Journal intime dAurore D.
Je crois que jai toujours été la pauv cruche aux yeux de tous. Cela fait quinze ans que je vis avec mon mari, Christophe. Nous avions deux enfants ensemble, Léontine (quatorze ans) et Rémi (sept ans). Christophe, tout le monde le savait dans le quartier, avait toujours eu la fidélité vacillante… La première fois quil ma trompée, cétait le soir même de notre mariage, avec la serveuse du traiteur. Après, jai arrêté de compter. Mes amies tentaient, sans relâche, de mouvrir les yeux, mais moi, je répondais à tout par un sourire doux et un silence résigné.
Je travaillais comme comptable dans une petite usine de jouets, à Poissy. À entendre mes collègues, mon salaire était misérable, et pourtant le boulot ne manquait jamais. Je faisais souvent des heures sup le week-end, surtout lors des bilans trimestriels et annuels, je ne rentrais parfois pas dormir chez moi.
Christophe, lui, gagnait très bien sa vie. Mais jétais loin dêtre une maîtresse de maison irréprochable. Peu importe la somme quil me donnait, il trouvait toujours le frigo presque vide, les courses jamais faites, et à table, au mieux un pot-au-feu ou quelques coquillettes avec des boulettes. Cest comme ça quon vivait. Tout le voisinage sétonnait à chaque fois quon croisait Christophe au bras dune nouvelle conquête. Il rentrait même, parfois, complètement sec comme une biscotte, sans un mot.
Aurore, quelle andouille ! Pourquoi elle encaisse toutes ces frasques ?
Le jour des dix ans de Rémi, Christophe annonce, en rentrant le soir, quil veut divorcer. Il a rencontré quelquun, il en est fou, et la famille ne lui correspond plus.
Aurore, sois pas fâchée, mais je demande le divorce. Tes froide comme une perche. Même pas une bonne ménagère, alors bon
Très bien, jaccepte le divorce.
Il a failli en tomber de sa chaise. Il sattendait, sûrement, à des cris, des scènes, un torrent de larmes. Mais ce calme ça le déstabilisa.
Tu feras tes valises, je ne vais pas te gêner. Je reviendrai demain, laisse-moi juste la clé sous le paillasson.
Je lai regardé en souriant, un peu trop sereinement peut-être. Il a trouvé ça bizarre, ma regardée un instant de travers, puis a laissé tomber. Il rêvait déjà à sa nouvelle vie, sans enfants, sans femme trop fade.
Le lendemain, il est revenu avec sa nouvelle dulcinée. Il a glissé la main sous le paillasson : pas de clé. Ça la agacé.
Pas grave, je changerai juste la serrure, cest vite fait.
Mais impossible douvrir. Il a sonné. Un homme bâti comme un rugbyman lui a ouvert, en charentaises et peignoir.
Tu veux quoi, mon gars ?
Ben… cest chez moi, ici.
Christophe, pas très assuré.
Ah bon ? Des papiers pour prouver ça ? Parce que moi, jen ai, des documents.
Bien sûr, Christophe navait rien sur lui. Impossible dentrer. Il a tenté soudain de se rappeler : la preuve de sa résidence était dans son passeport ! Il sest mis à fouiller comme un fou, enfin il la trouvé.
Tenez, mon passeport, ma domiciliation est là.
Lhomme a pris le document nonchalant, a feuilleté puis a gloussé, rendant le passeport.
Tu las ouvert récemment, ton livret ?
Il a feuilleté frénétiquement la page des domiciles. Deux tampons : un dentrée, un de sortie, celui-ci datant dil y a deux ans.
Quest-ce que cest que cette histoire ? Christophe na pas fait desclandre. Il a tenté dappeler Aurore, mais impossible de la joindre.
Il a patienté devant lusine. En vain : on lui a appris quAurore ny travaillait plus depuis un an. Sa fille était partie étudier à Montréal, et quant à Rémi il avait changé décole lan dernier, mais impossible dobtenir ladresse, secret oblige.
Écrasé, incapable de comprendre, il sest assis sur un banc, la tête entre les mains. Comment la mollassonne avait-elle réussi un coup pareil ? Et surtout : comment avait-elle vendu lappartement ? Ce serait réglé au tribunal, il nen démordait pas. Dans une semaine, le divorce.
Il est arrivé furieux au tribunal, prêt à tout dévoiler, persuadé de pouvoir démasquer la manipulatrice et récupérer son bien. Mais là, tout sest éclairci. Il avait oublié : cest lui-même qui, deux ans auparavant, avait fait une procuration générale à Aurore. À lépoque, il venait de rencontrer Élise la femme fatale, loubli total. Aurore le pressait, Léontine devait absolument avoir des autorisations pour sinscrire en prépa, la paperasse saccumulait. Conseillé par un notaire, il avait fait cette fichue procuration. Il venait donc de se priver, de sa propre main, de tout ce quil possédait. Quand Élise a su pour la vente de lappartement, elle a disparu de sa vie du jour au lendemain.
Soit, il allait se venger : elle demanderait une pension, il ne donnerait pas un centime. Juste vengeance. Mais là, autre coup de massue. Pas de convocation pour une pension : convocation pour contestation de paternité. Daprès les analyses, aucun des deux enfants nétait de lui.
Aurore avait tout vu le soir du mariage entre Christophe et la serveuse. Un déclic sétait fait dans sa tête. Elle navait pas compris elle-même comment elle en était arrivée là, mais elle avait décidé de se venger de façon inattendue. Dabord : linfidélité en retour. Puis, une gestion radicale du budget : elle cachait tout largent donné par Christophe, nourrissait les enfants chez sa mère, laissait le logement se vider. Sa mère tentait de len dissuader :
La vengeance va te ronger, Aurore, et détruira tes enfants.
Mais jétais décidée. Elle a fait faire les tests ADN, même si elle connaissait le père de ses enfants. Pour le coup, Christophe encaissa la perte de lappartement bien plus facilement que ce coup-là.
Il faut vraiment se méfier des femmes blessées. En colère, elles sont capables de bien des choses…