La Dernière Volonté

La Dernière Volonté

« Non, je ne rentrerai jamais à la maison », soupirait lourdement Édouard, se tordant de douleur. « Et Adélise, je ne la reverrai plus jamais. Pourtant je voulais lui faire ma demande. Trop tard Mais pourquoi moi, franchement ? »

Ne vous inquiétez pas comme ça, fit la gentille infirmière, en remarquant comme le jeune homme amené par le SAMU était blanc comme un linge. Tout va bien se passer.

Laissez-moi en douter, gémit Édouard.

Après cela, il observa en silence, lair dramatique, comment on le préparait pour lopération.

*****

Édouard na jamais aimé les hôpitaux. Cest un rejet viscéral, qui lui est resté de lenfance on y fait toujours mal, et le pire, on ne sexcuse même pas pour les « souffrances morales » infligées.

« Oh là là, tes pas un peu douillet, Édouard ? gloussait linfirmière qui lui piquait le doigt pour un prélèvement. Tu vas à lécole bientôt, tu nes plus un bébé tout de même ! »

Édouard la scrutait à travers ses larmes, tentait de se débattre, mais sans échapper au cabinet de soins. Non, ce nétait pas la honte, cétait la douleur et la colère.

Quand sa mère le ramenait du dispensaire, il ne parlait sur le chemin que de sa résolution denfant : « Plus jamais, jamais je ne retourne à lhôpital. Même sil faut mourir, mes pieds ny remettront pas les orteils ! »

Enfin mon chat, arrête tes sornettes, soupirait sa mère. Les médecins sont là pour nous soigner, pas pour faire peur. Tu ne dois pas avoir peur deux.

« Cest ça », reniflait Édouard, regardant son pauvre doigt, victime dun prélèvement aussi violent que suspect. « Quils se soignent entre eux ! »

Alors vous imaginez insérer un dentiste dans son histoire. Quand ses parents lont traîné de force chez le dentiste pour lui arracher une dent, il a si bien hurlé que les chats du quartier sen souviennent encore.

Bref, de joyeux souvenirs Non.

Rien détonnant donc, une fois adulte, quÉdouard ait gardé une aversion complète pour les blouses blanches.

Il fuyait donc les milieux médicaux comme à la peste, jusquau jour béni où le destin décida de lui refourguer une crise dappendicite.

La douleur la ployé en deux au moment où il devait aller dîner avec Adélise, sa compagne, qui na eu dautre choix que dappeler le SAMU.

Non, pas le SAMU, ça va passer tout seul, suppliait Édouard.

Et puis quoi encore ?! Je vois très bien que tu crèves de mal ! Tas sûrement un appendicite, ça fait pareil que moi, fit-elle.

Et voilà comment Édouard se retrouva, bien malgré lui, aux urgences de la clinique municipale n°6 de Nantes.

Inutile de décrire langoisse qui le rongeait à lidée quune équipe de chirurgiens samuse à explorer ses intestins, façon Fort Boyard.

Et quand deux brancardiers tirèrent, sans un mot, un brancard où un pauvre patient avait « fini de souffrir », lécrasante fatalité lassomma.

« Cest officiel, je ne reverrai plus ma chambre. Adélise ne saura jamais Et dire que javais commandé la bague Comment la vie peut être aussi sadique ! »

Respirez, ça va aller, répétait linfirmière dune voix douce.

Mouais

Je vous assure. Lopération est simple, et vous êtes arrivé à temps. Si vous aviez traîné, ça aurait été bien plus compliqué.

Effectivement, tout fila droit. Aucune surprise, pas même de douleurs : un exploit ! « Anesthésié direct », sendormit sur la table et ne se réveilla quaprès le carnage. Transféré en chambre, il sombra dans un sommeil dours, se réveillant juste assez pour constater quon changeait sa perfusion.

Au matin

Édouard découvrit, non sans une pointe dagacement, quun vieux monsieur occupait désormais la chambre.

« Manquait plus que ça, pensa-t-il. Un papy bavard qui va raconter toute sa vie. »

Ce nétait pas le jour pour blablater. Il voulait juste le silence et sa paix. Même à Adélise, il ne téléphona pas un SMS rapide, pour signaler quil survivait, puis le téléphone disparu sous loreiller.

La veille, il avait prévu de demander Adélise en mariage. Il avait réservé une table dans un petit restaurant romantique près du vieux port, calé une chanson auprès de laccordéoniste, demandé à un serveur de cacher la bague dans un dessert Enfin, la scène dont rêvent toutes les filles et où les serveurs snobs se moquent en douce.

Mais non ! Le destin préférait clairement mettre Édouard au lit dhôpital avec un papy inconnu.

Grosse surprise : le vieil homme se révéla du genre discret. Après un salut poli, il se contenta de marmonner tout laprès-midi, surtout pour râler sur son téléphone portable à touches, ressuscité du Minitel.

Hélas, la batterie lui fit faux bond. Il avait oublié son chargeur chez lui, et le personnel hospitalier se montra hilare devant ses exigences : « Désolé monsieur, on na pas de chargeur dantiquité ici. »

Voyant les yeux du papy se mouiller de larmes devant lécran noir, Édouard se sentit brutalement nul et coupable. Le pauvre vieux avait manifestement un vrai souci.

Alors, après une hésitation, Édouard sasseya lentement sur son lit (ce serait grossier de discuter à plat ventre), et questionna le vieil homme.

Tout va bien, monsieur ?

Je narrive pas à joindre mon fils, répondit le grand-père dune voix triste.

Il ne sait pas que vous êtes ici ?

Si, linfirmière lui a téléphoné hier quand je suis arrivé Mais il ne veut plus madresser la parole. On sest disputés, juste avant mon anniversaire. Il voulait me foutre dans une maison de retraite pour vendre ma maison, mais je my suis opposé. Pas pour la maison, hein

Du coup, le vieux confia à Édouard quil était là pour un problème de cœur et quune opération était prévue dans deux jours.

Et jai peur de passer larme à gauche avant lheure, soupira-t-il.

Faut pas dire nimporte quoi, le rassura Édouard. Les médecins, cest fait pour prolonger la vie. Regardez, moi, on ma retiré lappendicite hier, et je suis là, en pleine forme.

Le vieux esquissa un sourire, mais visiblement il savait bien que lappendicite et sa foutue pompe à sang, cétait pas le même tarif.

Il me reste que mon chien, raconta le grand-père. Dehors, dans la rue. Jaurais voulu demander à mon fils quil soccupe de Nougat si jamais je claque. Ou quil le place dans une bonne famille. Les voisins nen voudront pas ils ont déjà trop danimaux, et chercher de nouveaux maîtres pour un vieux chien, hum, pas gagné. Mon fils pourrait sen charger, en échange de la maison à vendre Mais il refuse de décrocher. Même quand linfirmière a appelé, il a juré quil ne me parlerait plus jamais. Cest mon garçon, ça !

Mmm, maugréa Édouard, pensif.

Jangoisse pour mon Nougat, vous comprenez ? Qui va prendre soin de lui ? Comment il va survivre dehors ?

« Sacré papy, pensa Édouard. Il va sur la table dopération et il ne pense quà son chien. »

Mais quand papy lui raconta comment ils sétaient trouvés mutuellement, le cœur dÉdouard fondit. Nougat comptait vraiment, cétait clair.

Je lai ramassé le jour de mon anniversaire, six mois plus tôt. Mon fils na pas appelé, je suis seul, plus de femme Elle est partie il y a cinq ans. Mais elle mest apparue la veille en rêve, avec un chien en laisse. Elle sourit, elle fait un signe. Le chien tire, veut venir vers moi. Et le lendemain, je tombe sur Nougat attaché à une barrière, sous la pluie. Jai attendu des heures, espéré voir revenir quelquun rien. Abandonné. Alors je lai ramené à la maison.

Poétique, en effet, acquiesça Édouard, qui nen pensait pas moins mais préféra se taire.

Avec Nougat, ajoute-t-il, on sest vite apprivoisés. Jai collé des affiches partout mais personne ne la réclamé. Finalement, je suis ravi. Il est plus quun simple chien. Avec les années, il est devenu le sel de ma vie.

La nuit venue, Édouard réfléchit longtemps à ce chien esseulé, et à ce fils insensible capable dignorer son propre père malade.

Et Édouard en rêva : un chien croisé, très ressemblant à Nougat, qui arpentait les rues tête baissée, cherchant quelquun, Édouard sur les talons sans rien comprendre à sa mission.

Il fut réveillé par les râles du papy palpitant.

Je vais chercher de laide ?

Non, attends Appelle plutôt mon fils, Samuel. Mon numéro est sur le papier, sur la table de nuit. Dis-lui de venir dire au revoir, sil peut. Sinon quil prenne soin de Nougat, quil ne le laisse pas tomber. Si seulement je savais quil ne finirait pas chien errant, jaurais la conscience tranquille.

Hésitant, Édouard tapa le numéro, dansant des doigts :

Allô ? Samuel ? Je suis le voisin de chambre de votre père

Il se rendit compte quil ignorait le prénom du vieux tu parles dune connivence !

Gérard Morel, murmura difficilement le vieux.

M. Gérard Morel. Il va mal et souhaite que vous veniez, ou que vous preniez soin de son chien, Nougat.

Il est mourant ? Tss, cest dans la clinique municipale ? Troisième étage, vous avez la chambre ?

Édouard confirma, laissa le numéro de la chambre, puis partit chercher en trombe linfirmière de garde, rencontrée à moitié endormie au bout du couloir.

Il revint vite auprès de Gérard.

Ça va aller, M. Morel ! On va soccuper de vous. Votre fils a promis de venir, gardez les yeux ouverts !

Mais le cœur de Gérard sarrêta avant même que le médecin de nuit ait fini de bâiller.

Vingtaine de minutes plus tard, les brancardiers emportèrent le corps, comme Édouard avait vu le premier jour.

*****

Votre père est mort, littéralement dans mes bras, expliqua Édouard à Samuel le lendemain.

Il a bien fait. Comme ça, il naura pas été un boulet longtemps Non parce que, hein, qui a le temps de changer des couches à un vieux ? Jai une femme, des enfants, un boulot. Au moins, cest réglé.

Il voulait vraiment que vous vous occupiez de Nougat

Le clebs ? Ah, ça Il a toujours pris des bêtes sous son aile. Surtout celle-là, il ladorait, sa trouvaille de la rue. Fallait lentendre Le mettre en maison de retraite aurait simplifié les choses, il aurait été encadré, entretenu. Mais non, il na jamais rien écouté.

Ce nétait que sa dernière volonté, insista Édouard dun ton glacial. Dailleurs, la maison vous revient maintenant, cest la moindre des choses.

Samuel haussa les épaules, ramassa le vieux téléphone et son numéro, et fila en claquant la porte. Pas un au revoir.

Édouard sallongea et repensa à ce pauvre homme. Soixante-dix-sept ans, alors que certains tirent jusquà cent ans sans broncher

Mais le destin, quelle blague ! Voilà Nougat sans maître, chien sans famille.

« Je doute que Samuel compte donner suite à la requête de son père Il vendra la maison, et Nougat ? À la rue. Si les voisins le dépannent, tant mieux sinon ?»

La nuit, Édouard rêva de Gérard Morel, errant dans les rues, appelant son chien. Des larmes coulaient sur les joues du fantôme.

Même au réveil, Édouard demeurait rêveur, chose quAdélise ne manqua pas de remarquer.

Édouard, ça va pas ?

Si, si Je pense à un truc.

Dis-moi ?

Il y avait ce vieux monsieur dans ma chambre. Il est mort avant lopération. Il avait juste un chien et un fils qui sen moque. Jai dit à Samuel de sen occuper, mais à voir son empressement à appeler un agent immobilier, jai compris. Pauvre bête, je ne lai même jamais vue, mais ça me fait mal au cœur.

Et si on allait voir ? proposa Adélise. Si le chien traîne encore dans le coin, on le prend !

Sérieusement ? Tu veux un chien ?

Ça tombe sous le sens, non ? On rêvait dun animal. On pourra sortir ensemble, faire les balades romantiques.

Daccord, mais je ne connais même pas son adresse.

Ça sarrange ! À la réception de lhôpital, faudra juste user dun peu de charme Et acheter du bon café et des chocolats sur le chemin

En effet, rien nouvre le cœur dune secrétaire comme une boîte de chocolat et un bon paquet de Café de lAbbaye. Usant dun sourire complice, Adélise régla laffaire plus vite que prévu. Adresse obtenue.

Quarante minutes plus tard, ils arrivaient devant la petite maison de Gérard Morel, dans la périphérie nantaise.

Ils marchèrent le long de la haie, jetèrent un œil au jardin. Pas de chien.

Cest la voisine qui sortit la première.

Bonjour, on peut vous aider ? Vous cherchez quelquun ?

Oui, dit Édouard. Je partageais la chambre de Gérard Morel. Il est mort dans mes bras.

Mon Dieu, je men doutais Un homme gentil, une perle rare Et son fils ? Même pas foutu de lui offrir des obsèques correctes. Juste ladministratif, maintenant il pense déjà à retaper la maison

Du Samuel tout craché. La chienne de Gérard, Nougat, vous avez des nouvelles ?

Bien sûr. Ce pauvre petit est resté devant la grille, couché, à attendre que son maître rentre Il a gémi toute la nuit du décès, puis encore et encore. Samuel la emmené, il paraît. Il a gueulé, puis sest barré ; je nai pas eu le droit de demander plus. Je vous jure, il a le cœur sec, ce gars. Rien à voir avec son père.

Il la amené où ? Et la chienne, comment elle est ?

Minuscule, adorable, tenez jai une photo !

La voisine sortit son smartphone et présenta fièrement une photo de Nougat.

Mais cest un corgi ! sexclama Adélise.

Samuel ma dit avoir « trouvé une famille ». Mais je doute quil sen soit occupé. Il déteste les animaux, depuis tout petit. Comment un humain aussi merveilleux que Gérard a-t-il pu produire un fils pareil ? Mystère familial.

Remerciant la voisine, Édouard et Adélise repartirent, le cœur lourd.

Sils avaient réagi plus vite Maintenant, impossible de savoir où était Nougat. Et si Samuel lavait abandonnée dans la nature ?

Ils écumèrent le quartier, questionnant les passants : pas lombre dun corgi errant.

Quand Édouard tenta de rappeler Samuel, il découvrit logiquement quil était bloqué. Un simple message ? Rejeté.

Croisons les doigts pour Nougat, conclut Adélise, en observant Édouard dun air compréhensif.

Il valait mieux simaginer le meilleur même si ce nest pas forcément ce qui arrive.

Et voilà que, surprise, le destin reprit la main.

Un embouteillage à lhorizon et Adélise décida demprunter une départementale. À peine quelques kilomètres plus loin, elle ralentit soudain et pointa du doigt le bas-côté, où une petite chienne très ressemblante était assise.

Édouard, cest pas Nougat ?

On dirait bien On va voir

Ils descendirent de la voiture, sapprochèrent lentement. Plus ils avançaient, plus le doute se dissipait.

Nougat ! appela Édouard, optimiste.

La petite chienne sursauta, se retourna, jeta un regard interrogateur. Oui, cétait bien elle.

Cest elle, confirma Édouard. Nougat, tas pas peur, hein ? Gérard Morel ma confié ta garde. Tu viens avec nous ?

Accroupi, il tendit la main. Nougat hésita, huma prudemment et dun coup, elle trotta vers lui, reconnaissant sur ses doigts lodeur familière de Gérard.

Elle agita la queue, baissa la tête, collée à Édouard qui la caressait tendrement les larmes aux yeux. Oui, cest véridique, de petites larmes discrètes. Même Adélise na pu sempêcher de pleurer, touchée par la scène.

Bientôt, tous trois rentrèrent à la maison, heureux. Édouard et Adélise se félicitaient davoir suivi leur instinct et trouvé Nougat, bien plus précieuse que tous les héritages du monde.

Quant à Nougat, elle semblait revivre, persuadée quelle avait enfin trouvé ceux qui prendraient soin delle les mains qui sentaient Gérard Morel.

Que demander de plus à la vie ?

*****

Tu parles dun fils, râla Édouard, une fois rentrés. Voilà comment on « place » le chien Jaimerais bien lui dire ce que jen pense !

Ne te fatigue pas, répondit Adélise. Limportant, cest que Nougat est avec nous. Samuel paiera peut-être un jour son égoïsme. La vie se charge toujours de remettre la monnaie.

Possible admit Édouard en souriant à Nougat, qui dormait déjà sur le petit canapé, rêvant à on ne sait quoi à Gérard Morel, sûrement.

« Transmets-lui notre amitié », pensa mentalement Édouard, allant discrètement tirer de larmoire la petite boîte à bague.

Ce même soir, il fit finalement sa demande à Adélise. Pas dans un resto chic, pas daccordéoniste, ni de serveur en smoking. Mais sur le coup, il comprit que le bon moment, cest juste maintenant. Adélise a dit oui, sans hésiter.

Voilà, cest tout.

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