmis par son père. Ses mains sont remarquables, on disait dans tout le canton: « Le fils Lefèvre a les mains en or, tout comme son père. » Il a une femme, Anne, trois enfants : laînée, Adèle, deux fils, blonds comme le père.

François était parti deux ans plus tôt. Tranquillement, un soir, il avait fermé les yeux pour ne plus se réveiller. Louise navait pas pleuré. Elle sétait assise auprès de lui, caressait sa main et laissait défiler les souvenirs. La nuit, le sac de farine, son regard sévère, le soir où il avait réchauffé la cheminée et bouilli de leau. Elle se rappela alors sêtre crue morte et montée au ciel, mais voilà : lui était vraiment parti, et elle restait pour achever leur rêve commun.

Les mots lui revenaient doucement. Dabord des murmures, puis un vrai murmure tremblé. Le premier mot net fut « Pierre », quand son fils sest installé pour de bon. Puis cela vient, et bientôt la fameuse Louise la Muette du village devint une bavarde, aimant papoter sur les bancs au soleil.

Mais parfois, le silence semparait delle à nouveau, et il suffisait que les souvenirs affluent pour revoir, dans son regard, tout ce qui fut tu.

Éloïse est morte il y a cinq ans. Avant de partir, elle demanda à voir Louise. Elles restèrent longtemps enfermées, sans que personne ne sache ce quelles se dirent. Mais quand Louise sortit, elle était pâle, calme. On racontait que depuis cet entretien, Éloïse se tut, cessa de gémir et, trois jours après, sen alla en paix.

À Pierre, plus tard, Louise souffla :

Cétait dur pour elle. Elle a demandé pardon. Je lavais déjà pardonnée, tu sais. La rancœur brûle celui qui la porte. Faut savoir larracher comme lherbe folle au jardin, sinon on navance pas.

En contemplant le coucher de soleil, lodeur de la paille, les vaches qui rentrent et la fumée des cheminées, Louise se disait que la vie, malgré tout, avait été belle. La faim, la guerre, la perte dun fils, les années de silence ça, cétait vrai. Mais il y avait eu François. Ses mains, son odeur de bois, sa sollicitude muette. Son fils retrouvé, les petits-enfants dans le jardin, larrière-petit-fils venu dAdèle.

Elle se souvint de son père, bien avant tout ça. Il lui répétait, à elle toute petite : « Tiens bon, Louise. Dieu sait ce quIl fait. Tu verras, tout sarrange un jour. » Elle navait pas compris, alors. Là, elle comprenait: tout a été brassé, colères et peines, et ce qui subsiste, cest comme la bonne farine du pain, le pain quotidien.

Le soleil déclinait, la brise faisait bruisser les feuilles du poirier. Au loin, on entendait les vaches dans le pré, lodeur du feu et de la menthe. Louise resta là, savourant le silence tout neuf: pas celui de la perte, mais celui, profond, quon atteint quand on a pardonné à la vie et quon sait, au fond, que lessentiel est accompli.

Elle soupira, rajusta son foulard, puis rentra mettre le thé à chauffer.

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