La Belle-fille

BELLE-FILLE

Marie-Claire posa le grand plat de canard rôti sur la table élégamment dressée, puis soupira. Les garçons nallaient pas tarder avec leurs femmes.

Le plus jeune venait de se marier, une petite cérémonie, tout en simplicité. Bah, de nos jours ça se fait, se disait-elle. Elle aurait vu les choses en grand. Avec son mari, ils avaient juste filé à la mairie, pas de fioritures. Les alliances ? Ils sen étaient offert deux simples anneaux dorés un an plus tard ! Elle avait tant espéré offrir à ses enfants une fête digne de ce nom. Mais bon, quils fassent comme bon leur semblait.

Un seul reproche lui venait à lesprit en pensant à la nouvelle belle-fille : oh, elle est bien trop soignée ! Mais Marie-Claire sétait promis den discuter avec elle.

La belle-fille, Léontine, était pourtant une gentille fille. Agréable, et en plus, elle avait rendu Georges, le fils cadet, plus mature. Elle lavait aidé à décrocher un bon poste, le soutenait pour quil avance dans sa carrière. Jusquà trente ans, il avait toujours tout eu sans lever le petit doigt. Marie-Claire sétait inquiété un moment pour lui, mais grâce à Léontine, tout sétait arrangé.

Cependant, Léontine avait ce « défaut » : elle allait toujours dans les instituts de beauté. Coupe, couleur, massages et toutes sortes de manucure. Elle y dépensait beaucoup, selon Marie-Claire. Une femme, quand elle a une famille, na pas à mettre ces dépenses avant le reste ! Si un jour des enfants arrivent, elle ira au spa au lieu dacheter une paire de chaussures à son fils ? Marie-Claire napprouvait pas les femmes qui pensaient à elles avant tout. Elle-même, elle sétait toujours placée en dernier. Surtout après la mort du mari, quand bien même les fils étaient déjà grands, ils avaient encore besoin daide financière.

Ses réflexions furent interrompues par la sonnerie. La jeunesse était arrivée. Léontine entra dans le salon, rayonnante, coiffure parfaite, manucure soignée, presque pas de maquillage mais un teint lumineux, grâce à son esthéticienne.

Oh Léontine, que tu es belle ! sexclama Marie-Claire avec sincérité, mais une pointe de reproche dans la voix. Ton tailleur est tout neuf, non ?

Oui, je lai acheté hier, répondit sa belle-fille en souriant. Jai eu une belle prime au boulot.

Il vaudrait mieux mettre de côté, conseilla Marie-Claire, forte de son expérience. Toutes les primes, les revenus complémentaires, le treizième mois : toujours penser à épargner pour les coups durs. Crois-moi, ça sert toujours !

Léontine ne répondit rien. Elle appréciait Marie-Claire, cette femme simple qui sétait entièrement donnée à sa famille. Mais intérieurement, elle pensait quun « coup dur » survient souvent là où on lattend trop.

La soirée se passa gentiment, Marie-Claire glissa tout de même plusieurs remarques discrètes sur les dépenses superflues. Léontine comprit tout de suite à qui sadressaient les sous-entendus.

Et vous, Marie-Claire, ça fait longtemps que vous nêtes pas allée faire une manucure ? finit-elle par demander.

Oh, jamais, bafouilla la mère de Georges. À la maison, je fais de quoi avoir les mains propres, rien de plus.

Personne ne releva. Mais Léontine eut un pincement au cœur pour sa belle-mère. Deux fils, des revenus confortables désormais, et elle se privait de tout plaisir pour elle-même !

Dis donc, Georges, ta mère, elle fait quelque chose pour elle ? demanda-t-elle sur le chemin du retour.

Je sais pas Elle cuisine, tu as vu comme elle reçoit. Elle regarde la télé, va voir les voisines. Pourquoi ?

Parce quelle na jamais connu grand-chose de plaisant dans sa vie ! Tu pourrais lemmener au cinéma, au théâtre ou au restaurant.

Oh, elle nen a pas envie, arrête dexagérer.

Léontine se tut. Elle repensa à sa propre mère, qui malgré les petits revenus, soffrait parfois une belle coupe, une robe neuve, et surtout son abonnement au théâtre, juste pour se faire plaisir.

La jeune femme se promit douvrir un peu le monde à sa belle-mère, pour quelle découvre quon peut vivre pour soi-même, pas seulement attendre les petits-enfants devant les émissions de télé.

Après quelques jours, Léontine appela Marie-Claire, proposant quelles se promènent en centre-ville, prennent un café, et pourquoi pas un petit détour par linstitut de beauté. Léontine voulait voir son esthéticienne, mais invitait aussi Marie-Claire à choisir un soin.

Mais enfin, protesta Marie-Claire, si tu dois y aller, je tattendrai dans le hall ou dehors.

Pourquoi attendre ? En une heure, vous pouvez essayer un massage des mains et une jolie manucure.

Avec réticence, Marie-Claire accepta. Léontine appela linstitut où elle était connue et expliqua la situation.

Je vous confie ma belle-mère, faites-lui tout ce quil faut pour la chouchouter ! Proposez-lui si possible autre chose : une beauté des pieds, un masque, nimporte quoi. Si elle demande, dites-lui que jai déjà payé. Si elle revient, vous aurez une fidèle cliente !

À lheure dite, Léontine accompagna Marie-Claire, légèrement résistante, et la laissa entre les mains des professionnelles.

Seulement une demi-heure, nest-ce pas Léontine ? Et pour le paiement ?

Léontine sinstalla dans le salon dattente, smartphone dans une main, profitant dun moment de tranquillité pour rattraper ses mails.

Sa belle-mère ressortit deux heures plus tard, détendue, rajeunie, et ravie. Les esthéticiennes avaient fait des merveilles.

Léontine, tout ce quelles mont fait ! Petite pause café, tisanes, gentillesse Mais combien cela a-t-il coûté, tout ça ? Ça doit être très cher

Aujourdhui, cest la journée découverte ! lança la gérante. Si vous venez avec une amie, tous les soins sont offerts. Alors, rien à payer !

Satisfaites, elles allèrent ensuite dans un café du quartier. Marie-Claire goûta la mousse de son cappuccino et sinstalla confortablement.

Et si on se retrouvait de temps en temps pour ces sorties entre filles ? proposa Léontine. Il y a toujours des promos pour les habituées. Vous avez apprécié, non ?

Beaucoup, avoua Marie-Claire. Je ne pensais pas que ce serait si agréable.

Il fallait juste oser essayer plus tôt !

À mon époque Les enfants étaient petits, mon défunt mari, paix à son âme, était très à cheval sur le budget. Et puis après, on ny pense plus vraiment.

Maintenant, cest le moment ! Pour maccompagner, au moins, je naime pas y aller seule.

Oui, pourquoi pas, pour taccompagner de temps en temps.

Et ce fut le début dune nouvelle habitude : la belle-mère suivit la belle-fille pour prendre soin delle-même. Avec délicatesse, Léontine laida aussi à renouveler sa garde-robe, minimisant à chaque fois les montants réellement dépensés.

Elle finit même par convaincre Georges demmener sa mère dîner au restaurant. Plus tard, tous allèrent au cinéma ensemble. Puis, à Noël, Léontine offrit à Marie-Claire un abonnement au théâtre municipal.

Tu rajeunis à vue dœil, disait-on à la mère de Georges.

Cest la jeunesse qui m’entraîne ! répondait-elle, tout sourire.

Elle avait vraiment limpression quà la retraite, elle pouvait enfin, elle, la maman de deux hommes, commencer une nouvelle jeunesse. 🪷🪷🪷Et un soir de printemps, alors quelles revenaient à pied sous les lampadaires dorés, rires suspendus dans lair doux, Marie-Claire sarrêta devant la vitrine dune petite boutique colorée.

Viens, Léontine, regarde-moi ces foulards ! Tu trouves quavec le bleu, ça mirait mieux, ou le rouge flamboyant ?

Le rouge, il donne de léclat à tes yeux, répondit Léontine, surprise, mais ravie.

Marie-Claire entra, essaya le foulard, tourna sur elle-même dans le miroir comme une jeune fille. Elle éclata de rire, ce rire quon croyait avoir oublié, et Léontine applaudit, les yeux brillants.

La vendeuse, amusée, proposa dautres accessoires. Finalement, elles sortirent, bras dessus, bras dessous, foulard rouge noué autour du cou de Marie-Claire, comme un drapeau de victoire.

Tu sais, Léontine, dit-elle doucement, je croyais quaprès un certain âge, il ne restait plus quà attendre que le temps passe. Mais il y a encore tant à vivre, tant à goûter, tant à oser.

Léontine la serra contre elle.

Tant que tu es là, il y aura toujours des premières fois.

Et sur le chemin du retour, le foulard rouge flottant au vent, Marie-Claire comprit que le plus beau cadeau que lon puisse recevoir, ce nest pas davoir tout donné, mais dapprendre, aussi, à recevoir.

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