La Déten

LA DÉTENUE

Le vieux autocar, exhalant son odeur persistante dessence, séloigne en cahotant, laissant une femme seule sur le bas-côté. Elle jette un regard circulaire, tout est comme dans son souvenir. La route trouble, maculée de lourde boue noire, les taillis ternis éclaboussés de gris. Au loin apparaît le bourg, serpentant en fine bande au bord de la forêt. Déjà les fenêtres, découpées en carrés jaunes, silluminent dans le crépuscule, on perçoit les aboiements des chiens et les cancannements grincheux des oies dans les jardins.

« Rien na changé ici en six ans, » pense Amélie, « ou presque. » Seule différence : sur la colline, à droite, la suite de machines agricoles, autrefois balayée des lueurs pâles des lampadaires, a disparu. La pénombre sest installée. Amélie ignore ce quil est advenu de lexploitation agricole des Dufresne, probablement vendue par les héritiers.

Elle savance sur la rue principale du village. Elle ne serait pas étonnée si, au prochain tournant, quelquun lui lançait une pierre. Elle a limpression que chaque fenêtre cache deux yeux sévères qui lobservent. Amélie baisse la tête, resserre son foulard sur son visage, espérant passer inaperçue. Quest-ce qui lattend ici ? Reste-t-il quelque chose de sa maison ? Mais, nayant nulle part dautre où aller, elle est revenue dans le village malgré la rancœur des habitants. À cause delle, la moitié du village sest retrouvée sans travail, six ans plus tôt.

Depuis, elle a beaucoup changé, physiquement et intérieurement. Il ne subsiste plus rien de la jolie insouciante qui avait fait fondre le cœur sec de Lucien Dufresne, ce patron vénéré de tous. Autrefois, Amélie était une brune élancée, aux grands yeux bleus ouverts sur le monde. Elle vivait seule, dans une petite maison délabrée, au fond dun vallon. Dufresne faisait vivre la plupart des villageois, on le tenait en haute estime. Le jour où Amélie sest installée chez lui, elle avait le sentiment davoir décroché le gros lot.

Pourtant, rien nétait aussi simple. Lucien se croyait seigneur local, un vrai despotique arrogant. Pour lui, Amélie nétait quune fille de ferme, bonne à amuser son ennui. Flattée dabord par lintérêt dun tel homme, elle ne comprit pas tout de suite sa vraie nature. Progressivement, il éloigna ses amies, interdit les tenues quil disait indécentes, le maquillage aussi. Sa vie devint une succession dinterdits.

Elle restait à la maison, cuisinait des pot-au-feu, étançonnait les pièces. Oublier de travailler nétait même pas envisageable. Lucien la soupçonnait constamment dinfidélité, ses crises de jalousie le rendaient fou. Amélie tenta de lui prouver sa fidélité, en vain. Le souci nétait pas elle, mais lui. Elle avait beau essayer de sadapter, Lucien nétait jamais satisfait. Quand il en vient aux coups, Amélie reprend son petit logis, espérant tout oublier comme un mauvais rêve. Mais le pire était à venir.

Le lendemain de son départ, Lucien débarque. Amélie nettoyait sa cuisine, portes grandes ouvertes, la brise emplissait la maison du parfum du frais. La répétition du geste de laver la soulageait. Il a violemment balayé le seau, leau se déversant, transformant la cuisine en étang. Elle a compris quaprès le seau, ce serait son tour.

Le souvenir sefface à ce moment, par miséricorde. Elle ne se rappelle que la suite : les policiers dans la cour, lagitant un sachet où reposait un couteau de cuisine. Des voisins sagglutinaient derrière la haie, la cuisine était bouleversée, les rideaux arrachés, et là, Lucien, au sol.

« Elle la détruit ! » chuchotaient-on au portail. « Fallait moins le provoquer, il serait encore là ! », « Quest-ce qui lui manquait ? Elle avait la belle vie ! », « Elle a détruit un homme bien ! », « Comment va-t-on faire sans lui ? Grâce à lui, il y avait du travail ici ! »
La foule grondait : « Et maintenant, que va-t-on devenir ? Avec quoi allons-nous vivre ? »

Amélie prit six ans de réclusion à la Maison Centrale de Rennes. Ce fut dur, mais moins atroce que dans ses craintes. Par son caractère doux et son écoute, elle se fit des amies : leurs échanges firent passer les années de détention. Mais la belle aux yeux bleus naïfs nexistait plus. Elle sétait épaissie, des mèches grises perçaient dans ses cheveux, toute envie de se pomponner avait disparu. Jamais elle naurait cru se retrouver derrière les barreaux. Pour elle, seuls les êtres perdus et sans espoir finissaient là. Mais la sagesse populaire dit : « On ne sait jamais de quoi demain sera fait ! » Tout peut basculer en une seconde. Désormais, elle est « la détenue ».

Amélie avance, le visage enfoui dans son foulard, langoisse battant à son cœur. Sa maison existe-t-elle encore ? Peut-être a-t-elle servi de bois de chauffage Mais tout au bout du vallon, entre deux grands bouleaux, elle aperçoit distinctement les murs de la maison. Une fraîcheur familière émane du ravin, le ruisseau chantonne à ses pieds, des grenouilles coassent. Combien de fois Amélie a imaginé cet instant, en rêve, revoyant ces paysages chers. Derrière le vallon commence la forêt, domaine de cèpes, girolles, bolets Lenvie dy courir avec un panier la démange !

Discrète, elle glisse le portail, trouve la clé dans le linteau caché. En ouvrant la porte, elle sattend à lodeur de renfermé, mais rien. Elle allume : la lumière jaunit la cuisine impeccable, une jardinière de géraniums rose crème fleurit sur le rebord de fenêtre. Interloquée, Amélie regarde la plante. Dans toute la maison, rien ne semble avoir bougé. Quelquun a soigneusement veillé sur tout pendant son absence.

« Amélie, Amééélie ! » lance une voix familière dans lentrée, et Yvonne, la voisine, sengouffre. « Eh bien ! » lâche-t-elle à la place dun bonjour, « Quest-ce que tu as changé Jai vu la lumière, je suis tout de suite venue. Tiens, je tai apporté de quoi manger, rien mangé de la route, je parie. » Sur la table, elle pose un pot de lait frais et une miche de pain ô combien soigneusement enveloppée. « Merci, » sourit Amélie, « cest vous qui avez veillé sur la maison ? » « Qui donc sinon ? Faut jamais laisser une maison sans surveillance » « Merci, vraiment ! » Amélie est émue, les larmes lui perlent aux cils. « Je te laisse, » soupire Yvonne, « certains hommes grincent encore des dents contre toi. Si mon mari sait que je suis venue, il va râler ! »

Un peu de chaleur éclaire soudain lâme dAmélie : au moins une personne la soutenue. Elle se verse un verre de lait encore tiède et, à ce moment, on frappe timidement à la porte. Un garçon de treize ans lui tend un paquet, gauche : « Mamman ma envoyé ! » balbutie-t-il, lui glissant un ballotin dans les mains. « Merci, tu remercieras ta mère », répond Amélie. Lenfant détalle. Elle ne sait plus qui il est, six ans et les enfants ont tant grandi Le paquet embaume le lard fumé, elle en salive.

Cest alors que Claudine déboule sans frapper et la serre dans ses bras. Jadis, avant Lucien, elles étaient inséparables. Amélie fond en larmes : « Je croyais que personne ne voudrait madresser la parole ! » « Mais enfin, » proteste Claudine, « la solidarité féminine, ça existe ! Cétait de la légitime défense, peu importe ceux qui jasent. Les hommes ne comprennent rien à nos histoires, cest tout. Yvonne ma dit que tu étais rentrée. Je reste pas longtemps, mais je tai apporté des légumes et des œufs du jardin. Repose-toi ce soir, demain on papotera ! »

Émue, Amélie a du mal à avaler la moindre bouchée. Finalement, elle réalise quelle a eu tort de penser du mal de tous les villageois. Les femmes, au moins, lont comprise et soutenue. Allongée dans les draps frais, elle na pas le temps de fermer lœil que lon frappe fort à la fenêtre. Elle reconnaît, même dans le noir, la silhouette dHenri, le chef respecté du village.

« Nouvre pas. Discutons par la fenêtre, » dit-il. « On a réfléchi avec les gars, cest bête davoir du ressentiment contre toi. Les femmes, bon, mais nous, on sait que tu nas pas grand-chose à te reprocher dans cette histoire. Cest devenu dur sans travail, mais Lucien la bien cherché. Et, pour tout te dire, il nétait pas un ange Enfin, passons. On sest cotisés, tiens, un peu dargent prends, prends ! » Amélie hésite à accepter les billets quil glisse par la fenêtre une centaine deuros peut-être puis Henri disparaît dans la nuit.

Auteur : Anfisa SavinaAmélie sassied longuement sur son lit, les billets serrés dans la paume, baignée par la lumière pâle qui filtre à travers les rideaux. Dehors, les oiseaux nocturnes reprennent leurs trilles timides. Une brise légère emporte vers elle le parfum humide des taillis, le même quavant, mais tout a changé. Peu à peu, elle réalise que cest autre chose quelle retrouve ce soir : une liberté neuve, un territoire quelle na jamais connu.

Le village sest resserré sur lui-même, mais en ouvrant sa porte, Amélie a trouvé, derrière les murs, des mains tendues, des hontes avouées, la vérité partagée de leurs solitudes. Son passé ne la colle plus à la peau ; il devient le terreau dune nouvelle force.

Elle ferme les yeux, sent sous ses paupières la douceur du lait, la chaleur du pain, la voix bourrue dHenri, létreinte de Claudine. Demain, elles iront toutes deux cueillir des cèpes au creux du bois, peut-être riront-elles des années envolées. Amélie sourit. Dehors, laube pointe un azur timide, promesse muette que, parfois, le courage consiste simplement à rentrer chez soi.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: