La Fille dont Tout le Monde S’est Moqué

12 avril

Ce soir, je ne pourrai jamais oublier ce que jai vécu entre ces murs dorés, sous les lustres gorgés de lumière, pieds nus sur le marbre froid du grand salon. Ma robe, une vieille chose beige tachetée, pendait lamentablement sur mes épaules maigrelettes. Je navais plus la force davoir honte face à tout ce monde élégant réuni à Paris, avenue Montaigne.

Jai serré la main sur mon ventre vide, cherchant des yeux le grand piano noir, comme un radeau au milieu dune tempête. Timidement, ma voix a tremblé : « Sil vous plaît Puis-je jouer, en échange dun peu de pain ? »

Un silence glacé a figé la salle. Puis les rires ont éclaté, moqueurs, coupants. Une femme superbe dans une robe lamée dor a murmuré, sourire cruel caché dans sa coupe de champagne : « Ce nest pas la Croix-Rouge, ici. »

Quelques hommes ont échangé des regards amusés, lun deux sest détourné, dégoûté. Jai senti mes lèvres trembler, mais aucune larme nest venue. Mes yeux ont glissé vers un plateau de petits-fours abandonnés, tourbillon de parfums inaccessibles.

Sans bruit, jai glissé sur le tabouret du piano. Mes doigts tremblaient au-dessus des touches divoire. Puis je me suis lancée.

Les premières notes si légères. Si fragiles. Belle comme un souffle arraché à la misère.

Alors, cest le silence qui a frappé la salle, plus fort que toutes les moqueries. Un à un, les visages changeaient. Celle en or baissa lentement sa flûte. Au fond, le maître des lieux, un homme imposant au smoking impeccable, sarrêta net. Il me fixait comme si chaque note venait lui ouvrir la poitrine.

Cette mélodie » a-t-il murmuré.

Il sest avancé, hypnotisé.

Tandis que je jouais encore, la manche trouée de ma robe sest glissée sur mon poignet, révélant une petite tache de naissance, passée inaperçue jusque-là.

Tout le visage du maître a pâli.

Sa main sest tendue, hésitante, tremblante.

« Impossible », souffla-t-il, voix brisée.

La dernière note flottait encore comme un espoir suspendu.

Personne na bougé.

Personne na applaudi.

Je suis restée figée, doigts posés sur les touches, retenant mon souffle, de peur de briser le miracle naissant.

Il a avancé, ses Richelieus brillant tapant le marbre, chaque pas plus fébrile. Ses yeux saccrochaient à ce croissant de lune sous mon pouce, incrédule.

Parce quil savait. Il avait embrassé la même marque, la nuit où sa fille était née.

Sa voix sest brisée :

« Non »

Il a dégluti, ravalant dix années de solitude et denquêtes vaines.

« Cest la tache de naissance de ma fille »

Le choc a traversé la salle. On nosait plus croiser son regard. La femme dorée a rougi, ravalant son venin, honteuse de ses mots.

Jai cessé de jouer.

Je me suis tournée, lentement.

Ni peur, ni colère. Juste une immense fatigue. Et la faim, toujours là.

Dune voix douce, jai demandé : « Comment connaissez-vous ma maman ? »

Je lai vu chanceler. Il sest effondré, genoux à terre devant le piano, incapable de répondre. Il ne pouvait cacher son émotion.

Elle navait pas demandé : « Comment me connaissez-vous ? » Non elle avait demandé : « Comment connaissez-vous ma maman ? » Elle ne savait rien. Dix ans de recherches, de rapports de police, de fausses pistes. Dix ans depuis la nuit où la voiture avait sombré dans la Seine et que sa femme et son bébé avaient été déclarées disparues. Ni corps, ni réponses. Rien quun silence terrible.

Dune voix étranglée, il a osé : « Comment sappelle ta maman ? »

Jai plongé mes yeux dans les siens, et chuchoté : « Amélie. »

Il a fermé les paupières, longuement. Les rouvrit, pleins de larmes.

Car seuls deux êtres au monde appelaient sa femme « Amélie ». Le reste de Paris lavait toujours nommée « Madame Emilienne ». Mais elle détestait la formalité. Seule la famille savait.

Dune main tremblante, il sortit de sa poche de smoking un médaillon dargent ancien, rayé par le temps, jamais quitté. Il la ouvert, lentement.

Dans lécrin, une photo jaunie. Une jeune femme souriante, bébé emmailloté de rose dans les bras.

Jai cessé de respirer.

Jai fouillé sous mon col et, du bout des doigts, jai fait apparaître mon propre pendentif, minuscule, cabossé, dont le fermoir malade ne voulait plus fermer. Même motif, demi-paire.

Quand jai ouvert le médaillon, il y avait là une vieille photo : la même femme, seule, berçant un nourrisson. Et, gravé au dos, trois mots en italique :

Retrouve ton père.

Jai lu dans son regard la stupeur, la douleur, le refus dy croire Mes mains sont montées sur ma bouche, et ses larmes, longtemps enfouies, ont coulé, sans retenue.

Alors jai vraiment regardé cet homme. Ses yeux, le pli de son sourire, la tristesse immense.

Jai murmuré, dune voix timide :

« Papa ? »

Il ma serrée tout contre lui, si doucement comme sil craignait que le moindre geste nous sépare à jamais.

Mais avant quil ait pu dire un mot, les grandes portes se sont ouvertes. Lair glacial de la nuit sest engouffré, glaçant la salle.

Tous se sont tournés dun même élan.

Dans lentrebâillement, une femme se tenait debout.

Amaigrie. Dans ses yeux, des années dabsence. Mais debout. Vivante.

Et quand jai levé les yeux vers elle, je nétais plus que larmes :

« Maman ! »

Mon père a levé la tête, abasourdi.

Dans le grand salon, tous les puissants de Paris assistaient, muets, émus, à la seule scène où la fortune, le pouvoir et la gloire ne comptaient plus : quand lamour, après dix ans de naufrage, revient enfin, pieds nus, dans la lumière.

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