Eh bien ça alors ! lâchai-je, surpris, en découvrant sur le pas de la porte une petite grand-mère sèche, moulée dans un vieux jean, les lèvres étirées en un sourire narquois. Sous ses paupières mi-closes, des yeux pétillaient de malice.
« La grand-mère de Camille, Madeleine Dubois », reconnus-je, interloqué. « Mais pourquoi donc débarque-t-elle ainsi, sans prévenir, même pas un coup de fil »
Bonjour, mon garçon ! lança-t-elle avec la même moue ironique. Tu me laisses entrer ?
Oui, bien sûr, entrez ! balbutiai-je.
Madeleine Dubois fit rouler dans lentrée une petite valise à roulettes. Je le veux bien corsé ! ordonna-t-elle quand je lui servis du thé. Camille au boulot, Élise à la maternelle, et toi, tu traînes à la maison ?
On ma mis en congé forcé pour deux semaines, maugréai-je. Besoin de lentreprise, soi-disant… Mes rêves d’une quinzaine de farniente s’évaporaient. Je lançai un regard despoir à la visiteuse : Vous restez longtemps ?
Tu as deviné, elle hocha la tête, anéantissant mes espoirs, longtemps.
Je soupirai. Je connaissais à peine Madeleine Dubois, croisée rapidement au mariage avec Camille elle venait de Limoges. Mais jen avais beaucoup entendu, surtout par mon beau-père : à chaque anecdote sur sa belle-mère, il chuchotait, jetant des regards anxieux autour de lui. Manifestement, il la respectait jusquau vertige.
Va faire la vaisselle commanda-t-elle et prépare-toi. Je te fais visiter la ville tu maccompagnes !
Aucune envie ni argument pour protester. Sa voix me rappelait celle de ladjudant-chef Prévost, quand je faisais mon service… Lui résister coûtait cher.
Tu me montres les quais ! ordonna-t-elle. Par où on y va ? Elle me prit par le bras et, décidée, trotta sur le trottoir, observant tout dun œil curieux.
En taxi, dis-je en haussant les épaules.
Madeleine Dubois porta aussitôt ses doigts roulés en anneau à ses lèvres et lança un coup de sifflet aigu. Un taxi pilait net.
Vous navez pas à siffler ainsi, vous savez Les gens vont vous juger… tentai-je, en laidant à sinstaller sur le siège avant.
Ils ne penseront rien ! lança la vieille dame dune voix claire. Ils se diront : « Voilà ton mari bien mal élevé, mon petit ! »
Le chauffeur éclata de rire, de concert avec Madeleine Dubois. Ensemble, ils se tapèrent joyeusement dans la main, comme des compagnons de longue date ayant réussi une farce.
Dis donc, tu es dun calme et dune éducation rare, me disait-elle, alors que nous longions la Seine à pied Ta grand-mère, à toi, doit être posée, bien-pensante. Moi, jai jamais su lêtre ! Mon mari, le grand-père de Camille paix à son âme a longtemps galéré à shabituer à mon tempérament Il était si discret, amoureux des livres, et moi, jai débarqué comme un ouragan ! Je lai trimballé en randonnée, je lui ai appris le saut en parachute Sauf le deltaplane, ça, il na jamais pu, il tremblait rien quà regarder ! Il restait avec la petite, les pieds dans lherbe, à me voir voler des cercles au-dessus de sa tête.
Je découvrais la vie de Madeleine Dubois avec étonnement. Camille nen avait jamais rien dit. Visiblement, sa grand-mère, cétait du vécu. Ça expliquait bien des choses. Elle madressa alors un regard perçant :
Et toi ? Tas déjà sauté en parachute ?
À larmée, quatorze fois ! répondis-je, pas peu fier.
Bravo ! Je te respecte acquiesça-t-elle, puis laissant échapper un air chantonné :
« On va tomber longtemps
dans ce grand saut planant »
Je connaissais la chanson et, tout naturellement, enchaînai :
« Le nuage qui souvre
comme une aile de soie »
Cette chanson créa un lien immédiat. Je navais plus dappréhension face à cette grand-mère hors du commun.
On ferait mieux de se poser et de casser la croûte proposa ma compagne. Là-bas, tu sens cette odeur ? Ça sent le vrai barbecue !
Le patron du stand, un gaillard moustachu au regard félin, embrochait des morceaux de viande marinée sur de grandes broches. On aurait dit quil pourrait transpercer lennemi du même geste, sans remords, et sen réjouir tout autant. Un vrai personnage, à faire crier Allez ! et se lancer dans une bourrée endiablée.
Assise à côté de lui, Madeleine Dubois laissa jaillir une voix douce et claire :
« Salam, cher ami,
si on chantait pour un mariage ici ? »
Le grillardin se figea, posa un regard interrogateur sur la vieille cliente, alluma une étincelle dans ses yeux, puis ils complétèrent en chœur :
« À la fête il ferait bon
de pousser la chansonnette ! »
Servez-vous, chère Madame, lança le patron, dévoilant un sourire gigantesque. Il installa sur la table les plats de brochettes, du pain plat et des herbes fraîches, puis apporta deux verres de vin frais du Bordelais avant de repartir, la main sur le cœur.
Lodeur de viande grillée attira dun buisson voisin un chaton gris, qui sapprocha timidement, implorant du regard.
Cest toi quil nous fallait ! rit Madeleine Dubois. Allez, viens mon petit se tournant vers le chef : Monsieur, servez donc un peu de viande crue à notre ami, et coupez en tout petits morceaux !
Tandis que le chaton engloutissait son festin, Madeleine Dubois sermonna :
Vous avez une petite, une fille ! Comment apprendre la gentillesse, la tendresse et lattention aux plus faibles, sans chat à la maison ? Ce petit animal est ce quil vous faut !
Au retour, Madeleine soccupa de laver le petit rescapé, pendant que jétais envoyé acheter tout le trousseau : bac à litière, gamelle, griffoir, panier moelleux Quand je rentrai, chargé comme une mule, la maison résonnait de rires féminins. Camille et Élise entouraient leur grand-mère de câlins, qui, radieuse, embrassait à tour de bras. Le chaton, posé sur le dossier du canapé, scrutait, un brin abasourdi, ses nouveaux humains.
Tiens, Élise, un petit ensemble dété ! distribuait les cadeaux Madeleine et pour toi, Camille. Rien nélève une femme aux yeux de son mari comme de la jolie lingerie
La semaine suivante, Élise ne remit pas les pieds à la maternelle. Le matin, elle partait promener avec grand-mère, et rentrait tout sourire à midi, fatiguées de leurs expéditions complices.
À la maison, je les attendais, avec le chat, baptisé Gustave. Le soir, Camille nous rejoignait et, tous ensemble, on repartait en promenade avec Gustave.
Jai à te parler, mon garçon, me dit un soir Madeleine, soudain grave. Demain, je rentre. Il est temps. Tiens, ça, cest pour Camille elle me tendit une enveloppe. Mon testament : tout lappartement et mes affaires pour elle. À toi, la bibliothèque que mon mari a constituée patiemment. Cest un trésor, tu verras, avec des dédicaces de grands auteurs
Pourquoi tout ça, Madeleine ? mindignai-je, mais elle marrêta dun geste.
Je nen ai rien dit à Camille mais toi, il faut que tu saches jai un sérieux problème au cœur. Tout peut basculer, il faut prévoir.
Mais vous ne pouvez pas rester seule ! protestai-je.
Je ne suis jamais seule, sourit-elle. Il y a ma fille, ta belle-mère, juste à côté à Poitiers. Et toi, veille sur Camille, élève bien Élise. Tu es un gars solide. Tu te rends compte ? Je suis ta belle-mère, puissance deux ! elle me donna une tape sur lépaule et rit de bon cœur.
Peut-être pourriez-vous rester encore un peu ? suggérai-je, suppliant.
Madeleine moffrit un sourire tendre et refusa doucement de la tête.
Nous laccompagnâmes tous, même Gustave dans les bras dÉlise avait lair tout triste.
Madeleine roula ses doigts en cercle devant sa bouche et lança un sifflement aigu. Un taxi pila sec devant limmeuble.
Allez viens, mon gendre, tu maccompagnes à la gare ! ordonna-t-elle. Elle embrassa Camille et Élise, puis grimpa à lavant.
Le chauffeur la détailla, bouche bée, devant sa façon inimitable de héler un taxi.
Quest-ce que vous regardez comme ça ? grognai-je. Jamais vu une dame bien comme il faut ?
La petite grand-mère, secouant ses boucles argentées, éclata de rire et frappa gaillardement dans ma main tendue.