JEANNE
Jeanne Martin était assise dans sa petite cuisine dIssy-les-Moulineaux, observant, lair absent, le lait frémir dans la casserole. Cétait déjà la troisième fois quelle oubliait de le remuer, et, comme à chaque fois, la mousse gonflait, débordait, et elle sénervait en épongant la plaque avec son vieux torchon. Dans ces moments-là, Jeanne sentait bien quil ne sagissait pas que du lait.
Depuis la naissance de son deuxième petit-fils, toute la famille semblait avoir glissé de ses rails. Sa fille, Camille, avait lair épuisée, fondait à vue dœil, et sexprimait de moins en moins. Son gendre, Paul, rentrait tard du travail, engouffrait son dîner en silence, puis filait illico dans la chambre. Jeanne constatait tout ça et ruminait : enfin, comment peut-on laisser une femme livrée à elle-même ?
Alors Jeanne parlait. Dabord tout en finesse enfin, croyait-elle puis de plus en plus franchement. Dabord avec Camille, ensuite avec Paul Mais elle constata vite un truc étrange : après ses sermons, lambiance devenait plus lourde encore. Sa fille défendait son mari, Paul tirait la tronche, et elle-même rentrait chez elle avec ce goût amer de navoir, une fois de plus, rien arrangé.
Ce jour-là, elle sest finalement rendue à lÉglise du coin, sans vraiment chercher de conseils, davantage parce quelle ne savait plus à qui se confier avec ce malaise sur le cœur.
Je dois être une mauvaise mère, a-t-elle avoué, fixant le bout de ses chaussures. Je fais tout de travers.
Le prêtre, labbé Bernard, écrivait à son bureau. Il posa son stylo et leva les yeux.
Quest-ce qui vous fait penser ça ? demanda-t-il, tout en douceur.
Jeanne soupira, haussa les épaules.
Je voulais aider, mais jai limpression de ne faire quempirer les choses. Jénerve tout le monde
Il la regarda avec attention, sans une once de sévérité.
Vous nêtes pas mauvaise. Vous êtes fatiguée. Et très inquiète.
Ça sonnait désagréablement vrai.
Jai peur pour Camille, souffla-t-elle. Elle a tellement changé depuis laccouchement Et puis lui elle fit un geste vague de la main. Il ne remarque rien.
Et vous, vous remarquez ce quil fait ? demanda labbé.
Jeanne réfléchit, se remémora la semaine passée, quand elle avait surpris Paul à faire la vaisselle tard après le dîner, pensant que personne ne le verrait. Ou ce dimanche, où il avait promené le bébé en poussette malgré des cernes jusquau menton.
Il fait des choses sans doute, admit-elle, pas convaincue. Mais pas comme il faudrait.
Quest-ce quil faudrait, alors ? reprit tranquillement labbé.
Jeanne ouvrit la bouche, prête à répondre, puis resta mutique. Ce quelle voulait, cétait plus. Plus souvent, plus attentif. Mais quoi, exactement ? Difficile à dire.
Je voudrais juste que ce soit moins lourd pour elle, finit-elle par confier.
Alors dites-vous ça, murmura le prêtre. Mais à vous-même, pas à lui.
Jeanne fronça les sourcils.
Comment ça, à moi ?
En ce moment, vous ne défendez pas votre fille, vous vous battez contre son mari. Et se battre, cest rester crispé. À la longue, tout le monde sépuise. Vous, eux
Jeanne garda le silence un long moment. Puis, dans un souffle :
Quest-ce que je dois faire alors ? Faire semblant que tout va bien ?
Non, répondit-il avec un sourire fatigué. Juste faire ce qui aide vraiment. Pas des paroles, des actes. Et surtout : pour eux, pas contre quelquun.
Sur le chemin du retour, Jeanne ressassait ces mots. Elle se souvint que, lorsque Camille était petite et pleurait, elle ne lui faisait pas la leçon ; elle sasseyait simplement près delle. Pourquoi maintenant tout devenait si compliqué ?
Le lendemain, elle débarqua chez eux à limproviste, une cocotte de pot-au-feu sous le bras. Camille en resta bouche bée, Paul sembla gêné.
Je ne fais que passer, promit Jeanne. Je viens donner un coup de main.
Elle joua avec les enfants, laissa Camille sassoupir, repartit sans dire un mot sur leur train-train, ni comment il faudrait vivre.
Une semaine après, elle recommença. Puis encore la semaine suivante.
Elle voyait bien que Paul nétait pas monsieur parfait. Mais elle commença à remarquer autre chose : la délicatesse avec laquelle il attrapait le petit dernier, la façon dont il glissait un plaid sur les épaules de Camille tard le soir, en croyant que personne ne les voyait.
Un jour, elle ne put sempêcher de lui demander à la cuisine :
Cest dur, en ce moment, non ?
Il eut lair interloqué, comme si on ne lui avait jamais posé la question.
Dur, oui très, admit-il après une hésitation.
Ce fut tout. Mais, après ça, cette tension électrique entre eux sembla moins pesante.
Jeanne prit alors conscience quau fond, elle attendait que Paul devienne un autre homme. Mais le vrai travail, cétait elle qui devait le commencer.
Elle arrêta de discuter de lui avec Camille. Quand sa fille se plaignait, elle ne disait plus : “Je te lavais bien dit.” Elle écoutait. Parfois, elle gardait les enfants pour permettre à Camille de souffler. Dautres fois, elle appelait Paul pour prendre de ses nouvelles. Pire que tout : elle luttait pour ne pas sagacer. Pourtant, cétait tellement plus facile dêtre en colère !
Petit à petit, la maison parut plus calme. Pas parfaite, non, mais calme. Sans la crispation permanente.
Un soir, Camille lui dit :
Merci, maman, dêtre avec nous maintenant, pas contre nous.
Jeanne repensa longtemps à ces mots.
Elle saisit alors une évidence : la réconciliation, ce nest pas quand quelquun avoue ses torts. Cest quand quelquun, le premier, range son épée au vestiaire.
Bien sûr, elle aurait aimé que Paul soit plus attentionné. Ce souhait subsistait.
Mais à côté de cela, un désir plus important avait grandi : que la paix règne dans cette famille.
Et à chaque fois que lancienne Jeanne refaisait surface agacée, bougonne, tentée de balancer une pique , elle se demandait :
Est-ce que je préfère avoir raison, ou leur rendre la vie plus douce ?
Presque toujours, la réponse lui montrait le chemin à suivre.