La femme de mon frère a annoncé : « Nous avons décidé de louer notre appartement pour économiser en vue de nos vacances, donc nous allons désormais vivre ici. »

Ma mère possède une maison dans une banlieue calme, aux abords de Lyon. Chaque été, sur son initiative, nous y allons : on rénove, on retourne la terre du jardin, on taille les rosiers. Mon mari a récemment installé une piscine bleu azur, un peu trop grande pour le terrain. Il y a aussi un joli kiosque en fer forgé, tordu comme une sculpture étrange. Depuis le mariage de mon frère, il na plus mis les pieds là-bas. Sa femme, Élise, détient le sceptre des décisions. Elle avait tranché : désormais, il a son épouse, sa famille à lui et leurs intérêts passent avant les nôtres. Si ma mère a besoin de quelque chose, elle na quà embaucher des ouvriers.

Ma mère ne lui en veut pas, elle essaie de comprendre, même quand le comportement dÉlise ressemble à une énigme. Cette fois-ci, maman a trop travaillé et na pas pu aller à la maison dété. Elle restait à Paris, mais son esprit était troublé pour la parcelle, personne nen prenait soin. La terre rêvait, elle sennuyait de la main qui la caressait.

Maman proposa à mon frère, Luc, de planter quelques légumes, mais Élise la convaincu du contraire : il ne voulait plus rien savoir. Mon mari et moi pensions quun peu dair frais nous ferait du bien : au moins, on pouvait aller à la campagne le week-end. Ma mère serait rassurée et la terre du jardin aurait nos soins.

On a acheté des jeunes plants sur le marché de Croix-Rousse, des fleurs pour les massifs, on a nettoyé le terrain avant de planter, renouvelé la serre aux vitres opaques, on sest occupés du jardin selon les instructions de maman. Dimanche, on se reposait dans le kiosque étrange, buvant un sirop de cassis. Tout devenait flou, les géraniums semblaient chuchoter.

Le week-end dernier, mon mari et moi sommes partis à Grenoble voir ses parents, personne nétait à la maison de banlieue. Mais, dans le rêve, mon frère et sa femme sy trouvaient mystérieusement, comme sils étaient des visiteurs venus sur des ailes de cigogne.

La semaine suivante, en arrivant, une surprise désagréable : la maison semblait habitée par des ombres. On a frappé à la porte, personne na ouvert. Élise est apparue derrière la fenêtre, visage pâle comme la lune, et a annoncé :

« Nous avons décidé de louer notre appartement pour économiser des euros afin de partir en vacances. Alors, nous habitons ici, vous nêtes pas invités. »

Ta mère est au courant ? ai-je demandé, suspendue dans lair.
Bien sûr quelle sait ! Où crois-tu que jai trouvé les clés ? répondit Élise, sourire en coin.

Jai appelé maman, qui était à Paris, plongée dans ses pensées. Oui, jai donné les clés à Luc, il ma dit quil irait taider. Maman, ils habitent là, ils ne nous aident pas. Élise nen fait rien et nous interdit laccès.

Comment ça, ils habitent là ? demanda ma mère, sa voix résonnant comme dans une cathédrale.
Je lui ai expliqué le déménagement inattendu : leur appartement était loué, ils avaient trouvé refuge dans le bungalow. La logique du rêve : ils avaient transformé la maison en une nouvelle demeure.

Tant quils arrosent le jardin, quils nettoient les mauvaises herbes, ils peuvent rester. Mais sinon, quils partent ! Ces deux-là, ils sont malins, ils savent profiter de tout. Ils débarquent en automne, récoltent sans avoir travaillé. Dis-leur que cest leur tour de soccuper de la maison. Maman avait décidé, avec sagesse bourguignonne.

Jai frappé à la porte une seconde fois. Que voulez-vous ? a crié Élise, la voix perçant le silence.
Je lui ai transmis la décision de ma mère. Élise a déclaré quelle nallait rien faire, un vernis qui brille forcément plus que la terre : « Jai une manucure ! Je ne suis pas votre servante. Si je cultive quelque chose, qui vous dit que je vais partager ? Si tu veux, tu peux acheter ta part. Ici, tout sera à nous. »

Il fallait les mettre à la porte. Ils nécoutaient pas, alors maman a dû leur parler elle-même. Elle leur a demandé de partir. Où irons-nous ? Quelquun occupe notre appartement ! cria Luc, voix de lointain.

Donnez-leur de largent, ai-je suggéré, en francs ou peut-être en fromage.

Impossible. Tout a été dépensé pour offrir des boucles doreilles à Élise dit mon frère, la voix gonflée de mélancolie. Ça ne vaut rien au Mont-de-Piété. Même pas la moitié. Que faire ? Ce nest pas mon problème. Au moins, tu devrais avertir maman de tes projets. Faire ça sans demander, cest franchement impoli. Élise et Luc sont partis chez la mère dÉlise, lançant des malédictions en vieux français. « On ne reviendra jamais ici ! Débrouillez-vous ! »

Mais dans le fond du rêve, je sentais quils reviendraient à lautomne, avec des paniers vides, prêts à les remplir de pommes et de pommes de terre, comme les revenants quils sont.

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