La Deuxième Belle-Mère
Une femme en peignoir bleu pâle, badge « Service de Propreté » discrètement accroché au revers, passa la tête dans le bureau du propriétaire de la clinique desthétique Nouvelle Ère. Elle sappelait Claudie, et son ton contrarié aurait à peine fait frémir un chaton.
Jai entendu quil y aurait un poste dassistante-masseuse, dit-elle en chuchotant, comme si elle avouait avoir piqué un petit four sur le buffet.
Thomas Granier leva des yeux cernés vers elle. Il venait dapprendre que ses négociations avec des investisseurs suisses venaient de capoter. Son humeur, déjà aussi instable quun soufflé, seffondra complètement.
Et vous, armée de votre serpillière, vous comptiez masser nos clients ? lança-t-il dun ton sec.
Non, Monsieur, jai suivi des cours en ligne. Jai même un CV, hésita Claudie, tendant un papier tout chiffonné, tiré tant bien que mal de sa poche.
À ce moment-là, Léon Sédon, son adjoint, entra dans le bureau. Thomas, lhumeur volcanique, râla encore plus fort :
Léo ! Tu mexpliques pourquoi notre personnel de ménage fait le tour du propriétaire à sa guise ? Mets-la dehors ! Vraiment, certains se prennent pour des artistes du massage Fous-la à la porte, quelle arrête de se croire tout permis !
Sans attendre, il arracha le CV et le jeta en confettis aux pieds de la pauvre Claudie.
Claudie, lèvres tremblantes, saccroupit et récolta les miettes, les larmes pleins les yeux. Léon, sans ménagement, la saisit par le bras pour la faire déguerpir, traversant le hall devant tout le personnel. Finalement, il la relégua dans le cagibi à balais, entre la réserve de produits ménagers et un vieux seau cabossé.
Claudie sécroula sur le banc, pleurant tout son soûl.
Elle travaillait à la Nouvelle Ère depuis quelques mois, rien de très glorieux, mais la paie était meilleure quailleurs et, surtout, Thomas Granier jouissait dune réputation irréprochable. On disait : un vrai bourreau de travail, self-made-man, il a construit la clinique de ses propres mains.
Et cétait vrai. Granier avait grandi à la DDASS. Il navait jamais connu ni père ni mère, avait cherchéen vaindes traces de ses parents. Malgré tout, il était devenu chirurgien, puis expert en esthétique. Ses soins étaient facturés à prix dor, et il ne se refusait rien.
Cest pour cela que Claudie, avec ses économies, sétait risquée à postuler. Elle rêvait de devenir masseuse. Elle avait écumé les manuels, suivi une formation daide-soignante à distance. Mais sans diplôme officiel, elle avait dû se contenter de nettoyer les sols, surtout depuis que son mari était parti avec la caisse commune, la laissant, sans un sou, avec une petite fille.
Lhistoire de Didierex-charmeur, en fait récidiviste, mythomane jusquau bout des onglesétait de celles quon ne narre même pas dans les soap français, trop invraisemblable. Le divorce avait traîné : il ne venait même pas au tribunal. Pour Marion, sa fille, Claudie avait enduré le pire.
Trouver un emploi avec un enfant était déjà mission impossible. Elles vivaient à troisClaudie, la petite et sa mère Odettedans un minuscule studio près de la Gare de Lyon. Pas de folies, parfois seulement la retraite dOdette pour survivre. Odette, ancienne gymnaste, la gaieté chevillée au corps et la force dun taureau, avait pris la petite sous son aile pour permettre à sa fille de bosser.
Puis Claudie avait tenté sa chance à un cours low cost de massage. Le précieux certificat, maintenant en miettes, cest Granier qui venait de le massacrer.
Ramassant son balai, les yeux gonflés, Claudie retourna finir les couloirs. Les regards fusaient autour delle, certains compatissants, dautres moqueurs. Mais ce soir-là, Odette laccueillit avec une bonne nouvelle : Marion avait gagné le concours de dessin à la maternelle. Un vrai talent, sa gamine, Claudie investissait tout dans de bonnes gouaches et de gros pinceaux. Marion entrait bientôt en classe préparatoire darts plastiques, et Claudie sen extasiait.
Son seau presque trop lourd à soulever, elle croisa dans le couloir Monsieur Fernand, le conciergeseul à la clinique à se souvenir que tout le monde était humain. Le regard à demi-moqueur, à demi-solidaire, il semblait samuser du patron devenu snob sans jamais oublier ses origines.
Fernand, lui, avait le chic damener une tarte maison le samedi, de remonter le moral à Claudie, de partager un sourire quand le moral seffondrait. Sans lui, jamais Claudie naurait osé aller « déranger le chef » avec ses rêves saugrenus.
En voyant Fernand, elle éclata encore en sanglots.
Allez, ma fille, courage, la roue tourne, susurra-t-il.
Jaurais mieux fait de me taire, marmonna-t-elle.
Granier, aujourdhui, il avait les nerfs. Tente un autre jour.
Interdit dapprocher, cest clair, répondit-elle sombrement. À quoi bon rêver de sortir de la galère ? Je my croyais déjà. Granier, cest quun orgueilleux avec son diplôme
Fernand haussa les épaules.
En rentrant, Claudie retrouva sa mère un peu chamboulée. Odette, dhabitude roc inébranlable, pleurait discrètement.
Maman ? Quest-ce qui ne va pas ?
Oh rien, marmonna Odette.
Dis-moi, insista Claudie.
Je dois être opérée, finit-elle par lâcher en sanglotant. Découvert ça au contrôle médical au théâtre Le médecin dit que jai un an, deux grands max, sans intervention. La Sécu, ils ont une liste dattente à rallonge et aller voir un grand ponte à Paris, on na pas de quoi. Voilà, cest dit.
Tinquiète pas, je vais trouver une solution, lança Claudie, les yeux brillants despoir.
Odette, citron pressé, haussa les épaules, pas convaincue : « Avec ton salaire et ma pension, autant essayer de faire sauter un gâteau avec une allumette mouillée. »
Cette nuit-là, Claudie ne dormit pas. Elle choqua : il fallait absolument essayer une dernière fois avec Granier.
Le lendemain, à la clinique, la chef du personnel lattendait. Claudie virait : « suppression de poste », avec trois mois de SMIC en indemnités. Pas le temps de dire ouf.
Fernand, le concierge, insista pour quelle note son numéro. Elle le fit machinalement, la tête ailleurs.
Pas son genre de seffondrer. Claudie raconta laffaire à sa mère comme si elle avait décidé elle-même de partir. Elle se lança dans la jungle des jobboards Rien. Finalement, une petite annonce : « Recherche aide à domicile chez particulière aisée, pas besoin de diplôme médical, cuisine, ménage, aide »
Pas plus honteux que de récurer les sols, pensa Claudie. Elle posta son CV. Un coup de fil une heure après : lemployeuse passait par une agence, et la clienteune vieille dame fortunéecherchait laide idéale.
Entretien le lendemain avec la RH, une certaine Mme Tamara, tirée à quatre épingles, la voix tranchante comme les lames dun Laguiole.
Je préfère vous prévenir. Notre cliente est difficile. Vous seriez la dixième aide. Personne na tenu.
Claudie se raidit, mais hocha la tête.
Elle sappelle Emma Demarc, nom de scène, encore un mystère pour les dictionnaires ; ex-diva de lOpéra de Paris, pleine de caprices, couverte dhéritages dex-patrons. Pas denfants, pas danimaux, maniaque du parquet.
Claudie, stoïque : « Pas de quoi me faire fuir. »
Si vous avez un enfant, Emma les supporte mal. Trois mois dessai, renouvellement à lannée, salaire doublé si vous tenez le coup.
Salaire attrayant. Claudie signa des deux mains : pour sortir maman du pétrin, elle était prête à être la Mary Poppins dune reine du drame.
Dès le lendemain, 7h tapantes, prise de poste.
Aucun article récent sur Emma Demarc sur Google. Juste des vieux programmes : sur les photos, une matrone brune à lœil daigle. Claudie ne sattendait néanmoins pas à rencontrer ça.
La porte lui fut ouverte par un gros bras de la sécurité. Le manoir, en plein Paris, style Napoléon III, impressionna Claudie qui navait vu ça que dans les magazines.
Quest-ce que tu regardes ? Tas jamais vu de marbre authentique ? cria une voix pincée.
Emma fit irruption dans le hall en fauteuil électrique, figure toute menue mais gestes de chef dorchestre.
Bonjour Madame Demarc, bredouilla Claudie.
Parle plus fort. Et laisse tes mains en évidence. Mets les surbottes dans le seau là-bas, jai du parquet marqueté. Allez, fissa, je veux mon petit-déj.
Claudie enfila des surbottes chirurgicales et la suivit.
Brosse-moi les cheveux. Et lame-toi, pas nimporte comment. Suis-je donc tombée sur la sixième roue du carrosse ? Oublie pas la perruque ! Tu ne comprends jamais rien ?
Sur la défensive, Claudie bredouilla mille excuses sans résultat. La patronne crut bon de lui jeter son thé brûlant au visage parce quelle laurait, soi-disant, bousculée.
Cest ta faute, fallait pas gigoter !
Claudie inspira profondément.
Où puis-je me laver ?
Salle de bains du personnel, premier étage, tas besoin dindications ? Ramène une chemise de nuit dans la chambre damis, lave tes fringues, lhygiène avant le style, hein.
Elle obéit. Emma passa la journée à la tester : critiques, pièges, réflexions sur sa nullité. Claudie comprit vite : cétait pour voir si elle plierait. Elle encaissa en silence.
Le soir venu, Emma sassagit et consentit à se laisser masser. Quelques gestes simples, la patronne sapaisa. Claudie la putain de fée du logis.
Le lendemain, la collègue de nuit la félicita : « Impressionnant, la patronne pionce depuis vingt heures. Tas mis quoi dans son oreiller ? »
Comme une ritournelle, chaque matin démarrerait avec un « Tu thabilles sans goût, aucun homme ne voudra de toi », entre deux attaques sur ses cheveux. Claudie gardait le cap, perruque en main.
Puis Emma demanda une manucure, le port dun kimono « japonisant » et visita son boudoir, ce qui semblait annoncer un grand événement.
Après le déjeuner, parut Oscar, un vieux monsieur élancé. Emma, tout à coup mondaine, lui fit servir le café que Claudie réussit à préparer sans inonder la cuisine ou déclencher de drame.
Quand il fut parti, Emma demanda, suspicieuse :
Hier soir, tu mas fait quoi ?
Un massage, répondit Claudie.
Tu as un diplôme ?
Non, tout appris seule.
Recommence ce soir, si ça te chante.
Claudie termina la journée sur un massage et rentra bouchée bée chez elle.
Les trois mois dessai passèrent à la vitesse dun TGV. Claudie navait quun jour de repos par semaine. Elle ne voyait presque plus Marion, mais désormais sa mère pouvait rester à la maison : Odette ne tenait plus la cadence au théâtre.
Petit à petit, Emma abaissa sa garde. Elle scrutait Claudie, la jaugeait, testait ses limites. Un jour, elle demanda :
Et votre famille vit comment votre emploi du temps ?
Moi, jai que ma mère et ma fille. Pas vraiment le choix, répondit Claudie, prudente, se souvenant que Marion était persona non grata.
Emma, soudainement attendrie :
Amène ta fille une fois, histoire que je vérifie quelle ne mord pas.
Cest ainsi que Marion sinvita parfois. Elle restait sage, dessinait, un jour fit même un portrait si fidèle dEmma que celle-ci ordonna de lencadrer pour le salon.
Petit à petit, les liens se créèrent. Claudie cessa de trembler à lidée de perdre sa place.
Emma, elle, souffrait dune maladie rare des articulations, et les meilleures interventions du monde ny feraient rien. Quand la douleur était insoutenable, Claudie massait patiemment, ce qui apportait un peu de soulagement. Parfois, Emma demanda à Claudie de dormir sur place, Marion étant logée dans une chambre damis.
Un soir, en rangeant le bureau de la vieille diva, Claudie tomba sur un album photo jauni. Elle demanda la permission de le feuilleter.
Autour de la table, elle, Emma, et Marion observèrent les photos de jeunesse. Soudain, Marion sexclama :
Mais cest mamie ! On a la même photo à la maison !
Sourcils en accent circonflexe, Claudie eut du mal à croire ses yeux : sa mère en justaucorps dans le vieil album dEmma.
Vous la connaissez ? bafouilla Claudie.
Emma la fixa longuement.
Attends, tu es la fille dOdette ? Je suis vraiment une bécasse. Je me disais bien que tavais une tronche familière ! Ben ça alors.
Mais pourquoi ma mère serait dans votre album ? insista Claudie.
On était inséparables, ta mère et moi, sortit Emma. On traînait ensemble, elle séchait la gym, moi le conservatoire Jusquau jour où un certain Igor nous a séparées. Il ta laissée tomber, restée seule à la gym, moi jai piqué son cœur. Mais histoire sans lendemain : on sest disputées, je me suis mariée, jai gardé le nom, puis divorcé illico. Elle a jamais voulu me reparler.
Depuis ce jour, Claudie neut quune idée : réunir les deux anciennes amies.
Loccasion ne tarda pas. Emma réclama une nuitée, et Marion, le lendemain, avait une sortie scolaire. Claudie demanda donc à Odette de venir chercher son petit-fils.
Odette, en manteau râpé, frappa à la porte du manoir. Emma, déjà en pyjama, descendit pour découvrir « lintruse » dans le hall.
Tétais pas obligée de venir, lança Emma, glaciale.
Longtemps quon sest pas vues, lui répondit Odette en hochant le menton.
Tu nas pas changé toujours la mine dune syndicaliste CFDT ! ironisa Emma.
Odette, soudain adoucie, sourit :
Tu sais, Emma, jai jamais cessé de te suivre. Et je ten veux pas dIgor. Et la fois où tas failli te faire plumer par ce faux comédien ? Cest moi qui tai avertie, en cachant ma voix.
Emma en eut les larmes aux yeux.
Cétait toi ? Tas sauvé ma carcasse ce jour-là.
Les deux vieilles amies, enfin réconciliées, évoquèrent leur jeunesse jusquà très tard, sous lœil attendri de Claudie.
Emma, touchée, proposa bientôt que Claudie, Marion et Odette viennent sinstaller dans la maison. Il ny avait « que trop de chambres vides » et elle voulait « une vraie chambre denfant » pour Marion. Les objections volèrent ; Emma trancha : « Je suis une vieille chèvre, mais cest pas pour ça que je veux finir seule ! »
Peu après, Odette révéla que son opération cardiaque nattendait plus. Emma saffaira, et deux semaines plus tard, Odette était installée à la clinique la plus chic de Paris, confiée à un certain Dr Valentin Smirnov, jeune chef de clinique, discret et brillant.
Entre la sollicitude de Claudie pour sa mère et la douceur de Valentin, un climat particulier sinstalla. Claudie, un peu émue, découvrit en Valentin plus quun génie du scalpel : un homme attentionné, avec ce petit air sérieux quont ceux qui ne jouent pas au lover.
La convalescence dura peu longtemps. Emma, affaiblie mais obstinée, assumait toujours son rôle de marâtre dopéra et, le soir, ordonnait solennellement à Claudie :
Cest fini, tu ne travailles plus pour moi. Je veux que tu passes un vrai diplôme de kiné-masseuse. Tu tinscris, la fée Emma paie tout, cest acté.
Claudie, ébahie, accepta. Emma se plaisait à lappeler « ma fée du bien », prétexte idéal pour financer ses études (et avoir du massage quotidien sur ordonnance)
Aux cours, le professeur Simon Lefevre, barbu distingué, flaira tout de suite en Claudie un vrai don. À la remise du diplôme, il demanda :
Vous connaissez le spa « Vanille », rue de Turenne ?
On en rêve toutes, rit Claudie. Cest la crème du massage à Paris.
Jen suis le patron, révéla-t-il. Un poste pour vous, ça vous dit ? Travail dur, mais je vous sens solide.
Les larmes de Claudie nétaient pas loin.
Bientôt, elle eut ses premiers fidèles. Juliette, à laccueil, disait même : « Les clientes appellent pour Claudie, pas le patron ». Les horaires sarrangeaient : matinée au spa, après-midi pour Odette, Emma et Marion.
La relation avec Valentin, au fil des mois, grandit, dégustant les week-ends en famille recomposée : promenades à Montmartre, théâtre de marionnettes, balades dans le Jardin des Plantes.
Odette reprit des ateliers au théâtre, Emma restait plus souvent couchée, les massages ne faisaient que retarder linévitable. Grâce à Valentin, Claudie suivait une formation poussée en massage de rééducation cardiaque : ses séances valaient désormais de lor, et les patients venaient parfois de lhôpital pour profiter de ses mains.
Valentin passait de plus en plus de temps au manoir. Un soir, Emma, dune voix chevrotante mais ferme, dit à Valentin :
Je te préviens, gamin, si tu fais pleurer mes filles tu finiras dans la Seine !