La Maison de Papier
Léna, on va être en retard !
Papa, jarrive ! lançait Léna, sautillant sur une jambe en enfilant une chaussette.
Ses chaussettes étaient rigolotes, toutes dépareillées. L’une rose, l’autre verte. C’était sa tante Camille qui les lui avait offertes. Les chaussettes, et des baskets différentes, aussi. Elle avait assuré que c’était très tendance.
Léna en croyait toujours Camille. Tante Camille, cétait une vraie icône de la mode. Selon elle, quand la nature n’a pas été très généreuse sur le physique, il fallait miser sur dautres atouts.
Quant à son apparence, Léna nétait pas du tout daccord avec Camille. Oui, elle était loin des standards actuels de beauté. Mais après tout, quelle importance ? Camille, toute mince, brune aux yeux gris, détonnait tellement quà côté delle, Léna ne pouvait que sourire.
On ne te remarque pas, hein ? Regarde, tous les regards se retournent !
Où ça ? Camille, soudain aux aguets, se mettait à tourner la tête de tous les côtés.
Léna éclatait alors de rire. Camille restait, au fond, une enfant. Certes plus âgée quelle, mais Léna se sentait presque adulte à ses côtés.
L’innocence de Camille l’étonnait souvent.
Il ma dit que je lui plaisais ! Léna, je ne sais pas quoi faire !
Il te plaît aussi ?
Oui, beaucoup ! Mais il me fait peur !
Pourquoi ?
Il est trop beau. Toutes les filles du bureau courent après lui. Et voilà quil me remarque moi ! Ça ne tient pas debout !
Camille, tu nes pas rien ! Tu es belle et intelligente ! Pourquoi tu ne lui plairais pas ?
La question restait rhétorique. Peu importe les efforts de Léna pour percer la carapace de doute de Camille, rien ny faisait. Cela la mettait en colère, parfois même jusquaux larmes, sans quelle puisse y changer grand-chose.
Ma fille, il est difficile de briser une armure à laquelle on a mis tant dannées à se forger soupirait Paul, le père de Léna, cherchant à consoler son adolescente.
Forger, papa ? À quoi bon ? Pourquoi transformer une jolie fille en quelquun qui na pas confiance en elle ? Tu ne mas pas élevée comme ça !
Non, pas moi, non. Elle a eu de sacrés professeurs.
Et Camille ? Papa, tu veux parler de mamie, je le sais. Mais tu ne lavoues jamais franchement.
Que veux-tu que je te dise, ma fille ? Que ma mère sy est mal prise avec sa propre fille ? Crois-tu que ce soit facile à admettre ? Tu es assez grande maintenant pour savoir ce quest le respect des parents. Ma mère ma élevé seule, sans père, puis mon beau-père est arrivé. Tu sais, jai toujours aimé et respecté Pierre. Il a pris la relève de mon père, ma supporté le temps que je mhabitue à lui, puis il ma appris bien plus que je ne comprendrai jamais. Mais surtout, il laissait peu maman intervenir dans mon éducation. Il disait : un homme élève les garçons.
Mais pourquoi n’a-t-il pas élevé Camille pareil, alors ?
Il a essayé. Mais cette fois, ses principes lont joué à lenvers. Camille était une fille. Ma mère la élevée à sa façon. Ne la juge pas trop. Elle avait ses raisons, elle aussi.
Quelles raisons, papa ? Je la regarde et jai envie de pleurer. Elle est tellement gentille, même un peu trop carrée. Mais si incertaine, si malheureuse parfois. Elle a peur de tout, des gens surtout ! Pourquoi ?
Tu sais, ma fille, maman a toujours eu peur pour Camille. Jusquà la panique, même. Elle la tenait par la main jusquà la fin du collège. Pourquoi ? Allez savoir. Elle sétait mis en tête quil pourrait arriver malheur à Camille. Camille, cest un miracle, dans le fond. Maman avait eu une grossesse difficile. Cest pendant cette période que jai vraiment créé un lien avec Pierre. Deux hommes, et là-bas, à lhôpital, une femme quon aimait tous les deux. Pierre cuisinait des bouillons, pressait du jus de grenade, allait au marché de bon matin chercher du foie frais Cest peut-être là que jai compris lamour quil lui portait. Sa manière dêtre un homme, en somme. Pierre nétait pas homme à grands discours, tu ne ten souviens pas, dommage.
Je ne men souviens pas Ah, si, du cheval à bascule quil avait fabriqué pour moi.
Oui ! Il la construit pendant quon tattendait. Il était doué de ses mains. Il allait mal à lépoque, et malgré tout, il sactivait. Il avait peur de ne pas avoir le temps de finir.
Où est-il aujourdhui ?
Au grenier. Peut-être que tu le retrouveras pour tes enfants.
Papa !
Quoi ? Tu finiras bien par me donner des petits-enfants, non ?
Pas tout de suite !
Ouf, me voilà rassuré !
Papa !
Oh, quai-je encore dit de travers ?
Paul se défendait en plaisantant, mais il soufflait discrètement. Il sentait que Léna nen avait pas fini avec ses questions, mais il nétait jamais prêt à y répondre entièrement.
Dans leur famille, rien navait jamais été simple. Enfant, Camille appelait leur maison « la maison de papier ».
Pourquoi de papier, Camille ?
Paul, élève de terminale à lépoque, maigre et toujours débordé, trouvait quand même du temps pour jouer avec sa petite sœur. Il se souvenait de ses drôles de réflexions.
Parce quelle ressemble à ta tulipe en papier ! répondit Camille, faisant tourner entre ses doigts cette fleur origami que son frère lui avait offerte. Tu vois comme elle est jolie ? Regarde !
Camille posa délicatement la tulipe dans sa paume, puis lécrasa soudain dun coup de main.
Pourquoi tu fais ça ? sursauta Paul, choqué.
Elle est vide, regarde. Fais-en une autre !
Tu vas la détruire également ?
Non, cette fois je vais te montrer autre chose.
Camille fit passer de la pâte à modeler colorée dans le trou au fond de la tulipe en papier. Elle sacharna jusquà tout remplir.
Là ! Maintenant, je pourrai plus la froisser. Elle est encore en papier, mais solide ! Notre maison, elle, na pas cette pâte à modeler à lintérieur
Paul resta stupéfait par la sagesse de sa sœur. Il n’avait pas saisi avant combien elle comprenait ce qui se passait autour deux.
Il avait appris à faire ces fleurs grâce à Alix, sa voisine de classe, qui avait toujours les doigts qui sagitaient pendant les cours.
Il faut que mes mains bougent quand je réfléchis.
Ses grues et grenouilles en papier, ou des bouquets entiers de tulipes origami, prenaient forme pendant les leçons. Les professeurs ne disaient rien à Alix, excellente élève, toujours prête à répondre. Gâcher du papier importait peu, tant quon étudiait.
Paul rapportait ces créations à la maison pour les offrir à Camille. Elle était émerveillée à chaque nouvelle trouvaille.
Comment elle fait ça ?
Tu veux que je lui demande de tapprendre ?
Oh oui !
Et Paul demandait à leur mère la permission demmener Camille au parc pour retrouver Alix. Jamais il naurait osé linviter chez eux, sachant que leur mère, Laurence, naurait pas apprécié.
Laurence, la mère de Paul et Camille, était stricte, parfois même dure. Paul expliquait toujours cela, jusqu’à un moment, par son inquiétude démesurée pour ses enfants.
Paul, tu dois penser à ton avenir ! Personne ne te doit rien ! Je tai élevé du mieux que jai pu. Cest à toi de prendre la relève. Jai encore Camille à moccuper. Et ne compte pas sur Pierre. Il nest que ton beau-père, tu comprends ?
Paul ne discutait pas. Au fond, il savait quen cas de coup dur, Pierre serait là. Dailleurs, il nappelait plus Pierre « le beau-père », même devant les autres. Il lappelait déjà « papa ».
Il savait bien que Pierre naurait jamais toléré les discours maternels qui navaient lieu quen son absence. Pierre croyait que la famille devait être solide, agréable pour tous.
Mais Paul avait compris très tôt que le « bien » nétait pas le même pour tout le monde. Son père croyait à la tendresse et à la générosité ; sa mère, à la sévérité. Et à la peur
Laurence vivait dans langoisse pour ses enfants. Un souci constant. Cette inquiétude sest accrue à larrivée de Camille.
On ne sait jamais, si quelquun fait du mal à Camille !
Cela visait tout le monde. Les amies : Laurence nen trouvait aucune digne de confiance. Les professeurs et les entraîneurs : juste des rapports « professionnels » ; nul besoin denlacer linstitutrice, même si les autres enfants le faisaient.
Les autres ? Pourquoi faire ? Mère, père, frère suffisaient. L’extérieur, cétait le danger.
Paul ne comprenait pas lorigine de cette peur permanente, jusquau jour où il vit sa mère se démener, changer de travail pour mieux gérer les horaires, apprendre à conduire pour accompagner Camille partout. Paul aidait, mais à ladolescence, il avait déjà sa propre vie.
Et sa vie, cétait Alix puis leur petite Lucie, véritable choc pour Laurence, qui nimaginait pas devenir grand-mère avant les vingt-cinq ans de Paul.
Paul ! Pourquoi tout ça ? Cest trop tôt, irresponsable Tu as ton diplôme à passer ! Laurence se teignait dune pâleur nerveuse, bras croisés, chaque fois que le stress prenait le dessus.
Maman. Je ne suis plus un enfant. Jassume mes actes, et Alix attend un enfant, tu comprends ?
Vous auriez pu faire attention ! Il existe des solutions, encore maintenant
Ça suffit, maman. Tu vas dire des choses que je ne pourrai jamais te pardonner. Je préfère croire que tu es juste décontenancée. Pense à ce que jai dit.
Paul séclipsa, salua Camille, puis passa voir Pierre.
Pierre était malade depuis six mois. Gravement. Il tenait bon, sans jamais se plaindre à sa femme et à Camille, et névoquait ses tourments quavec Paul.
Il lui serra la main, puis déposa les clés de son appartement dans la paume de Paul.
On fera les papiers cette semaine. Ne tinquiète pas pour ta mère et Camille, elles auront la maison à la campagne. Bientôt, le prix des terrains explose avec les lotissements. Vous, vivez ! Tu fais bien, mon garçon. Ton enfant doit avoir un vrai foyer. Un foyer solide, tu comprends ?
Oui, papa. Merci
Pierre na jamais vu Lucie. Elle est née une semaine après que le père de Paul est parti, en silence.
Sans contestations, Paul prit les rênes de la famille, et Camille put enfin respirer. Elle savait depuis longtemps que Paul gardait la petite tulipe de papier sur son bureau.
Pourquoi tu la gardes ?
Pour ne pas devenir creux, Camille. Elle me rappelle ce que je dois faire.
Quoi donc ?
Remplir votre vie de plus que du vide. Pas seulement celle dAlix et de Lucie, mais la tienne et celle de maman aussi.
Cest difficile, Paul. Maman ne técoutera jamais.
Je peux, au moins essayer.
Oui, tu peux essayer Camille soupirait et changeait vite de sujet.
Elle navait aucune envie de voir son frère se disputer avec leur mère.
Avec Laurence, cétait compliqué. Après la mort de Pierre, elle semblait avoir claqué une porte à lintérieur d’elle-même. Camille ne comprenait pas, mais Paul, lui, se souvenait. Quand son père biologique les avait quittés, il navait que quatre ans. Il na jamais oublié les larmes de sa mère, la scène du vase en cristal fracassé contre le mur, les punitions au coin, les colères injustifiées suivies détreintes et dexcuses. Il était déjà un peu « blindé ».
Tes épais comme un cuirassé, mon fils ! Tu ne craques jamais ! Je pleure et toi, insensible ! Tu nas donc pas pitié de ta mère ? Laurence sarrêtait seulement quand elle voyait Paul mordre ses lèvres, luttant contre les larmes. Alors, elle lembrassait en murmurant : Tu sais que je taime malgré tout !
Paul se souvenait de ces manipulations et tentait, comme il le pouvait, de protéger Camille. Mais il savait quil ne fallait surtout pas vivre sous le même toit. Alix, elle, était fragile, un peu comme les petits animaux en origami quelle fabriquait.
Mon fils, je te lavais dit ! Heureusement que Lucie est en bonne santé. Mon Dieu, la pauvre Alix ! Si jeune, et déjà un cœur malade ! Ce nest pas normal, tu comprends ? Et toi, tu te déchires entre maison et travail. Si petit, déjà tant de choix à faire Il y a des décisions dans la vie qui comptent
Paul serrait les dents :
Arrête, maman. Ça suffit. Sinon, on va se disputer
Mais non, Paul ! Cest juste que tu me connais, un peu trop franche, cest tout.
Un peu trop, oui Paul récupérait sa fille chez sa mère le week-end et repartait, parfois oubliant de demander à Camille de ses nouvelles.
Mais Camille ne sest jamais plainte. Elle ressemblait tant à son père : silencieuse, sérieuse, fermée au monde sauf à son frère et leur mère.
Avec sa mère, tout était si fragile. Lamour et la confiance, sur une glace fine. Au moindre faux pas, elle risquait la solitude.
Alix est partie cinq ans après la naissance de Lucie. Un matin, elle ne sest pas réveillée. Paul, préparant le petit-déjeuner, fit tomber la bouilloire dans sa hâte. Leau brûlante effraya le chat et le fit glisser sur le carrelage. Mais plus rien navait dimportance. À peine eut-il entrouvert la porte de la chambre quil comprit. Un seul mot subsistait dans son esprit et lempêchait de sombrer :
« Lucie ! »
Il alla chercher sa fille dans la chambre denfant, serra contre lui le doudou-chien préféré, et se mit à hurler, à fendre lâme.
Il ne se souvient plus combien de temps il resta là, puis, à un moment, il trouva la force daller en cuisine et dappeler.
Maman ? Laisse Lucie chez toi encore un peu. Oui, je sais pour ton travail. Il faut. Je rappellerai
Pendant deux mois, Paul agit machinalement, soccupant tant bien que mal de Lucie. Elle venait toujours le serrer fort, sentant quil nallait pas bien. Elle navait presque jamais posé de questions sur sa mère. Paul ne sen était pas inquiété, jusqu’au jour où il surprit sa fille, discrètement assise au sol, dans la chambre fermée, un doudou dans les bras, parlant doucement à la grande photo dans un cadre sur la table de chevet. Cest là quil comprit que Lucie savait tout.
Il n’est pas entré. Quand Lucie sortit, il la prit fort dans ses bras, enfouit son visage dans ses tresses mal faites.
Qui ta dit ?
Mamie. Elle a dit quil fallait te ménager. Et quil ne fallait pas parler de maman, parce que ça allait te faire mal.
Il la serra si fort quelle gémit, puis il se ressaisit :
Excuse-moi, ma chérie ! Tu peux parler de maman avec moi quand tu veux ! Oublie ce quon ta dit ! Écoute que moi, daccord ?
Lucie, éclatant enfin en sanglots, soupira de soulagement. Paul se maudit mille fois de lavoir laissée souffrir seule autant de temps, et en voulait terriblement à sa mère de navoir jamais compris ces évidences.
Sa colère atteignit un sommet le jour où Camille frappa à sa porte, très tard dans la nuit.
Il venait de coucher Lucie et sétait assis dans la cuisine, dans le noir, caressant le chat en regardant la nuit. Il dormait désormais sur un matelas gonflable dans la chambre de sa fille, mais il savait quil fallait changer : vendre lappartement, trouver autre chose
Il naurait pas entendu le faible toc à la porte sil navait pas été plongé dans le silence.
Plus tard, il en frissonnait : que serait-il arrivé si Camille avait rebroussé chemin cette nuit-là, sil avait pris le somnifère prescrit par le médecin ?
Trempée, les cheveux dégoulinants une pluie dautomne interminable Camille traversa le seuil, le serra aussi fort quil venait de serrer Lucie contre lui.
Camille ! Quest-ce qui tarrive ?
Jai mal Elle chancelait, il la porta jusquau matelas dans la chambre denfant. Elle sendormit sans même expliquer.
Le matin venu, Paul vit les bleus sur les bras de sa sœur.
Quest-ce que cest ?
Elle tenta de remonter les manches, mais la marque était indélébile.
Camille ?
Je nai pas envie den parler, Paul.
Je comprends. Mais tu dois, Camille. Comment pourrais-je taider ? Il faut que tu me dises.
Les yeux gris semplirent de larmes. Elle hocha la tête.
Cest maman ? osa Paul, terrifié dentendre la réponse.
Camille acquiesça sans un mot, puis attrapa les mains de son frère.
Ne me renvoie pas chez elle. Pas maintenant Jai peur, Paul
Pendant quil adoucissait Camille, Paul réfléchissait. Faire un esclandre ne mènerait à rien. Si maman avait franchi cette limite, cest quelle pensait sa fille lui appartenir totalement.
Dis-moi tout. On verra ensuite. Camille, je te promets que tu ne pleureras plus jamais à cause de ça ! Tu me fais confiance ?
Si Camille avait hésité, Paul naurait jamais pu se regarder en homme. Heureusement, elle comprit. Un hochement de tête, elle récupéra son sang-froid et s’assit très droite. Elle ressemblait alors tant à son père que Paul en eut un frisson. Il était hors de question de le décevoir. Si sa sœur avait besoin daide, il serait là.
Maman a su que je voyais Thomas. Tu te souviens ?
Le garçon aux cheveux ébouriffés ? Paul glissa une tasse de thé et un sandwich devant elle. Mange !
La honte, tu mécoutes pas ! Oui, cest lui. Il ne sest rien passé entre nous, je te jure ! Deux cinés, quelques promenades, en plein jour ! Il na même pas tenté de membrasser !
Doucement. Je te crois. Mais qua fait maman ?
Elle ma crié dessus ! Me secouait, disait des horreurs Je ne peux pas répéter Pourquoi elle fait ça ? Quest-ce que jai mal fait ? Moi, je lécoute toujours ! Toujours ! Je ne suis pas idiote, je sais bien que je suis trop jeune pour penser sérieusement à tout ça ! Et elle criait que jaurais un enfant, que je le regretterais, comme toi Désolée, je naurais pas dû Je ne sais pas me taire, cest tout
Camille éclata en sanglots, si fort que Paul, perdu, chercha la solution dans la tendresse. Elle ressemblait trop à sa fille à cet instant ; il la prit dans ses bras et la berça, essuyant les larmes doucement :
Cest le déluge, hein ! Personne ne te fera plus de mal à part moi ici ! Compris ?
Ses yeux gris brillèrent.
Vraiment, personne ? Pas même maman ?
Personne, Camille. Personne. Je lai promis à papa. Crois-tu que je puisse rompre un serment pareil ?
Elle fit non de la tête, dun geste.
Et voilà. Lui ma appris quun homme tient sa parole. Tu peux garder Lucie avec toi un moment ? Elle va bientôt se réveiller. Donne-lui à manger, je vais voir maman.
Oh non ! supplia Camille.
Si ! Paul la fit sasseoir avec le sandwich. Mange ! Ensuite, débarbouille-toi. Inutile deffrayer la petite.
Lentrevue avec leur mère fut orageuse. Laurence cria, exigea le retour immédiat de sa fille. Paul attendit, calmement, que la tempête passe.
Maman, Camille reste ici. Pour linstant. À la fois pour elle, et pour toi.
Mais ses cours, ses concours, ses contrôles à la fin du trimestre !
Maman, tu técoutes ? Les contrôles ! Tu ne las même pas cherchée toute la nuit ! Et si elle nétait pas venue ici ?
Je croyais qu’elle était dans sa chambre !
Tu veux tout contrôler tellement fort que tu oublies quon est des humains ! Nous ne sommes ni des automates, ni des trophées ! Tu es une excellente cheffe, mais pour mère eh bien, excuse-moi, mais il ny a que moi pour le dire. Tu ne les pas. Camille rêvait de devenir vétérinaire, pas médecin, comme tu voulais. Cest ce quelle veut, elle ! Et elle le deviendra, je te le garantis !
Tu nas pas à décider pour elle ! Je reste sa mère !
Et cela ne te donne pas le droit de la casser ! Paul, soudain apaisé, regarda sa mère, plus fragile que jamais. Ce nétait plus la tigresse, mais une femme désemparée, qui ne savait plus quoi faire. Elle criait, oui, mais, pour une fois, sans croyance en sa toute-puissance. Paul la prit doucement par les épaules, la regarda droit dans les yeux :
Maman, tu veux finir seule ? Ce nest pas une menace, un simple constat. Si tu continues, nous ne reviendrons pas. Je ne laisserai jamais Camille, mais toi ? À toi de réfléchir.
Il lembrassa sur le front et sortit de lappartement. Sur le palier, Paul sassit sur les marches de lescalier familier.
Combien de fois navait-il pas couru dans cet escalier ? Impossible à dire. Parfois joyeux, parfois traînant les pieds. Mais là, il navait plus la force daller ni en haut ni en bas. Il compta un à un les degrés. Drôle de façon de marquer la mémoire.
Le téléphone vibra. Paul se releva, compta soigneusement les marches, puis rentra chez lui. Il savait désormais quoi faire.
Sa stratégie porta ses fruits. Laurence ne supporta pas la distance très longtemps. Deux jours plus tard, elle vint essayer de renouer avec sa fille.
Mais la réconciliation fut longue. Camille mit des années à pardonner. Cinq ans à osciller, entre froid et tentative de rapprochement.
Laurence fit de vrais efforts. Elle comprit finalement que ses enfants avaient grandi. Ils ne lattendraient pas indéfiniment. Désormais, elle se surprenait à se demander : « Eux deux sont ensemble et moi, où suis-je ? »
Camille eut son diplôme, trouva un bon poste en clinique. Lucie rit souvent de voir son père soupirer, quand Camille ramenait à la maison un nouveau « patient ».
Camille ! Cest un serpent, ça !
Et alors ? Paul, regarde comme il est mignon ! Il est chaud, en plus ! Tiens, touche-le ! Voilà ! Tu vois ? Il nest pas méchant. Dici peu, le propriétaire revient et le reprend. Georges sennuie tout seul chez lui !
Georges ? Il a un prénom ?
Et comment !
Lucie se plongeait dans ces histoires et menaçait son père de suivre la trace de sa tante.
Quelle idée ! Paul feignait la terreur en se tapant le front.
Le travail, la maison, de timides retrouvailles familiales. Camille vivait sans but précis. Lucie pressait son père de la présenter à ses amis, sans succès.
Jusquà la grande nouvelle :
Je voudrais vous présenter mon copain annonça Camille, gênée. Promis, pas de moquerie !
Camille, on nen est plus là ! lançait Lucie, en étreignant sa tante.
Le basket droit, que le dernier « patient » de Camille avait trimballé partout, finit par être retrouvé sous le lit de la chambre paternelle. Lucie lenfila, et fila vers le couloir.
Je suis prête !
Sans blague ? Paul leva les yeux au ciel en haussant les épaules. On na plus besoin de se presser. Camille, de toute façon, ne nous pardonnera pas notre retard !
Papa ! Nexagère pas ! On a encore une demi-heure !
Ils aperçurent la silhouette du couple sur lallée du parc.
Papa, papa, cest lui ? Cest le fameux ? Celui aux cheveux fous ?
Lucie murmurait si fort que Camille fronça les sourcils, menaçant sa nièce dun clin dœil.
Thomas.
Paul.
Poignée de main, sourire, salut.
Lucie.
Cheveux fous ! Thomas éclata de rire en regardant sa fiancée. Camille, souris ! Voilà, comme ça ! Je veux que tu sois toujours joyeuse ! Oh ! Tes baskets sont super ! Je veux les mêmes !
Lucie échangea un regard complice avec Paul, puis éclata de rire. Elle se rendit alors compte à quel point les yeux de Camille avaient changé. Lacier avait viré à largent. Cétait si beau quelle resta bouche bée.
Quoi ? Nous sommes tous un peu cinglés, dans la famille. Tant pis pour toi, Thomas !
Tu me rassures ! Je sens que je vais bien mintégrer à votre comment dire ?
À notre famille, Thomas, à notre famille ! Lucie lança un clin dœil à sa tante, se glissant sous le bras de son père.
Dans la vie, la solidité dune maison nest pas toujours une question de murs. Parfois, ce sont les petits actes de tendresse, lattention, le pardon, le soutien silencieux, qui remplissent notre maison de la force soudée dune vraie famille. Voilà la seule manière de transformer une maison de papier en un foyer indestructible.