La Dernière Danse

Le dernier bal

Jétais debout devant la porte de la chambre, incapable de me décider à entrer. Mes épaules s’étaient instinctivement haussées, un vieux réflexe dont je navais jamais réussi à me défaire, même après trente-quatre ans. Sur le dossier médical, il était écrit : Rochefort André Léon, quatre-vingt-un ans, séquelles dun AVC ischémique, paralysie des membres inférieurs.

Un nom de plus. Encore un patient en fauteuil roulant. Depuis trois ans déjà, je travaillais à la maison de retraite « Les Pins Bleus », et chaque lundi se ressemblait : une nouvelle chambre, un nouveau dossier, des gants en latex, la voix neutre. Javais appris à ne plus mattacher. Ma première patiente, cétait Geneviève Blanchet, soixante-douze ans, fracture du col du fémur. Trois mois après, une pneumonie lavait emportée. Javais passé deux nuits blanches à ressasser. Puis, jai compris : si ça devait être ainsi chaque fois, je tiendrais à peine un an. Jai arrêté de retenir les visages.

Mais cette chambre avait quelque chose dautre.

Accrochée au mur, en face du lit, une photo dans un cadre en bois foncé. Un jeune homme en queue-de-pie noire, le bras tendu, le torse tourné. À ses côtés, une femme en robe à jupe ample, penchée en arrière, comme sur le point de tomber, mais sa main à lui la retenant fermement. Le parquet luisait sous eux.

Jai regardé lhomme dans le fauteuil. Il me fixait. Non pas mes mains, ou mon badge mes yeux.

Margaux Lefèvre ? ma-t-il demandé. Sa voix était grave, rauque sur les consonnes, et chaque mot était prononcé avec une pause, comme pour mieux poser le ton.

Oui. Je suis votre nouvelle kinésithérapeute.

Nouvelle, a-t-il répété. Il a relevé légèrement la main droite. Les doigts longs et noueux ont dessiné un arc gracieux dans lair. Asseyez-vous, Margaux Lefèvre. On ma dit que vous étiez stricte. Cest bien.

Jai posé mon sac au sol et pris place à côté de la table de chevet. Dessus, un objet que je navais vu que dans de vieux films : boîtier en bois, balancier cuivré, cadran chiffré.

Cest un métronome ? ai-je demandé.

Wittner, 1962. Allemand. Mon professeur me la offert quand jai gagné mon premier tournoi régional.

Il na pas précisé le tournoi. Mais la photo parlait pour lui.

Jai ouvert son dossier pour le bilan habituel. Les membres supérieurs : mobilité conservée, amplitude réduite. Motricité des mains, correcte. Membres inférieurs : aucune activité. Du tout. LAVC lavait privé de ses jambes, soudainement, il y a un an.

On va travailler le haut du corps et la ceinture scapulaire, ai-je dit. Trois séances par semaine. Lundi, mercredi, vendredi.

Et danser ? Il la dit avec une telle simplicité, comme sil parlait dune tasse de café.

Jai levé les yeux.

Pardon ?

Non, a-t-il fait, hochant la tête. Trop tôt. Montrez-moi dabord ce dont vous êtes capable en tant que professionnelle. Nous en reparlerons.

Et il a souri. Seulement des lèvres, sans montrer les dents. Mais ses yeux ont changé. Il y avait là quelque chose que je navais pas vu en trois ans chez aucun patient. Ce nétait pas de lespoir. Ni de la supplication. Une forme de calcul.

En revenant vers la salle du personnel, je me suis arrêtée devant le tableau daffichage. Jai noté : « Rochefort A.L. L, Me, V, 10h ». Et, pour la première fois depuis trois ans, jai retenu un nom dès le premier jour.

***

Au bout dune semaine, jen savais assez sur lui.

André Léon Rochefort. Champion de France de danse de salon en 1970. Il avait alors vingt-cinq ans le jour figé sur la photo encadrée. Il avait encore concouru jusquen 1995, avant que le genou ne lâche. Ensuite, il avait enseigné. Puis la retraite. Ensuite, sa femme était morte. Puis sa fille était partie au Québec. Enfin, la maison de retraite.

Deux ans ici. La première année, il marchait encore. La deuxième, non.

Sa fille appelait une fois par mois. Il décrochait, parlait calmement, sans reproches. Puis reposait le combiné et restait à regarder les pins dehors, au moins vingt minutes. Cest Madeleine Perrin qui ma raconté ça, quand je suis passée lui prendre le registre des prescriptions. Trente ans quelle était là, elle savait tout sur les résidents : noms, habitudes, histoires.

Rochefort nest pas comme les autres, ma-t-elle confié sans lever les yeux. Il ne rouspète pas, ne se plaint pas, ne demande pas plus que ce quon lui donne. Mais il na jamais accepté. Il y a une différence. Les autres acceptent. Lui, il attend.

Je ne lui ai pas demandé ce quil attendait.

Aux séances, il effectuait les gestes avec une précision remarquable. Jamais réclamé de pause. Jamais plaint. Mais chaque fois que je travaillais ses doigts, ses mains entamaient des mouvements toutes seules. Pas au hasard. Rythmiques. Circulaires, en courbes, en hauteur et en descente comme si elles se souvenaient de quelque chose que le reste du corps avait oublié.

Le mercredi, jai mis de la musique via mon téléphone. Juste pour lambiance, pendant que je remplissais ses notes. Cétait une valse. Je crois du Strauss, sans certitude.

André Léon sest immobilisé. Et sa main droite sest élevée.

Non brusquement, non raide elle sest levée avec douceur, tel une aile. Les doigts se sont ouverts, la paume tournée vers lavant. Il a invité. Une partenaire invisible. Avec ses bras. Assis dans son fauteuil, il ne bougeait rien d’autre sous la ceinture.

Jai cessé décrire.

Cétait beau. Vraiment. Pas « attendrissant pour son âge », ni « touchant pour un malade ». Beau pour de vrai. Ses mains savaient ce quelles faisaient. Cinquante-six ans à guider des femmes sur le parquet, et aujourdhui, dans une chambre aux volets ouverts sur la pinède, elles se souvenaient encore.

La musique sest tue. Sa main est retombée. Il ma fixée.

Vous navez jamais dansé, a-t-il dit. Ce nétait pas une question mais un constat.

Non, ai-je répondu. Jamais eu loccasion.

Jamais eu loccasion, a-t-il répété, comme à son habitude. Ou jamais trouvé personne pour apprendre ?

Je ne répondis pas. Il nattendit pas.

Javais quatorze ans, quand ma mère ma traîné au centre culturel. Jen avais aucune envie. Les autres gamins étaient au foot, moi, jentrais dans une salle de miroirs et de parquet. Trois fois, jai fugué. La quatrième, le professeur ma dit : « Tu seras grand parce que tu es têtu. » Je suis resté. Pas pour la danse. Pour lobstination.

Silence. Ses doigts décrivirent une brève arabesque un tic que je commençais à reconnaître.

Après, jai appris à aimer. Mais au début, cétait juste par défi.

En valse, tout se décide dans les trois premières secondes. La main du partenaire touche lomoplate et tout de suite, on sait sil sait danser. Si oui, le corps se détend. Sinon, il résiste. Vous résistez tout le temps, Margaux Lefèvre. Je le vois à vos épaules.

Mes épaules. Toujours un peu levées, penchées en avant. Depuis toujours. Père alcoolique, mère partie à mes six ans. Jai appris à attendre le coup. Pas physique, non, le coup au sens large. Nimporte lequel. Les épaules se tendaient toutes seules.

Je suis kiné, pas danseuse, ai-je répliqué.

Pour linstant.

La séance suivante, le vendredi, je travaillais ses épaules rotations, écartements, résistance. Il suivait, silencieux. Puis demanda :

Vous vivez seule, Margaux ?

Je nai pas répondu. Continué lexercice. Il comprit.

Moi aussi. Mais je me rappelle comment cétait autrement. Ça aide. Vous ne devez pas avoir de souvenirs, vous, non ?

Je me suis figée. Je lai regardé.

André Léon, on nest pas ici pour discuter.

Bien sûr. On travaille le haut du corps.

Mais il demanda quand même.

Directement, sans détour.

Dansez avec moi, Margaux. Une seule fois. Je guide avec mes mains. Vos jambes seront les miennes.

Jai posé la serviette sur le lit.

André Léon, cest impossible.

Pourquoi ?

Je ne sais pas danser. Jamais appris. Ni cours, ni bal, ni kermesse décole. Je nen ai jamais eu le temps.

Il acquiesça.

Je sais. Cest pour ça que je vous le demande.

Et puis, ce nest pas conforme. Je nai pas le droit de vous porter, de risquer ce genre de chose.

Il ne sagit pas de me porter. Je reste assis. Vous, à côté. Je prends votre main et je vous mène. Trois minutes.

Non, ai-je dit. Désolée.

Il ninsista pas. Ne fut ni vexé ni amer. Il regarda la photo et dit :

Réfléchissez. Jattendrai.

***

Le lundi suivant, je suis arrivée plus tôt que dhabitude. Avant André Léon, javais une pause, alors jai attendu à linfirmerie avec un thé dans un gobelet en plastique. Madeleine linfirmière en chef, trente ans de service est passée prendre un registre.

Elle marchait dune façon à elle. Les pieds en canard, lallure large trente ans de couloirs forgent la démarche. Nous nétions pas amies, mais nous nous respections. Elle, parce que je nétais jamais en retard. Moi, parce quelle ne mentait jamais.

Tu travailles avec Rochefort ? ma demandé Madeleine sans lever les yeux de son carnet.

Oui. Depuis mars.

Il ta demandé quelque chose ?

Jai posé le gobelet.

Un bal.

Madeleine a refermé son carnet. Elle ma regardée droit dans les yeux.

Il nen a plus pour longtemps, Margaux. Un mois, deux. Son cœur est fatigué. Le cardiologue est passé jeudi.

Jai serré le gobelet, le plastique sest enfoncé sous mes doigts.

Il sait ?

Il la senti avant le médecin. Ces gens-là savent. Il ne réclame pas de médicament. Juste une danse. Tu comprends la différence ?

Je la comprenais et cétait cela, le pire.

Je ne sais pas danser, Madeleine. Je vais échouer. Je ne veux pas le décevoir.

Elle sest assise face à moi, carnet posé.

Je suis ici depuis plus longtemps que tu nes vivante, Margaux. Jen ai vu des choses. Les gens, au seuil du départ, demandent tout et rien. Certains veulent un prêtre. Dautres, quon appelle leur fille. Dautres encore, quon ouvre la fenêtre pour respirer les pins. Rochefort, lui, veut juste danser. Ce nest pas pour lui : cest pour toi. Pour que tu ten souviennes.

Je nai pas compris. Pas tout de suite.

Cest un danseur de bal. Il a appris à des femmes à danser, toute sa vie. Il te demande juste de ne pas le gêner.

Elle a ramassé le registre et est sortie. Jai regardé mes mains abîmées, au creux du plastique déformé. Palmées, rouges, sèches à force de désinfectant, de travail, de vie.

André Léon a dit : « Réfléchissez. Jattendrai. »

Mais il ny avait plus rien à attendre.

Le soir, je suis passée dans sa chambre hors horaire. En vêtements civils jean, pull, baskets. Sans gants.

Il était assis devant la fenêtre. Le crépuscule sinstallait sur les pins. Le métronome sur la table de chevet. La photo toujours au mur.

André Léon.

Il tourna la tête.

Je vais apprendre, ai-je dit. Mais il me faudra du temps. Une semaine. Vous me promettez : si jéchoue, vous ne serez pas déçu.

Je le serai, répondit-il calmement. Mais je ne le montrerai pas. Daccord ?

Il tendit la main la droite, fine et longue en suspens entre nous. Non pour une poignée de main. Paume ouverte. Invitation. Pacte.

Jai effleuré ses doigts du bout des miens. Une seconde. Suffisant.

Je nai pas souri. Mais mes épaules se sont relâchées.

Daccord.

Il roula vers la table. Remonta le ressort du métronome. La lame de cuivre se balança.

Tic. Tic. Tic.

Un-deux-trois. Un-deux-trois. Comptez avec moi.

Jai compté en restant debout dans la chambre, baskets aux pieds, sans musique. Juste le tic-tac.

Dos droit, dit-il. Menton haut.

Je me suis redressée. Menton levé.

Voilà. Souvenez-vous : la valse, ça commence depuis la colonne. Si le dos est droit, les pieds suivent.

Il tendit la main droite. Paume ouverte.

Placez votre main gauche sur la mienne. Légère. Ne tenez pas, ne serrez pas. Posez simplement.

Je lai fait. Sa paume était tiède, ses doigts engourdis mais vifs, formant une douceur ferme sur ma main. Et jai senti son guidage, vers la droite.

Pas pied droit à droite, tout petit. Demi-longueur du pied.

Jai marché.

Joignez le gauche.

Fait.

Pas pied gauche en arrière.

Jy suis allée. Maladroitement, trop grand.

Plus court. Une valse, ce nest pas un défilé. Petits pas. On glisse pas on marche.

On a recommencé. Tic, tic, tic. Sa main guidait la mienne. Ne tirait pas, ne forçait pas. Menait. Légèrement à droite alors pas à droite. Vers larrière alors pas en arrière. En cercle alors tournez.

Je memmêlais les pieds. Je me trompais, même en comptant à voix haute.

Il ne simpatientait pas.

Vous réfléchissez avec les pieds, ma-t-il fait remarquer au bout de dix minutes. Cessez donc. Pensez par la main. La mienne sait où aller. Faites-lui confiance.

Faites confiance.

Je navais jamais appris à faire confiance. Trente-quatre ans à vivre sans jamais devoir compter sur autrui. Le travail, un studio en location à Nanterre, quarante minutes de RER. Pas de photos aux murs, pas de magnets sur le frigo. Personne pour me décevoir. Personne à laisser mener.

Mais sa main attendait. Chaleur, doigts habités par cinquante-six ans de parquet.

Jai fermé les yeux. Jai cessé de compter.

Pas. Encore un. Tournant. Sa main serra un peu arrêt. Tirée à gauche à gauche. Jai arrêté dordonner à mes jambes : « pied droit, pied gauche ». Jallais là où la main guidait.

Voilà, a-t-il murmuré. Comme ça.

Jai ouvert les yeux. Nous avions tourné sur place.

Ça suffira pour aujourdhui, dit-il enfin, lâchant ma main. Demain, on refera. Après-demain aussi. Dans une semaine, vous serez prête.

Jai acquiescé. Ma gorge brûlait, javais peur de parler.

Merci, ai-je réussi à souffler.

Cest à moi de vous remercier. Pour les jambes.

***

On a répété chaque soir. Je venais après ma journée, me changeais et allais le retrouver. Il attendait près de la fenêtre, métronome prêt.

Le mardi, il ma appris à compter par trois.

Un temps fort. Deux-trois faible. Un, on pose le pied. Deux-trois on ramène. Pas linverse.

Le mercredi : les tours. Jai raté au troisième, failli heurter la table de chevet. André Léon a éclaté de rire un court éclat rauque.

Mauvaise partenaire, la table, a-t-il plaisanté. Elle ne suit pas.

Explication :

Pour tourner en valse, ce nest pas la tête qui guide, cest le buste. La tête reste, le corps est déjà ailleurs. Après, la tête suit. Comme dans la vie : on décide, et après on analyse.

Le jeudi, il a voulu de la musique. Jai téléchargé du Strauss. « Le beau Danube bleu ». Il a fermé les yeux, levé ses bras, la gauche un peu plus bas, la droite en lair, comme tenant une ombre. Et il a dansé, assis. Je le regardais, debout à deux pas.

Son visage changea. Plus lisse, plus jeune. Les années senvolaient du moins celles posées tout en haut, les plus pesantes. Il nétait plus ici. Il était sur le parquet, le jeune homme de la photo, tenant sa partenaire rien quavec une main certaine.

La musique sest arrêtée. Ses mains reposèrent.

Vous observiez, a-t-il soufflé. Ce nétait pas un reproche.

Oui. Jai hésité. Vous dansez merveilleusement.

Je ne danse pas. Je me souviens. Ce nest pas tout à fait pareil. Danser, cest être deux. Tout seul, cest du souvenir. Ce nest pas rien, mais le bal na de sens quà deux.

Il marqua une pause.

Samedi, on le fera pour de vrai. Pas ici. À laccueil, il y a du parquet.

Le hall, avec ses grandes baies vitrées et ses chaises contre les murs. Le parquet, usé et sombre, mais vrai.

Il y aura peut-être des gens, ai-je noté.

Tant mieux, a-t-il répondu.

Jai mordu mes lèvres.

Vous croyez que je suis prête ?

Pas vraiment, admit-il. Mais vos jambes le sont. Et la tête elle sy opposera toujours. On ny peut rien.

Vendredi, séance comme dhabitude. Exercices pour les doigts, fléchir, écarter. Il suivait, comme toujours. Jai remarqué : sa main droite peinait plus quavant ; ses doigts souvraient mal, lauriculaire se repliait.

Je nai rien dit.

Lui non plus.

A la fin, il demanda :

Dos droit, menton haut. Montrez-moi.

Jai obéi, bras le long du corps.

Il ma observée un moment puis approuva.

Demain. Cinq heures. Hall.

En sortant, Madeleine était sur le palier. Elle na rien demandé. Se tenait là, et je voyais dans ses yeux quelle savait.

Demain ? a-t-elle glissé.

Demain.

Madeleine a poursuivi dun pas large vers la porte.

Je frotterai le parquet du hall. Pour quil ne glisse pas.

Et disparut.

La nuit, impossible de dormir. Étendue dans mon studio à Nanterre, fixant le plafond. Vide. Aucun objet, aucune trace de vie, trois ans sans jamais mancrer. Chaque recoin resté neutre. Prête à partir, jamais rien laisser. Comme leau passée, disparue.

André Léon, lui, vivait autrement. Il laissait des traces. Sur chaque femme à qui il avait appris à danser. Sur chaque élève. Sur cette photo : un homme jeune, fier sur le parquet, menant sa cavalière. Ses mains savaient, elles transmettaient.

Je me suis tournée sur le côté. Mes mains à moi posées sur loreiller. Des mains robustes, de travailleuse. Des mains qui mobilisent, allongent, soutiennent. Mais qui ne guident pas. Qui ninvitent pas. Capables dattraper, pas de retenir pour laisser sabandonner.

Demain, mes jambes seraient ses jambes. Ses bras me mèneraient là où seule, je naurais jamais osé aller.

Je me suis souvenue de ce que Madeleine avait dit : « Il ne demande pas pour lui, il demande pour toi. Pour que tu ten souviennes. » Je comprenais, maintenant. Il ne voulait pas une dernière danse. Il voulait que jen aie, enfin, une première.

Et cela, vraiment, me faisait peur.

***

Samedi. Cinq heures. Hall.

Je suis arrivée dès une heure, nen pouvais plus dattendre. Les patients, les dossiers, rien ne me retenait dedans, un petit métronome battait. Un-deux-trois. Un-deux-trois.

À dix-sept heures moins le quart, je me suis changée. Une jupe la seule que je possédais, bleu marine, sous le genou. Achetée pour un mariage il y a deux ans et jamais utilisée depuis. Petits talons. Cheveux attachés.

Le hall était vide. Madeleine avait veillé au grain : tournée finie, les résidents à la salle à manger. Le parquet brillait. Grande baie vitrée. Dehors, les pins, un ciel gris de mars.

À cinq heures pile, le roulement dune roue sur le couloir a retenti. André Léon est rentré par lui-même. Le fauteuil avançait, régulier. Il portait une chemise blanche, des boutons de manchette. Jamais je ne lavais vu ainsi. Toujours en tricot confortable, sauf aujourdhui. Sur ses genoux : le métronome.

Il sest arrêté au mur, regardant le parquet, puis moi.

Belle jupe, a-t-il soufflé. Pour valser, il faut une jupe. Un pantalon nest pas pareil.

Jai avancé. Mes jambes ne tremblaient pas. Mes mains, un peu.

Il posa le métronome sur une chaise à côté, le remonta. La lamelle de cuivre oscilla.

Tic. Tic. Tic.

Placez-vous à ma droite. Face à la fenêtre.

Je me suis placée.

Main gauche sur ma droite. Comme aux répétitions. Léger.

Jai posé la main. Ses doigts ont saisi les miens. Chauds, mais plus faibles quen début de semaine. Je lai senti, et lui, quil lavait senti lui aussi.

Pas besoin de pitié, a-t-il soufflé. Dansez.

Il pressa le bouton de son portable posé sur laccoudoir. Strauss a démarré. « Le beau Danube bleu ». Les violons. La pause avant le premier temps.

Un.

Sa main guida la mienne à droite. Pas pied droit, petit, comme enseigné.

Deux-trois.

Jai suivi gauche, puis arrière.

Et nous avons dansé.

Sa main dessinait la trajectoire. À droite je suivais. En rond tour. Vers lavant je reculais. Lui, assis, le haut du corps mouvant, guidant par les épaules, le buste, la tête penchée. Tout ce quil avait appris en cinquante-six ans, son corps s’en souvenait malgré la maladie. Jétais ses jambes. Son prolongement. Sa partie manquante.

Le parquet vivait sous mes pas. Je ne comptais plus. Je ne réfléchissais plus. Je suivais la main, le rythme, sa vie, transmise par la paume à ma main, puis à mes pieds, au sol, au parquet.

Trois minutes.

Trois minutes valant cinquante-six ans de répétitions. Les siennes. Moi, je nécoutais que. Sa main. Son rythme. Sa vie, guidée jusque dans mes jambes, puis le sol, puis le hall.

La musique ralentit. Accord final. Sa main sarrêta.

Jétais face à lui. Ma jupe ondulait. Mon cœur battait vite. Mais mes épaules pour la première fois, mes épaules étaient détendues, relâchées.

Il me regarda. Je vis sur son visage la même expression que sur la photo. Un homme jeune, sûr de lui sur la piste, sachant que ses mains ne se tromperaient jamais. Que la partenaire peut sabandonner il ne la laissera pas tomber.

Merci, dit-il. Cétait une belle valse.

Jai fait tout de travers, ai-je murmuré, la voix tremblante.

Non. Vous avez fait la seule chose qui compte : vous avez fait confiance. Le reste ce sont des détails.

Il lâcha ma main et ajouta, gravement :

Maintenant, vous savez valser, Margaux Lefèvre. Cest mon héritage. Chaque fois que vous danserez, une partie de moi dansera avec vous.

Je suis restée au centre du hall. Tic. Tic. Tic. Le métronome comptait des temps muets. Strauss sétait tu.

Prenez-le, a-t-il fait en désignant le métronome. Il vous servira plus quà moi.

Non, ai-je protesté.

Margaux Lefèvre. Gardez-le.

Il fit pivoter le fauteuil, alla vers la sortie. À la porte, il sarrêta.

Dos droit. Menton haut. Vous noublierez pas.

Et il disparut.

Jétais seule. Parquet, fenêtres, pins, ciel gris de mars, et la lame de cuivre qui égrenait ses battements.

Jai pris le métronome, le serrant fort. Le bois chauffé à la main.

Le lendemain, jai repris les séances habituelles. Il portait son pull favori. La chemise blanche était rangée il ly avait mise lui-même. On a refait les exercices : mains, extensions, résistances. Il na plus jamais parlé de bal. Moi non plus. Comme si rien ne sétait passé.

Mais je voyais : il était devenu plus calme. Pas triste. Calme, comme quelquun qui a accompli ce quil devait, et peut sen aller en paix.

Le week-end, je restais à la résidence, prenant la garde dune collègue. Passant devant sa chambre le soir, je voyais la porte entrouverte. Lui, toujours devant la fenêtre, regardant les pins. Mains sur les accoudoirs. Les doigts immobiles.

Le métronome était dans mon sac.

Deux semaines, nous avons poursuivi. Exercices. Notes sur létat. Sa main droite faiblissait les chiffres le montraient. Je ne les lui disais plus. Il ne demandait pas.

Le mercredi, il dit :

Merci de ne pas me plaindre, Margaux.

Je ne vous plains pas, André Léon.

Cest bien pour ça : merci.

En avril, André Léon Rochefort sest endormi pour ne plus jamais se relever. Madeleine ma appelée à six heures du matin. Sa voix était paisible la routine après trente ans.

Rochefort est parti cette nuit. Dans son sommeil.

Jai raccroché, reste assis sur mon lit une heure durant. Pas de larmes. Juste rester là. Dehors, Nanterre séveillait, bruit des voitures, une porte battait. Un matin davril comme un autre. Le monde restait le même. Pas moi.

Le lundi, je suis passée dans son ancienne chambre. Lit fait. Table de chevet vide. Sa fille avait tout rangé venue du Québec, elle avait réglé la bureaucratie en deux jours et était retournée là-bas. Madeleine mexpliqua : la fille avait pleuré dans le couloir, mais gardé le visage sec en chambre. Elle avait emporté la photo, lalbum, la chemise blanche. Pas le fauteuil.

Dans mon studio anonyme, sur une étagère, trônait le métronome. Boîtier de bois, lame de cuivre. Wittner, 1962, allemand. Un cadeau de son professeur pour son premier tournoi régional.

Je me suis levé. Avancé vers létagère. Jai remonté le ressort.

Tic. Tic. Tic.

Dos droit. Menton haut.

Un-deux-trois.

Jai fait un pas à droite, court, comme il lavait enseigné. Puis le gauche. Reculé.

Mon appartement sans photos, sans magnets, vide de vie nétait plus désert. Parce que, pour la première fois, on y dansait à deux. Moi, par les jambes. Lui, par la main. Ces doigts longs, articulations noueuses, arc invisible.

Une partie de lui dansera toujours avec moi.

Et jai appris, ce jour-là : parfois, la vie commence par une seule danse.

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