LA FIANCÉE
Claire regarde, médusée, son fiancé qui, le visage déformé par la colère, frappe Juliette, la petite teckel, parce que cette dernière a souillé de sa patte boueuse ses baskets immaculées. Choupette veut défendre la pauvre, mais reçoit à son tour un violent coup de laisse en cuir en plein museau. À ce moment, Claire réalise enfin pourquoi ses chats et chiens nont jamais apprécié Maxime.
Perdue dans ses pensées, Claire reste assise près de la fenêtre. Le soir dhiver enveloppe Paris, les lumières sallument dans les appartements, mais elle sen moque bien ; quil fasse nuit ou jour lui est bien égal. Elle a tant à ruminer.
En apparence, elle a tout pour être heureuse : un bel appartement du côté du Canal Saint-Martin, un poste dinfirmière aux urgences reconnu, un salaire correct qui lui permet de vivre dignement, mais côté cœur, cest la déveine totale. Le temps file ; toutes ses amies du lycée sont mariées, mères comblées, tandis quelle reste désespérément seule.
Se pourrait-il, se demande Claire, que la vie lui réserve le sort dune vieille fille, pourtant elle-même ni moins jolie ni moins intelligente que les autres ? Ses compagnons à poils, fidèles et tendres, sembleraient presque compatir, la réconfortant de leurs caresses et regards doux.
Orpheline trop tôt ses parents sont partis lun après lautre Claire a été élevée par sa grand-mère maternelle, à qui elle a juré de devenir médecin. Mais les concours sont rudes ; après léchec à la fac de médecine de Paris Descartes, elle embrasse la voie dinfirmière urgentiste, et travaille désormais jour et nuit avec passion.
Sa grand-mère chérie vit désormais dans une coquette maison à Sceaux, espérant ainsi libérer sa petite-fille de sa présence et faciliter sa quête du grand amour qui pourtant sentête à lui échapper.
Enfant, Claire rêvait dun chat et dun chien, mais sa mère était allergique aux poils danimaux. Ce fut la catastrophe quand, un jour, la petite ramena, ravie, un chaton trouvé sur le chemin. Le même jour, sa mère fit une grave crise dasthme. Il fallut confier Biscotte, le chaton, à la grand-mère.
À la mort de ses parents, Claire recueillit un nouveau chat, Léo, sauvé dune ruelle, mais la grand-mère refusa dadopter aussi un chien, redoutant la lourde responsabilité. Aujourdhui encore, Claire vit avec cinq compagnons dévoués, sans lesquels la solitude lui serait insupportable.
Choupette, la croisée trouvée grelottante devant le Monoprix de la rue de Rennes un matin de décembre, fut ramenée dans le cabas de Claire. Cette boule d’énergie turbulente, baptisée Choupette, devient rapidement complice de Léo.
Tout ne sarrête pas là : très vite, la famille sagrandit avec Juliette, la teckel. Les ex-propriétaires du rez-de-chaussée, partant dans un appartement refait à neuf à Boulogne, refusèrent de ly emmener de peur quelle abîme tout. Ils abandonnèrent la petite chienne dans la cour en plein hiver. Juliette, compréhensive et intelligente malgré ses pattes tordues, tenta, en vain et en pleurs, de rejoindre le hall, jusquà ce que Claire soit alertée de son sort par une voisine amoureuse des chiens.
Après de longs soins pour soigner ses oreilles, Juliette simpose comme la mascotte parfaite : tranquille, sage et méthodique, telle une vieille gouvernante. Dès que les températures baissent, Claire lenveloppe dans une écharpe en laine, quelle accepte volontiers, trottinant dans les allées comme une petite mamie sévère, au grand amusement du quartier.
La chatte surnommée Mamzelle sinvite delle-même. Un matin très froid, alors que Claire part en service, une boule de poils miaulante et transie seffondre dans ses jambes à la sortie de limmeuble. Claire la réchauffe près du radiateur, lui offre des tartines au fromage et au saucisson, et laisse un mot sur le panneau daffichage : « Merci de ne pas chasser la chatte ! Je la récupérerai après mon service. Claire, appt. 15 ».
De retour chez elle, Claire baptise naturellement sa nouvelle protégée Mamzelle, qui répond aussitôt à cet intitulé. Cette chatte imposante, dune prestance exemplaire malgré sa vie à la rue, prend vite le commandement dans la maisonnée. Sous ses ordres, lordre et la propreté règnent. Même la nuit, la féline part en inspection pour vérifier que tout se passe bien dans son territoire.
Enfin, cest Gribouille, un chaton gris et discret, que Claire sauve dun parc où il allait finir entre les griffes de deux corneilles. Devenu adulte, il reste timide et pacifique, toujours daccord avec tout, soucieux de ne contrarier personne. Toute cette joyeuse bande dex-abandonnés sentend à merveille et ne cherche quà combler leur maîtresse.
Claire nimagine pas sa vie sans ces complices, même si elle sait que cette tribu pourrait bien effrayer de potentiels amoureux. Sa grand-mère sen désole en soupirant :
Ma Claire, tu ne crois pas quavoir deux chiens et trois chats, cest un peu trop ? Même avec ton grand appartement, tous les hommes ne comprendront pas cet amour des bêtes. Les jeunes aujourdhui, tu sais, ils veulent du confort, pas des tracas.
Eh bien, sils nacceptent pas ma famille, ce ne sont pas les bons, Mamie.
Et effectivement, avec Julien rencontré à ses débuts leur histoire sécroule au bout de six mois : il est allergique aux animaux et ne veut rien savoir deux. Claire en ressort à peine chagrinée.
Vient alors Maxime, séduisant nageur médaillé dÎle-de-France, toujours drôle, prévenant, et capable de promener parfois Choupette et Juliette. Les fiançailles se profilent. Pourtant, peu à peu, les animaux sécartent de lui ; Choupette le grogne, Juliette se cache, Mamzelle feule, Léo et Gribouille refusent tout contact.
Un soir, préparant le dîner, Claire observe sans être vue la scène insupportable : Maxime, livide de rage, frappe Juliette pour une tache sur ses baskets. Choupette tente de protéger sa compagne, et se fait assommer à son tour. Claire descend, blême, retire les laisses de la main du fiancé qui sourit comme si de rien nétait, et le frappe sans ménagement avec la laisse.
Claire, pas si fort ! Tu me fais mal.
Elle comprend alors pourquoi ses compagnons lont toujours rejeté.
Ah, vraiment ? Tu as mal, toi, et eux alors ? Comment oses-tu toucher à mes animaux ? Peut-être que moi aussi, je t’agace, tu vas me frapper aussi, hein ?
Mais ce nétait quune leçon, pour leur apprendre à ne pas salir mes affaires.
Pars, et ne reviens plus jamais !
Bah, tant mieux ! Je nai pas envie de vivre dans ce zoo, ricane Maxime. Quelle ménagerie d’assistés !
Le choc est rude. Les paroles méprisantes résonnent longtemps dans lesprit de Claire. Pendant un an, elle se fait à lidée de rester célibataire, jusquà ce quun jour, lamour la frappe pour de vrai, comme une évidence, au détour dun service imprévu.
Cest un soir de garde que Claire croise Pierre-Yves, chirurgien traumatologue, qui, les bras dans des dossiers, relève la tête ; leurs regards se croisent et le coup de foudre la transperce. Elle, qui ne croyait pas à ces histoires, se surprend bouleversée.
Pierre-Yves, profitant dun prétexte professionnel, obtient vite son numéro. Rapidement, ils commencent à se voir. Dès le début, Claire sent que sous lapparence réservée et sérieuse de Pierre-Yves, il y a de la sincérité. Elle a peur de tout gâcher ; alors, elle cache son secret : ses cinq animaux. Elle préfère attendre le mariage pour tout avouer.
Les mois passent. Il lui présente sa sœur, Marie, et son mari ; ils partent en week-end à Royan en famille, il rencontre la grand-mère de Claire à Sceaux. Elle, en revanche, ne la jamais invité chez elle. Ses excuses « mes cousins viennent », « il y a la grippe dans la famille » commencent à sonner faux.
Claire prend une grande décision : transférer tout son petit monde, le temps des préparatifs, chez sa grand-mère. Les chiens sont habitués, les chats adorent la vieille dame. Mais la grand-mère proteste :
Claire, ce nest pas bien Pierre-Yves est un chic type, tu ne devrais pas bâtir une vie sur un mensonge.
Mamie, je laime, je ne peux ni vivre sans lui, ni sans eux. Je nai pas dautre choix.
Bon, daccord, mais viens chaque jour ; tu verras, ce secret ne vous portera pas bonheur.
Claire passe tous ses jours de repos chez sa bande, qui lui manque terriblement. Les doutes de Pierre-Yves senvolent ; il fait sa demande en mariage dans un restaurant, glissant à son doigt une bague ornée dune améthyste en forme de cœur.
Saches que je nai pas un riche héritage, prévient Claire, hilare de bonheur.
Ils déposent le dossier à la mairie, les préparatifs les accaparent. Après sa garde, Claire prévient sa grand-mère quelle passera le soir, ayant mille choses à faire avant le mariage : choisir la robe, aller au restaurant pour voir les menus, passer à la bijouterie avec Pierre-Yves.
Fatigués, ils rentrent chez Claire vers quinze heures, il leur reste à compter les invités et choisir les plats à servir. Après un rapide café et deux éclairs, Pierre-Yves veut jeter la poubelle, quil trouve pleine de paquets vides de croquettes.
Cest quoi, tout ça ?
Oh, rien, je texpliquerai plus tard, Sacha.
Claire détourne la conversation.
À ce moment-là, à Sceaux, la grand-mère libère Choupette et Juliette pour une promenade dans la neige. La factrice arrive avec la retraite, la vieille dame la fait entrer chaudement. Mais la grille du jardin et la porte dentrée restent mal fermées. Mamzelle, Léo et Gribouille filent dehors, suivis par les chiens, laissant Biscotte dans la cuisine. Toute la troupe, menée par Choupette, prend la route, Mamzelle ferme la marche dun air sévère.
Les passants, amusés par la troupe traversant la place de la mairie, sinclinent devant la discipline du cortège. Choupette, toute fière, montre le chemin la mémoire du métro jusquà la porte dà côté tandis que Juliette, chapeau de laine de travers, fait sourire les mamans et les papys sur le trottoir.
Pierre-Yves entend bientôt des grattements et miaulemenst à la porte. Il ouvre, interloqué : une troupe danimaux, couverts de neige, entre en fanfare : la teckel écharpée, le chien haletant et les matous fiers comme des paons.
Cest quoi, toute cette équipe ? fait-il en riant.
Claire, honteuse, sécroule sur le banc de lentrée, tête baissée, en sanglotant silencieusement.
Ce sont les miens. Ils étaient chez ma grand-mère
Voyant leur maîtresse pleurer, Choupette et Juliette aboient, Mamzelle feule et les autres se hérissent.
Et tu disais ne pas avoir de dot ?
Pierre-Yves, sans un mot, enfile sa veste, claque la porte, saute dans sa Peugeot et sen va dans la soirée dhiver. Claire compose en larmes le numéro de Sceaux, rassurant sa grand-mère pour ne pas linquiéter.
Cen est fini, la noce naura pas lieu, se dit la jeune femme en serrant ses compagnons. Elle nose même plus appeler Pierre-Yves pour sexpliquer : à quoi bon ? Seule, envahie par la honte, elle pleure toute la nuit, le visage gonflé par les larmes.
Quelques heures plus tard, la sonnette retentit. Sur le palier : Pierre-Yves, large sourire, pose deux sacs débordant de croquettes et de friandises pour animaux, puis repart.
Ne ferme pas, jarrive.
Deux minutes après, il revient, tenant en laisse une teckel en manteau rouge vif.
Voici Nika, ma chienne. Et là, Maroussia il extirpe une chatte rousse recroquevillée dans son blouson. Toi et ta bande, vous acceptez deux renforts de la famille ?
Les années ont passé, Claire et Pierre-Yves rient encore de cette mésaventure. Qui sait, sans cet héritage pour le moins original, leur bonheur naurait peut-être jamais eu la même saveur, et rien ne dit quils auraient vécu si longtemps ensembleDepuis, les repas de famille ressemblent à de joyeuses réunions de clan, entre rires, miaulements, aboiements et bruits de gamelles. Le salon bruisse de vie, les soirs dhiver sont réchauffés par les ronrons, les jeux et les câlins partagés dans un joyeux désordre qui neffraie plus personne. Au contraire : amis et parents sy sentent chez eux, envieux du bonheur simple et bruyant qui y règne.
Parfois, en observant ses chats lovés dans les bras de Pierre-Yves et ses chiens endormis à ses pieds, Claire pense à toutes ces angoisses passées, à ses vieilles peurs dêtre « trop » pour trouver sa place dans le cœur de quelquun. Mais le regard complice de Pierre-Yves, la douceur de ses gestes envers chaque animal, dissipent tous les doutes quelle aurait pu nourrir.
Le soir de leur anniversaire de mariage, Pierre-Yves glisse furtivement un petit paquet dans la main de Claire. Elle louvre, découvre un médaillon en argent finement gravé : dun côté leurs deux silhouettes, de lautre celles de la tribu au complet, animaux compris. Il lui murmure à loreille :
Ta dot est notre trésor, et notre amour, cest toute cette bande réunie.
Claire éclate de rire, les larmes aux yeux, tandis quautour deux sagite une ménagerie unique, docile et tendre, symbole vivant du bonheur quils ont bâti à leur mesure, et à celle de tous les cœurs fidèles qui les accompagnent.