La Fée

La Fée

Et quand je serai grande, je deviendrai fée !

Ma petite Camille, pourquoi une fée ?

Parce que jen ai envie !

Camille sextirpa des bras de sa mère, où on la félicitait pour ses cinq ans, et redressa la jupe de son tutu.

Maman, les fées sont toutes belles et intelligentes ! Et en plus, elles peuvent tout faire ! Alors moi aussi, je pourrai !

Mais bien sûr, ma chérie ! Clara voulut la serrer dans ses bras, mais Camille sécarta, impatiente, pour aller jouer.

Et le gâteau ?

Il arrive très bientôt ! Va jouer avec les autres enfants, je tappellerai, daccord ?

Daccord !

En regardant les boucles blondes qui dansaient sur les épaules de sa fille, que Clara avait mis tant de soin à coiffer ce matin-là, elle eut un sourire attendri :

Quelle détermination chez elle ! Et si maline pour son âge ! Qui donc, à cinq ans, sait aussi bien exprimer ses rêves ? Elle a raison : « Je pourrai tout faire ! »

Il faut préserver cette foi en elle. assura sa meilleure amie, Pauline, opinant du chef. Trop de parents disent « sois réaliste, la vie est longue et difficile » Mais croire en son enfant, cest déjà la première victoire. Je le sais bien ! Quand ma petite Amélie est entrée à latelier théâtre

Oui, tu as bien de la chance à ce niveau ! Bon, les filles, vous maidez ? Il est temps de couper le gâteau. Clara fit une pirouette sur ses escarpins, direction la cuisine.

La grande maison résonnait des rires denfants. Le sol était jonché de confettis multicolores et de morceaux de ballons éclatés. Un bouquet de tulipes, offert par la grand-mère, gisait négligemment dans un coin, ce qui tira une moue à Clara en passant. Sa mère, Véronique, avait insisté pour envoyer ces fleurs à sa petite-fille. Elle vivait dorénavant chez eux, mais avant, elle venait rarement, préférant recevoir Camille dans son propre appartement.

Je ne me sens pas à laise ici, ma chérie. Peur de casser un vase ou dabîmer quelque chose Cest trop luxueux pour moi.

Oh maman ! Ce nest pas du snobisme, ça ? Clara sindignait parfois. Luxueux, certes, mais dans nos moyens ! Nicolas travaille nuit et jour, et moi aussi. On ne vole personne, non ?

Je me sens quand même mieux chez moi.

Comme tu veux. Le principal, cest que Camille soit heureuse.

Depuis la naissance, Véronique sétait occupée de sa petite-fille.

Jai pas le temps, maman. Clara se dépêchait de se maquiller en partant bosser. Si je marrête, tout ce quon a construit ces dernières années seffondre. On court tous après le temps Et je dois penser à lavenir de Camille, avant tout.

Mais ne crois-tu pas quelle préférerait que sa maman soit auprès delle, maintenant ?

Ne commence pas, maman. Qui, hormis moi, soccupera delle ? Qui lui offrira tout ça ?

Et Nicolas ?

Oh, tu rigoles ? Oui, il est son père Mais un homme, ça peut partir du jour au lendemain, tu sais !

Doù te viennent ces idées ? Il te trompe ?

Comment pourrais-je le savoir ? Tu crois que jai le temps dy penser ? En fait, depuis la grossesse, jai quitté la vie sociale Il faut que je me rattrape. Et tu vas my aider, hein ?

Bien sûr, ma petite. Véronique se penchait sur le lit de Camille, la comparant à la petite Clara quelle avait élevée seule. Toi, tu étais déjà plus grande à cet âge

Cest pas grave si elle est menue, elle va grandir.

Camille était souvent malade, fragile. Les rhumes senchaînaient. Véronique, désormais rodée, appelait son pédiatre préféré sans paniquer, alors que Clara navait jamais le temps de sen préoccuper.

Maman, elle na même pas de fièvre ! Débrouillez-vous, jai une réunion !

Camille, serrant le cou de sa grand-mère, pleurnichait doucement.

Cest rien, mon cœur. Bois un peu de jus de groseille, dors, tout ira mieux. Tu veux quon lise un conte ?

Avec une fée dedans ?

Oui, si tu veux !

Le magnifique livre, garni dillustrations, était un cadeau de son père, revenu dun voyage à Londres.

Mais, Nicolas, il est en anglais ! Véronique feuilletait les pages.

Justement ! Quelle shabitue à langlais. Tu as été prof à la fac, tu ten sortiras bien avec une histoire

Oui, cest sûr. Il faudra juste que je commence plus tôt les langues avec Camille, voilà tout.

Les petits riens du quotidien avec sa petite-fille donnaient à Véronique une joie nouvelle. Enfin, elle retrouvait un sens à sa vie.

Les dix dernières années, après le mariage de Clara, étaient comme des années blanches. Leur relation mère-fille sétait distendue ; Clara était absorbée par le travail, peu disponible. Véronique regrettait douloureusement lépoque où Clara, de retour du lycée, sinstallait à la cuisine, jambes repliées sur la banquette, et racontait sa journée devant une tasse de thé à la menthe.

Elle avait élevé sa fille seule, après une brève union avec un camarade de fac. Puis, sa propre mère tombée malade, Véronique avait mis sa vie de femme entre parenthèses pour soccuper à la fois de sa mère et de son enfant. Elle navait jamais été jolie ; mais Clara, elle, était resplendissante, et Véronique, ravie, voulait lui offrir la plus belle enfance possible : cours de danse, de musique, apprentissage de langlais et du français.

À la sortie du lycée, Clara était la fierté de sa mère, mais une chose linquiétait : lénergie farouche de sa fille à défendre ses intérêts, et ce, coûte que coûte.

Maman, il me faut ces chaussures. Je ne peux pas aller à mon premier entretien dans les autres. Ça compte !

Véronique donnait alors ses économies, peu importe les vacances à la mer. Faire réussir Clara était sa priorité.

Le mariage avec Nicolas fut lapogée de tous ces efforts. Véronique essuya de douces larmes en la voyant traverser la salle du plus chic des restaurants, bras-dessus bras-dessous avec le marié. Nicolas lembarrassait un peu Mais Clara avait été claire :

Ce mariage, cest un partenariat. Il y a un contrat. Ce nest pas que les sentiments. On est égaux. Je ne revendique pas ce quil avait avant, mais il me demande juste davoir un fils ensuite, la donne changera pour moi.

Cest bien moderne, tout ça Ce qui compte, cest que tu sois heureuse.

Ensuite, Clara se jeta dans les affaires, épaulée par Nicolas, tout en espérant pouvoir exaucer la clause-fils du contrat.

Mais cest une fille qui arriva.

Et voilà ! Après trois échographies affirmant un garçon ! Comment interroger les sciences modernes ? pestait Clara en pliant un lange bleu. Enfin peu importe. Je suis surprise, voilà tout. Et le temps passe

Tu auras un fils, Clara. Ça viendra.

Mais rien ne changea, malgré les tentatives médicales. Un jour, Véronique suggéra de se concentrer sur Camille.

Cest peut-être elle, le vrai trésor.

En ce cas, elle doit grandir à la maison.

Mais elle est si attachée à moi !

Ce nest pas négociable. Trop de temps chez toi

Mais je veux continuer à men occuper, moi !

Tu seras toujours sa grand-mère. Laisse-la juste vivre ici un peu plus.

Les choses sorganisèrent, plus ou moins : à la moindre fièvre de Camille, Véronique emménagea temporairement chez sa fille.

Ici, tu as de la place, la petite est là, aucune inquiétude !

Véronique sefforçait de ne pas se mêler de latmosphère tendue entre Clara et Nicolas, se concentrant sur Camille, petite fille vive et ébouriffée, courant dune pièce à lautre.

Mamie, ya plus de place quà chez toi ! Est-ce que je peux avoir un chien ?

Je ne sais pas, ça ne dépend pas de moi.

Pourquoi ? Ce nest pas ta maison aussi ?

Non, ma puce, ici tu es chez papa et maman. Chez moi, je peux dire oui ou non, ici cest différent.

Et tu ne peux rien interdire ?

Je peux tinterdire de renverser du lait, mais pas davoir un chien.

Camille réfléchit longuement, puis décida toute seule :

Jen parlerai à papa !

Le soir même, Camille entra, toute décidée, dans le bureau de Nicolas.

Papa, tu maimes ?

Heu Oui, bien sûr, tous les parents aiment leurs enfants.

Je veux un chien.

Un jouet électronique ?

Non ! Un vrai chien !

Grand ?

Pas forcément. Surtout gentil.

Choisis, ma grande, tu lauras.

Clara, bien sûr, ne partageait pas cet avis. Le soir, ils en débattirent longuement, sans savoir que Camille écoutait derrière la porte.

Ce nest pas un jouet, cest une vraie responsabilité, Nicolas !

Il y a ta mère, la femme de ménage On trouvera bien une solution.

Les frais ? Le vétérinaire ?

On ne manque pas de vétérinaires en ville Et si ça te tracasse, prends un chien sans pedigree et basta ! Pourquoi priver Camille de ce petit bonheur ?

Camille comprit quelle aurait son chien, et le reste ne lintéressait déjà plus.

Ainsi, deux jours plus tard, la fillette reçut un petit spitz. Deux mois plus tard, après l’anniversaire de Camille, le trio revint sinstaller chez Véronique, sans explication de Clara, renfermée et absente.

Mamie, pourquoi on revient ?

Je ne sais pas encore, ma chérie Ce sera pour un bon moment, jen ai peur.

Quelques jours plus tôt, Clara était entrée dans la chambre de sa mère, lair sombre, et avait simplement demandé :

Prépare tes affaires, maman, et celles de Camille. On part.

Le soir, autour dun thé, Véronique comprit enfin.

Maman, on divorce.

Il y a quelquun dautre Et un fils.

Clara seffondra de rire, non de larmes :

Jai raté, maman… Je ny suis pas arrivée.

Nicolas, loyal, fit vite les papiers. Rapidement, Clara soffrit un grand appartement voisin, et la vie reprit, moins éclatante mais plus paisible.

Camille grandissait, appliquée en classe, mais entêtée comme jamais. Ses désirs prenaient toujours le dessus. Clara, résignée, cédait à tout, sans freiner sa fille.

Clara, ça ne va pas, ça. Tu penses quà soi, cest bien, mais la compassion, ten fais quoi ?

Maman, à notre époque, il faut d’abord penser à soi si on ne veut pas finir perdant.

Mais la vie nest pas quune affaire de volonté

Je veux quelle comprenne quon peut obtenir ce quon souhaite et je ne veux pas être celle qui dit non. Mieux vaut une mère-amie quun dragon !

Véronique finit par se taire. Les arguments ne servaient à rien.

Le temps passa. Clara, accaparée, ne passait plus que peu de temps avec sa fille, sauf pour le shopping.

Il faut être à la hauteur ! Même si la nature ne ta pas tout donnée, tu peux compenser avec du style.

Camille acquiesçait : Clara avait du goût. À ladolescence, elle chérissait sa garde-robe, imitait sa mère, surveillait tout, même sa trousse à maquillage.

Au lycée, les amies lenviaient pour ses cosmétiques haut de gamme.

La qualité, cest fondamental ! rétorquait Clara, jetant le mascara « bas de gamme » offert à Camille. On ne sabîme pas la peau.

Véronique, témoin impuissant, tentait dinculquer douceur et patience à Camille, souvent sans effet. Après le bac, Camille entra à la fac, la même que sa mère et sa grand-mère. Très vite, elle fut happée par la vie universitaire, et Véronique fut la dernière mise au courant des nouveautés.

Tu vas te marier ? Mais avec qui ? trembla-t-elle, cassant sa tasse préférée.

Ludovic Dubois Camille minauda, pieds sur le canapé, regardant Véronique ramasser les débris. Juste Ludovic. Mon Ludovic à moi.

Et il est ?

Pas vieux du tout ! Je te jure, mamie.

Mais Ludovic était marié, Véronique lapprit par Clara.

Et tu le tolères ?

Je me soucie de Camille. Cest tout.

Le mariage fut morne : Ludovic sans ses parents, Nicolas, dans une autre ville, expédia à Camille un appartement comme dot. Clara meubla le tout sans même consulter sa fille.

Regarde maman ! La robe ! Cest la robe « Fée » !

Un vrai signe, Camille Tu te souviens, petite, tu voulais être fée ?

La vendeuse ajouta la couronne. Clara, émue, caressa la dentelle.

Tout ira bien murmura-t-elle, la voix brisée.

Véronique, incapable de rester, prétexta un malaise et quitta la fête. Dans le taxi, regardant par la fenêtre, elle vit sa petite-fille, fébrile, prête à lâcher une colombe blanche. La fillette lui parut être limage même de loiseau, effarouché, rêvant simplement de s’échapper.

Remariée, Camille divorça moins dun an après, peu après la naissance de sa fille. Ludovic avait déjà trouvé une nouvelle compagne, une camarade de fac de Camille. Celle-ci, enceinte, surprit son mari en flagrant délit à la fac, puis tourna les talons sans une larme, mais avec une violence immense dans le claquement de porte.

Elle demanda à Nicolas de laider.

Clara, froide :

Tu tenfuis, tout simplement ? Tu nas même pas voulu lui remettre les idées en place ?

À quoi bon, maman ? Jai toujours cru que tout viendrait quand je le voudrais, sans penser que dautres aussi avaient leurs désirs.

Tu penses à sa première famille ?

Exactement. Peut-être quelle aussi, elle voulait juste un peu de bonheur. Et moi, la petite fée, jai tout emporté. Mais aujourdhui, on me fait la même chose Voilà ce qui est « juste », maman.

Ne dis pas de bêtises ! Je tai crue plus forte que ça, Camille.

Non, tu ne comprends pas, maman Jai grandi. Mon rêve de fée, il sest envolé. On devient adulte un jour, tu sais

Véronique, les bras chargés de bagages et de sa petite-nièce, rassurait sans grande conviction :

Ta maman est forte, mon trésor. On va sen sortir.

Clara resta dans son appartement, peu présente. Véronique, laissant les clés à sa fille, lui recommanda de prendre soin delle-même avant tout.

Les années passèrent.

Dans une allée du parc, une jeune femme poussait une poussette. Une petite fille, toute bouclée, courait devant, puis revenait, main dans la main avec elle.

Regarde ce quon a fait à la maternelle ! dit la petite, fouillant dans le sac que sa mère portait. Oh, elle est toute froissée

Quest-ce que cest, Anna ?

Une baguette magique ! Comme les fées ! Mais elle est un peu cabossée

Et alors ? Camille lissa la petite étoile en alu avec tendresse. Regarde, elle fonctionne ! Vois-tu ? Rien de grave !

Tu en es sûre, maman ? Quas-tu souhaité ?

Que tout aille bien et quon soit en bonne santé.

Ça ne marche pas Anna baissa la tête. Mamie est à lhôpital.

Mais non. Elle est rentrée à la maison.

Vrai ? Anna bondit de joie.

Oui, tu la verras tout à lheure.

Donne, maman ! Maintenant cest à moi ! Anna reprit la baguette et la fit tournoyer en murmurant un vœu.

Quas-tu souhaité ?

Je ne veux pas le dire !

Oh, mais moi jai dit le mien !

Bon, daccord, celui-ci, mais pas les autres. Jen ai fait beaucoup.

Alors ?

Que nous soyons toujours ensemble souffla Anna, si doucement que Camille se pencha à sa hauteur.

Tu penses à mamie ?

Anna hocha la tête sans un mot.

Je ne peux pas te le promettre, ma puce. Je ne suis pas une vraie fée Mais on peut saimer tant quon peut être ensemble. Même quand on nest pas lune avec lautre, on pense à lautre, nest-ce pas ?

Anna acquiesça et leva à nouveau la baguette.

Alors, je recommence mon vœu, maman ?

Ce que tu veux, mon cœur !

Que mamie guérisse vite, et quon reste tous ensemble très longtemps. Cest possible, maman ?

Camille, redevenue grave, se releva.

Cest le plus beau vœu. Et même les vraies fées nen feraient pas un meilleur. Allez, viens, on va montrer ta baguette à mamie. Elle a sûrement un vœu à faire elle aussi. Tu sais, cest notre vraie fée à nous.

Vrai de vrai ?

Plus vraie que nature ! La plus merveilleuse du monde entier.

Et dans le regard de Camille, il y avait ce qui manquait tant chez les adultes pressés : la force de croire quaimer et rester unis, quoi quil arrive, était le vrai secret du bonheur.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: