La belle-mère voulait tester Camille. Mais le résultat l’a surprise.
Jacqueline Dubois a appelé un jeudi soir. Édouard a décroché, a discuté dix bonnes minutes, puis il est venu à la cuisine avec lair de celui qui sapprête à annoncer une mauvaise nouvelle, mais qui hésite encore sur la façon de la présenter.
Maman va venir passer quelques jours, a-t-il déclaré. Deux semaines à peu près.
Camille remuait la soupe.
Quand ça?
Samedi.
Camille a éteint la plaque.
Deux semaines. Elle savait bien ce que signifiait «quelques jours» dans la bouche de Jacqueline Dubois. Un peu comme quand elle disait «mettre un peu de sel» dans ses recettes une notion très personnelle.
La belle-mère est arrivée samedi, pile à midi avec une grande valise doù lon devinait le tintement de bocaux et ce regard particulier que prennent les gens venus inspecter les lieux. Un regard dacheteur visitant un appartement.
Eh bien, dit-elle après avoir observé lentrée, pas de poussière, cest déjà ça.
Édouard a ri. Camille a souri.
Déjà ça pour Jacqueline Dubois, cétait un compliment, à sa manière.
Jacqueline sest dirigée droit vers la cuisine, a ouvert le frigo comme par inadvertance, laissant traîner son regard, puis a commenté dun ton songeur:
Tu prends du lait écrémé? Édouard aurait plutôt besoin de lait entier, son estomac est fragile.
Il ma demandé ce genre de lait, a répondu Camille.
Oh, tu sais, ce quils demandent… a conclu la belle-mère en refermant le frigo, lair davoir découvert quelque chose dimportant.
Le soir, pendant quÉdouard était sous la douche, Jacqueline sest installée sur le canapé, mains croisées sur les genoux, et a dit très calmement, presque gentiment:
Tu sais, Camille, il ne faut pas le prendre mal. Jai besoin de voir quel genre de personne tu es vraiment.
Jacqueline Dubois était experte en la matière.
Elle agissait discrètement, à la manière dune restauratrice dart: elle grattait couche après couche, patiemment, jusquà atteindre ce quelle cherchait. Chaque remarque soigneusement formulée, sourire en coin, quasi innocente.
Le deuxième jour, elle découvrit les serviettes.
Camille, demanda-t-elle avec sérieux, debout dans la salle de bain serviette à la main, tu sais quil faut toujours accrocher les serviettes par la boucle? Comme ça, elles sèchent mieux.
Moi, jai toujours fait comme ça, répondit Camille.
Oui, oui, bien sûr, admit Jacqueline en accrochant la sienne la boucle en bas, comme un nouveau drapeau.
Les chemises dÉdouard étaient alignées dans la penderie, toutes repassées, classées par couleur. La belle-mère a ouvert larmoire, a inspecté en silence, puis a murmuré comme pour elle-même:
Les cols sont un peu froissés. Bon, cest peut-être voulu.
Camille à côté na rien répondu. Ce nétait pas une question. Juste une constatation. Faite de telle sorte qu’on ne puisse rien répliquer.
La plante sur le rebord de la fenêtre un vieux ficus qui avait suivi Camille de son ancien appartement à travers deux arrondissements de Paris était, selon Jacqueline, mal arrosé.
Camille, les ficus naiment pas quon les arrose par le dessus. Il faut toujours mettre de leau dans la soucoupe.
Il vit chez moi depuis huit ans, répondit Camille.
Huit ans, daccord, mais il aurait pu vivre mieux.
Le ficus ne broncha pas. Cétait sans doute plus sage.
Le rangement dans le frigo entraîna un cours magistral tout y passa: produits laitiers sur létagère du milieu, la viande tout en bas dans un bac séparé, les herbes dans un sachet percé pour quelles ne fanent pas, et les œufs uniquement dans un compartiment spécial, pas dans la porte, car ça bouge sinon. Camille hochait la tête, écoutait. Écoutait, hochait la tête. Les œufs sont restés dans la porte.
Le soir, Jacqueline téléphonait Camille lentendait malgré elle depuis la cuisine, car les murs étaient minces et la voix de la belle-mère, celle dune ancienne professeure, portait loin.
Non, Françoise, dans lensemble ça va. Elle fait des efforts. Mais ça se voit elle nest pas faite pour ça. Tu sais quelle met des haricots dans le pot-au-feu? Des haricots, tu te rends compte! Édouard, évidemment, mange, il est gentil, il ne veut blesser personne Mais je le vois bien. Et puis, elle naccroche pas les serviettes comme il faut, et pour la plante, nen parlons pas…
Camille, en train de laver une tasse, pensait: combien de temps cela va-t-il durer? Tout laisse penser quelle a déjà échoué à son examen… Et après?
Édouard observait tout cela avec ce détachement tout masculin qui, au fond, signifie: «Je vois tout, mais je fais semblant de rien, je ne sais pas quoi faire et jespère que ça va sarranger tout seul.»
Il répétait à Camille le soir:
Ne fais pas attention. Elle est juste inquiète.
Je sais, répondait Camille.
Ce nest pas par méchanceté.
Je sais, Édouard.
Le principal, cest quelle comprenne quon va bien.
Je sais.
Il la regardait avec un mélange de soulagement et de culpabilité. Tant mieux si elle ne sénerve pas. Tant mieux si cest calme.
Tant mieux, pensait Camille, en allant faire la vaisselle.
Au dixième jour, Jacqueline laissa délibérément de la vaisselle sale dans la cuisine. Quand Camille rentra du travail vers dix-huit heures trente, la table était couverte de tasses non lavées, de miettes, dun emballage de beurre ouvert. Dans le salon, Jacqueline regardait la télévision.
Camille a rangé, lavé, essuyé.
Le soir, Jacqueline dit à Édouard à voix basse dans le couloir, croyant que Camille était dans la salle de bain:
Tu as vu quil y avait encore du désordre dans la cuisine? Elle narrive pas à suivre.
Camille était là, serviette en main.
Édouard na rien répondu.
«Voilà, pensa Camille. Maintenant, tout est clair.»
Cela ne la pas vraiment attristée. Pas de façon visible, en tout cas.
Mais le lendemain, quand Jacqueline annonça au petit-déjeuner que la semaine suivante, trois de ses sœurs viendraient «juste pour papoter, faire connaissance» Camille sourit.
Parfait. On sera ravis, répondit-elle.
Édouard la regarda, un peu étonné. Jacqueline sembla méfiante. Camille termina son café et alla se préparer pour le travail.
«On verra bien», comme dit toujours la belle-mère.
Les invitées arrivèrent samedi à quatorze heures trente.
Les trois sœurs de Jacqueline Ginette, Solange, et Mireille étaient des dames dune certaine prestance, pleines de convictions et dotées de voix qui en imposaient. Elles entrèrent, regardèrent dun œil expert lappartement, puis commencèrent à se déchausser.
Joli appartement, dit Ginette. Lumineux.
Vous avez refait les peintures récemment? demanda Mireille.
Il y a trois ans, répondit Camille.
On voit bien, constata Mireille. Ce quon voyait restait mystérieux.
Jacqueline accueillait ses sœurs dans lentrée avec la mine dune metteuse en scène avant la première. Édouard aidait à suspendre les manteaux. Camille, à lécart, calme, esquissait un sourire tranquille, sans agitation.
Cela déstabilisa un peu Jacqueline.
On sinstalla au salon. Ginette observa la pièce, remit un coussin en place, par réflexe, puis demanda:
Alors Camille, quest-ce quon mange de bon aujourdhui?
Et là (suspense), Camille fit ce que personne nattendait.
Elle se tourna vers Jacqueline. Dun ton posé, sans emphase:
Madame Dubois, jimaginais que la cuisine serait pour vous aujourdhui. Vous le dites souvent: tout ce que vous faites est bien meilleur que moi. Autant ne pas me ridiculiser devant la famille!
Silence général.
Jacqueline la dévisagea. Camille lui souriait, lair vraiment naturel, comme si sa proposition allait de soi.
Je…, commença la belle-mère.
Tout est là, ajouta Camille. Du poulet, des légumes, des herbes fraîches. Jai fait les courses ce matin. Édouard ne cesse de vanter vos talents, je me réjouis!
Édouard, lui, se repliait sur lexamen très sérieux du tapis.
Solange échangea un regard surpris avec Ginette. Mireille, intriguée, observa Jacqueline.
Eh bien, répondit Jacqueline. Très bien.
Et elle se dirigea vers la cuisine.
Camille sassit sur le canapé à côté de Ginette et engagea la conversation:
Vous navez pas trop eu de bouchons en venant?
Ginette, désarçonnée, répondit brièvement. Mireille ajouta quelque chose à propos du périph. Puis Solange déclara quil était impossible de circuler dans son quartier un samedi. La discussion démarra, par simple nécessité déviter le silence.
De la cuisine filtrèrent des bruits: porte du frigo, silence prolongé, de nouveau la porte, cliquetis de casseroles, sensation dincompréhension devant le coffre des ustensiles.
Camille! appela à haute voix Jacqueline. Où est ton plat à gratin?
Dans le placard du bas, à droite!
Un temps.
Je ne le vois pas!
Sous la plaque à four.
Longue pause.
Ah, trouvé.
Ginette toussota. Solange détailla un tableau accroché au mur. Mireille, lair innocent, regardait dehors.
Camille se tourna vers Solange:
Un petit thé pendant quon attend? Je mets la bouilloire?
Avec plaisir, répondit Solange, soulagée.
Camille se leva, entra dans la cuisine, où durant quelques secondes elle resta là, debout, près de Jacqueline, en train de couper les carottes comme un général condamné à peler des pommes de terre. Aucun mot ne fut échangé.
Camille mit la bouilloire en marche, prit les tasses et repartit.
Le dîner fut prêt au bout dune heure et demie, dans un joyeux désordre: le poulet un peu sec, la sauce trop liquide. Jacqueline dressait la table en professionnelle désabusée.
Ginette goûta.
Jacqueline, tu as toujours eu la main heureuse en cuisine!, lança-t-elle avec diplomatie.
À table, lambiance était feutrée. Pas tendue, simplement silencieuse. Tout le monde comprenait, mais personne ne disait rien. On mangea, on bavarda sur tout et rien, on complimenta le poulet, sans grande conviction, mais avec bonne volonté.
Camille parla peu. Demanda des nouvelles des petits-enfants de Solange. Relança sur le sujet du jardin. Servit le thé.
Jacqueline, assise en bout de table, resta muette.
Quand tout fut rangé, Jacqueline sortit de la cuisine, sessuyant les mains sur la serviette accrochée, la fameuse boucle orientée vers le bas.
Camille sirotait une tisane au salon. Édouard était à côté.
Jacqueline sarrêta sur le seuil, hésita, vint sasseoir dans le fauteuil. Il faisait nuit noire dehors; on entendait la télévision du voisin.
Tu tes bien défendue, lâcha-t-elle finalement.
Je sais ce que je veux, répondit simplement Camille.
Jacqueline acquiesça, se leva. Déjà dans lembrasure, elle sarrêta sans se retourner.
Ton pot-au-feu aux haricots il nétait pas mal, en vérité.
Et elle disparut.
Édouard tourna la tête vers Camille.
Tu pensais à cette idée depuis longtemps? demanda-t-il à voix basse. Pour la cuisine, je veux dire.
Depuis le jour où tu nas rien répondu dans le couloir, glissa-t-elle.
Il hocha la tête. Il ne rajouta plus rien.
Trois jours après, Jacqueline décida de repartir chez elle. Elle a préparé sa valise toute seule, réservé son taxi sur son appli. Avant de partir, elle étreignit Édouard, puis, après une pause, serra Camille dans ses bras.
Camille referma doucement la porte. Puis elle traversa le couloir, rentra dans la salle de bain, et raccrocha sa serviette, la boucle vers le haut, comme dhabitude.