La Détenue

Le vieux autocar, laissant derrière lui une forte odeur dessence, poursuivit sa route en cahotant, abandonnant la femme seule sur le bas-côté. Elle jeta un regard autour delle : rien navait changé ici. Le chemin, toujours recouvert dune épaisse boue noire, serpentait entre des haies éclaboussées de terre. Plus loin, le village sétirait en un mince ruban le long de la lisière du bois. À la tombée du soir, les petites fenêtres éclairées brillaient comme autant de lucioles jaunes, accompagnées des aboiements lointains de chiens et des jars mécontents.

« Rien na vraiment changé en six ans, » pensa Claire, « ou presque. » Pourtant, sur la colline, il ny avait plus trace de la rangée de machines agricoles autrefois éclairées par des lampadaires faiblards. À présent, une obscurité profonde occupait cet espace. Que restait-il de lexploitation agricole des Deslauriers ? Sans doute, les héritiers avaient-ils tout vendu.

Claire sengagea sur la rue principale du village, le regard baissé, son foulard ramené sur les yeux pour passer inaperçue. Elle naurait même pas été surprise quun gamin, embusqué derrière le mur de la boulangerie, lui lance une pierre. Partout, elle avait limpression dêtre jugée par des regards inquisiteurs tapies derrière les volets. Mais où dautre aller ? Son village natal était tout ce qui lui restait. Elle y était revenue, malgré la rancœur tenace des habitants. À cause delle, la moitié du village avait perdu son emploi il y a six ans.

Depuis, Claire avait beaucoup changé, extérieurement comme intérieurement. La jeune femme insouciante au regard bleu pétillant, celle qui avait charmé le cœur dur dAntoine Deslauriers, nexistait plus. Claire était brune, élancée, solitaire, et vivait dans une vieille maison au bord du ravin. À lépoque, Antoine était presque vénéré. Il employait une bonne partie des villageois. Lorsquelle sinstalla chez lui, Claire crut avoir tiré le bon numéro de la vie.

Mais rapidement, elle comprit que rien nétait si simple. Antoine jouait au châtelain, régentant tout et tous, tandis que Claire nétait quune domestique à ses yeux. Flattée dabord par lattention dun homme si important, elle ne sut reconnaître le danger. Il léloigna de ses amies, interdit les vêtements trop voyants et le maquillage, dictant sa vie à coup de règles et de contraintes. Sa vie se réduisit à attendre le retour dAntoine, cuisiner, nettoyer, sans jamais sortir travailler. Rongé par la jalousie, il multipliait les soupçons. Claire tenta en vain de prouver sa fidélité. Elle comprit bientôt : le problème, ce nétait pas elle, mais lui. Rien naurait pu lui convenir, et, quand il en vint aux coups, elle regagna son humble demeure, espérant effacer ce chapitre de sa mémoire.

Mais le pire restait à venir. Le lendemain de sa fuite, Antoine débarqua chez elle. Elle lavant alors le sol, toutes portes ouvertes, la maison respirant la fraîcheur et la propreté. Il donna soudain un violent coup dans son seau, répandant leau sur tout le sol de la cuisine. Claire sut que, cette fois, ce serait elle qui trinquerait.

Ce qui suivit demeure flou dans sa mémoire ; peut-être que son esprit préféra lui épargner les détails. Ce fut le tumulte des policiers dans la cour, leurs questions précipitées, le paquet transparent où luit un couteau de cuisine. Dehors, les voisins se bousculaient derrière la palissade. La cuisine était sans dessus dessous, rideaux arrachés, meubles retournés, et, au milieu, Antoine gisait.

« Voilà, tu as poussé lhomme à bout ! » murmura-t-on au travers des haies. « Fallait moins jouer de tes charmes ! » « Quest-ce qui lui manquait ? Elle vivait sur le beurre ! » « Elle a coulé un brave homme ! » « Et maintenant, quallons-nous devenir ? Grâce à lui, on avait du travail ! » La rumeur grondait : « Quest-ce quon va faire, maintenant ? Nos salaires ? »

Claire fut condamnée à six ans de réclusion et purgea sa peine dans une maison darrêt. Les années furent dures, mais moins redoutables quelle ne lavait cru. Grâce à sa bienveillance et son empathie, elle sattira la sympathie de quelques détenues, rendant lépreuve moins insoutenable. De la jeune beauté au regard bleu et naïf, il ne restait plus rien : son visage sétait empâté, ses cheveux sornaient de gris, lenvie de se parer lavait quittée. Jamais Claire naurait cru finir derrière les barreaux. Elle pensait que seuls les égarés se retrouvaient là. Mais, comme dit le proverbe : « Il ne faut jamais jurer de ne jamais aller ni en prison, ni à lhôpital ! » Tout peut basculer en un instant. Désormais, elle était la “taularde”.

Son cœur battait fort en rentrant, le visage caché sous son foulard : avait-on démoli sa maison pour le bois ? Mais, sur le rebord du ravin, entre deux grands bouleaux, elle reconnut les murs quelle avait tant de fois revus en rêve. Du bas, montait la fraîcheur du ruisseau où coassaient les grenouilles. Forêts de girolles, bolets et cèpes démarraient juste après la pente, et elle aurait aimé sy précipiter, panier à la main !

Elle se glissa en silence dans le portail, dénichant la clef sous la tuile. Ouvrant la porte, elle craignait lodeur de moisi, mais fut surprise dun intérieur net et fleuri : sur le rebord de la fenêtre, une jolie touffe de géraniums roses. Ébahie, elle fit le tour des pièces – tout était à sa place, comme si le temps sétait arrêté. Quelquun avait pris soin du logis durant son absence.

« Claire ! Claiiiire ! » lança une voix dans lentrée, et la voisine Madeleine débarqua en coup de vent : « Oh là là, comme tu as changé Jai vu la lumière, alors vite, je suis venue déposer deux-trois choses, comme ça, tu pourras te remettre du voyage. » Elle posa sur la table un pot de lait frais et une miche de pain enveloppée dans un torchon. « Merci cest vous qui avez veillé sur la maison ? » demanda Claire, émue. « Bien sûr, » répondit Madeleine, « faut pas laisser une maison à labandon. » « Merci, merci infiniment » murmura Claire, des larmes au coin des yeux. « Bon, jy retourne. Chez les hommes, ça continue à grogner contre toi. Si mon mari apprend que jsuis venue, il va râler ! »

Claire sentit son âme se réchauffer ; au moins une personne la soutenait. Versant un verre du lait tout juste tiré, elle fut interrompue par une timide frappe à la porte. Un garçon dune douzaine dannées lui tendit maladroitement un paquet : « Maman vous lenvoie » bredouilla-t-il avant de partir en courant. Elle neut pas le temps de reconnaître lenfant, tant ils avaient grandis ces six ans. Le paquet embaumait le lard fumé à faire venir leau à la bouche.

Soudain, Suzanne entra sans frapper, sautant au cou de Claire. Autrefois, avant lhistoire avec Antoine, elles étaient très proches. Claire, émue, pleura : « Je pensais que plus personne ne voudrait me parler » « Tu plaisantes ! » répondit Suzanne. « La solidarité féminine, ça existe ! Et tu étais en état de légitime défense, peu importe ce quon raconte. Les hommes ne comprendront jamais nos histoires, cest pour ça quils se fâchent. Cest Madeleine qui ma dit ton retour. Jai pas beaucoup de temps, je tai apporté quelques légumes du jardin. Aujourdhui repose-toi, demain on papotera ! »

Claire en fut si émue quelle en perdit lappétit. Elle comprit alors quelle avait eu tort de douter de tous les habitants du village. Les femmes, elles, lavaient comprise et soutenue. Allongée dans un lit aux draps frais, à peine ferma-t-elle les yeux que lon frappa doucement à la fenêtre. Même dans lombre, elle reconnut la carrure imposante de Gérard, chef datelier et figure incontournable du village.

« Nouvre pas, » chuchota-t-il. « On va discuter par la fenêtre. On a discuté entre hommes, et soyons honnêtes, ten vouloir ne sert à rien. Les femmes ne comprennent pas tout ce quil sest passé, mais tu nes pas responsable. Cest sûr, la vie est plus rude sans le travail ici, mais Antoine était loin dêtre un modèle Hum. Bref, je nen dirai pas plus, par respect. On a fait une petite quête entre nous, cest pas grand-chose, mais prends-le pour redémarrer. Allez, vas-y ! » Claire se sentit gênée mais Gérard déposa la petite liasse deuros dans la fente avant de séclipser dans la nuit.

Reprenant place dans son lit, le cœur soulagé, Claire comprit que ladversité révèle ce que les gens ont de meilleur ou de pire, mais quune main tendue a le pouvoir de nous aider à nous relever. Il arrive que la vie nous terrasse, mais même tombés, si on nabandonne pas lespoir, on peut retrouver la chaleur dun foyer, la solidarité, et finalement la paix intérieure.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: